C O R P U S REFORMATORUM. VOLUMEN LXII. IOANNIS CALVINI OPERA QUAE SUPERSUNT OMNIA. EDIDERUNT GUILIELMUS BAUM EDUARDUS CUNITZ EDUARDUS REUSS THEOLOGI ARGENTORATENSES. VOLUMEN XXXIV. BRUNSVIGAE APUD C. A. SCHWETSCHKE ET FILIUM (E. APPELHANS). 1887. JOHNSON REPRINT CORPORATION NEW YORK AND LONDON MINERVA, G.m.b.H. FRANKFURT AM MAIN First reprinting, 1964 Printed in the United States of America IOANNIS CALVINI OPERA QUAE SUPERSUNT OMNIA. AD FIDEM EDITIONUM PRINCIPUM ET AUTHENTICARUM EX PARTE ETIAM CODICUM MANU SCRIPTORUM ADDITIS PROLEGOMENIS LITERARIIS ANNOTATIONIBUS CRlTIClS, ANNALIBUS CALVlNIANIS INDIClBUSQUE NOVIS ET COPIOSISSIMIS EDIDERUNT GUILIELMUS BAUM EDUARDUS CUNITZ EDUARDUS REUSS THEOLOGI ARGENTORATENSES. VOLUMEN XXXIV. BRUNSVIGAE, APUD C. A. SCHWETSCHKE ET FILIUM (E. APPELHANS). 1887. IOANNIS CALVINI OPERA EXEGETICA ET HOMILETICA AD FIDEM EDITIONUM AUTHENTICARUM CUM PROLEGOMENIS LITERARIIS ANNOTATIONIBUS CRITICIS ET INDICIBUS EDIDIT THEOLOGUS ARGENTORATENSIS VOL. XII CONTINENTUR HOC VOLUMINE: SERMONS SUR LE LIVRE DE JOB SECONDE PARTIE CHAPITRE XVI À XXXI. LE SOIXANTEDEUXIEME SERMON, QUI EST LE I. SUR LE XVI. CHAPITRE. Sinon qu'il y a quelque reste du dernier verset du 15. chapitre. 1 1. Iob respondant, dit, 2. I'ai ouy souvent telles choses: vous estes tous des consolateurs fascheux 3. Quand sera la fin des paroles de vent? et de qui te fortifieras-tu à respondre? 4. Ie pourroye parler comme vous: si vostre ame estoit au lieu de la miene, ie vous tiendroye compagnie en propos, le hocheroye la teste sur vous. 5. Ie vous fortifieroye en paroles, et mes propos seroyent pour recevoir la douleur. 6. Mais si ie parle, ma douleur ne se diminuera point: et si ie me tay, quel allegement? 7. Il m'a chargé d'angoisses, il a desolé toute ma congregation. 8. Il m'a desseché des rides en tesmoignage, et maigreur est venue sur moy qui tesmoigne en ma face. 9. Il m'a desciré en son ire, il m'a traitté furieusement, il grince les dents sur moy: et mon ennemi m'aguette, et tire les yeux contre moy. Apres qu'Eliphas a dit, qu'il faut que les meschans et contempteurs de Dieu soyent maudits, et que tout leur vienne à rebours: pour conclusion il adiouste, qu'ils ne conçoivent que douleur pour enfanter peine, et que leur ventre nourrist fraude et tromperie. En quoy il denote que toute l'apparence qu'ont les meschans ne leur vient point à profit, mais que Dieu leur tourne tout aut rebours ce qu'ils ont pensé, par ce moyen ils sont frustrez de leur attente. Vray-est qu'on expose ceste sentence, comme si c'estoit une raison que rendist Eliphas: c'est assavoir, que non sans cause Dieu afflige et maudit les meschans et hypocrites. Et pourquoy? Car ils ne font que machiner mal à tout le monde. Selon donc qu'ils travaillent leurs prochains, il leur est rendu en pareille mesure. Et de fait l'Escriture saincte use souvent de ceste façon de parler, comme au Pseaume septieme (v. 15): le semblable dit Isaie au cinquanteneufieme chapitre (v. 4). 2 Quand donc le S. Esprit veut declarer que les hommes en tous leurs conseils, en toutes leurs pensees et affections sont adonnez à mal et a peché il use de ceste similitude, qu'ils sont comme une femme qui conçoit pour enfanter. Quand ils ont conceu peine, c'est à dire, tourment contre leurs prochaine, pour les fascher, pour leur faire quelque oppresse, ils enfantent l'iniquité, c'est à dire, ils executent le mal qu'ils ont pensé. Or ce sens-la ne conviendroit point au passage. Car (comme desia nous avons dit) Eliphas a bien cy dessus rendu raison pourquoy Dieu estoit ainsi contraire aux meschans: mais maintenant il ne veut sinon dire, Qu'encores qu'ils se promettent de bonnes esperances, et quand il leur semble qu'ils obtiendront par quelque moyen que ce soit toutes leurs entreprises, qu'ils se trouveront en la fin confus Et pourquoy? D'autant qu'il n'y a que la denediction de Dieu qui nous face prosperer. ceux-cy donc ne gagneront rien quand ils auront nourri quelque esperance en leur coeur. Car Dieu renversera le tout. Et ce n'est pas seulement icy que l'escriture parle en ceste sorte. Il est dit au vingtsixieme chapitre du Prophete Isaie (v. 18), Seigneur nous avons travaillé devant ta face, et cependant nous n'avons conceu ni enfante que vent. Il est vray que ce sont les fideles qui parlent, et ce lamentent devant Dieu: mais ils recognoissont leurs pechez et les confessent: car pour le temps qu'ils disent qu'ils ont esté en travail ainsi que des femmes, Dieu les persecutoit iustement pour leurs fautes. Or ils disent qu'ils ont conceu du vent, et l'ont enfanté, c'est à dire, que quand ils ont attendu quelque allegement de leurs maux, tout cela s'en est allé en vent et en fumee, et qu'apres avoir langui long temps leur mal ne s'est point amendé. SERMON LXII 3 Icy Eliphas passe plus outre, c'est, que les meschans ne conçoivent que travail, et qu'ils n'enfantent que mal pour eux, que leur ventre nourrist fraude, c'est a dire, de vaines esperances et frustratoires, esquelles ils seront trompez en la fin. Et c'est aussi la menace que Dieu fait au 33. du Prophete Isaie (v. 11), contre les contempteurs qui n'avoyent tenu conte de sa parole, mesmes s'en estoyent endurcis: Voici vous concevez (dit-il) de la paille, et enfantez des ordures. Comme s'il disoit, Vous estes là obstinez contre ma parole, d'autant que vous ne pouvez pas cognoistre le mal que vous avez commis, et combien vous avez provoqué mon ire contre vous: tant y a que vous avez beau vous flatter: car avec toutes vos flateries vous cognoistrez que vous n'avez conceu que paille et chaume, et que le tout s'en ira au vent: et cognoistrez que toutes vos flateries ne vous auront rien profite. Maintenant donc nous voyons en somme quelle est l'intention d'Eliphas: c'est à savoir, que les meschans pourront bien estre pour un temps là à, leur aise, et que Dieu ne les pressera pas si fort qu'ils ne se nourrissent en quelque attente. lais quoi? Si est-ce que Dieu (maugré qu'ils en ayent) les pressera, qu'il faudra qu'ils ayent un ver qui les rongera là dedans, qu'ils auront leurs consciences qui les soliciteront tousiours, qu'ils auront des remors et des pointes qui les tormenteront en secret: voire et que Dieu leur envoyera en la fin des angoisses si fortes et si excessives, qu'il faudra qu'au dehors ils enfantent ce qu'ils avoyent nourri. Et pourquoi ? Car leur ventre n'a conceu que fraude: c'est â; dire, combien qu'ils n'ayent point senti leurs maux du premier coup, si est-ce qu'ils ne font que se ruiner quand ils n'ont point eu Dieu propice. Ils se promettront ceci et cela: mais tant y a qu'en tout leur cas il n'y aura que tromperie. Or venons maintenant à la response de Iob. Il leur dit en premier lieu qu'il a ouy souvent choses semblables, et pourtant qu'ils sont consolateurs fascheux, voire s'adressans ainsi à Iob avec telles paroles, et si ennuyeuses. En disant qu'il a ouy souvent choses semblables, il signifie qu'il ne lui falloit point apporter des remedes vulgaires et communs, d'autant que son mal estoit si grand et si extreme, qu'il falloit bien apporter quelque consolation amiable, et qui lui peust servir: et non point lui tenir de ces propos là, comme on feroit par maniere d'acquit à un qui seroit affligé, et non point outre mesure. Nous voyons donc à quoi Iob pretend, en disant qu'il a ouy souvent de tels propos. Or il est vrai quand on nous apportera quelque consolation' qui nous aura esté cognue auparavant, que nous ne la devons pas mespriser. Et pourquoi? Si auiourd'hui nous sommes enseignez de la bonté 4 de Dieu, que nous soyons exhortez à patience, cela nous eschappera que nous n'y penserons gueres. Il est vrai que le propos ne nous sera point obscur: mais si nous sommes affligez, et qu'on nous ramentoive ce qu'on nous aura dit, ne pensons point que ce soit un langage superflu. Et pourquoi ? Car il est question de pratiquer ce qu'auparavant nous avons ouy, ce que nous avons entendu: mais nous n'en avions point este touchez au vif, d'autant que l'occasion ne s'y addonnoit pas. Mais si Dieu nous presse de quelque angoisse et tristesse, alors il nous fait gouster les consolations qu'on aura tiré et produit de sa parole. Et de fait Iob n'a pas este comme ces delicates, qui appetent tousiours ie ne sai quoi de nouveau, et qui ne peuvent souffrir qu'on leur dise un mesme propos deux fois, O i'ai entendu cela, ie n'ai, diront-ils, que faire d'avoir les aureilles battues de ce propos. Voire, mais cependant ils ont besoin de tout bien mediter, et quand on nous reitere une chose, c'est pour nostre grand profit et nostre advancement. Or Iob n'a pas este ainsi. il ne s'est point despité, pour ne tenir conte d'une doctrine pourtant qu'elle estoit commune. Il n'a point aussi voulu avoir des curiositez: mais simplement (comme desia nous avons dit) il monstre que son mal estoit si corme, qu'il avoit besoin d'estre consolé d'une façon extraordinaire. Comme quand il y aura une maladie commune, on usera aussi d'un remede leger: mais si la maladie est aigre, il faut que le medecin poursuive plus outre. Car s'il vouloit appliquer les mesmes remedes à tous maux, et que seroit-ce? Autant en est-il des afflictions. Nous verrons un homme qui sera affligé en la mort de son pere, ou de sa femme, ou de ses enfans' il lui sera advenu quelque dommage. Et bien on lui apportera quelque consolation moyenne, et ce que Dieu a proposé. Mai, s'il y a quelqu'un qui ne soit point tormenté en une façon seulement, mais qu'il sente que la main de Dieu le persecute de tous costez: quand il lui sera advenu un mal, qu'il y ait le second et le troisieme, et qu'il ne soit pas seulement affligé en son corps, en sa personne, en ses biens, et en ses amis: mais qu'il ait (comme nous avons veu de Iob) des tentations spirituelles, comme si Dieu le vouloit abysmer: là il y faut proceder d'une façon plus exquise. Car quand on voudra molester un povre homme qui aura le coeur abbatu, dequoi lui servira tout ce qu'on lui pourroit apporter ? Il vaudroit beaucoup mieux qu'on se teust, et que Dieu y besongnast pour suppleer au defaut des hommes. Voila donc ce que Iob a entendu. Voici Eliphas qui allegue à Iob que Dieu punit les meschans, afin de se monstrer Iuge du monde, et qu'ils auront beau se munir, qu'ils ne 5 IOB CHAP. XVI. pourront pas eschapper de sa main: combien qu'ils ayent grande suite et grande bande, que Dieu destruira tout. Mais quoi? Quand on veut appliquer ce propos à Iob, c'est lui faire à croire qu'il a Dieu pour son ennemi, d'autant qu'il est meschant qu'il n'y a aussi eu qu'hypocrisie en luy. Voila un propos qui est mal approprié. Ce n'est point donc sans cause qu'il dit, Et bien, ces choses me sont cognues, et maintenant si i'en avoye besoin, ie m'en serviroye: mais il n'est point question de ceci. Car Iob avoit ceste apprehension qu'il n'estoit pas affligé à cause de ses pechez, que Dieu n'avoit point un tel regard: non point qu'il ne se sentist coulpable et digne d'endurer encores plus, quand Dieu l'eust voulu examiner à la rigueur: mais cependant il cognoist que Dieu ne le traittoit point ainsi à cause de ses pechez, qu'il y avoit une autre fin. Iob cognoissant cela, reiette les propos qui lui sont tenus. Et pourquoi? D'autant qu'ils sont importuns. Vous m'estes (dit-il) consolateurs fascheux. La raison ? C'est pource qu'ils ne lui apportent point remedes convenables. Par cela nous sommes admonnestez, quand nous voudrons consoler nos prochains en leurs tristesses et fascheries, de n'y point aller à la volee: comme il y en aura beaucoup qui n'auront iamais qu'une chanson, et ils ne regardent point à la personne à laquelle ils s'addressent, car il faut manier l'un autrement que l'autre. Comme s'il y a quelqu'un qui soit obstiné à l'encontre de Dieu, il faut là parler d'un autre stile et langage, qu'il ne faut point envers une povre creature qui aura cheminé en simplicité. Et puis selon que le mal est, il est besoin aussi d'estre adverti comme il y faut proceder. Exemple, si les hommes sont stupides, il faut crier et redarguer la nonchalance, afin qu'ils apprehendent la main de Dieu, pour s'humilier sous icelle. Il est donc besoin d'une grande prudence quand nous voulons consoler comme il appartient ceux que Dieu afflige. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage, quand il est dit, Que ceux qui pretendoyent consoler Iob estoyent fascheux, d'autant qu'ils ne lui apportoyent rien dont il peust faire son profit. Voila donc ce que nous avons à retenir en premier lieu. Or Iob adiouste, Iusques à quand y aura-il fin aux paroles de vent? Il appelle paroles de vent, où il n'y a nulle fermeté, c'est à dire, qui ne peuvent edifier un homme: comme l'Escriture saincte use de ceste similitude-là car quand il est question qu'un homme soit enseigné pour son salut, il est dit, Qu'on l'edifie. Comment? D'autant qu'il est fonde, et puis apres qu'on bastit là dessus, tellement qu'il est confermé en la crainte de Dieu, il est confermé en la Loy, il est confermé en patience pour porter constamment les afflictions, et puis il se resoult 6 de prier et invoquer Dieu, de recourir à lui. Au contraire si les propos ne sont que pour agiter le cerveau, et qu'un homme iase et qu'il babille, et que cependant l'on n'en reçoiue nulle bonne instruction pour appliquer à salut: tout cela sont paroles de vent. Et ainsi notons, quand nous voudrons nous mesler d'exhortation ou de doctrine que sur tout il nous faut tendre a ceste fermeté-la c'est assavoir, que ceux qui nous escoutent, reçoivent quelque bonne instruction, tellement qu'ils soyent accoustumez à cheminer selon Dieu, et qu'ils soyent fondez en la fiance de sa misericorde, qu'ils s'appliquent à l'invoquer, non pas en doute ni en suspends, mais sachans qu'ils seront exaucez. Voila donc comme il nous faut estudier à instruire nos prochains en elle fermeté, que ce que nous avons apprins ne s'oscoule pas comme vent. Et au reste chacun de nous doit aussi tendre à telle doctrine, que nous n'appetions point d'estre remplis de vent: comme nous voyons beaucoup de curieux, qui voudroient qu'on s'amusast apres eux, pour leur repaistre leurs oreilles, et pour satisfaire à leurs vaines phantasies. Ils imaginent ceci et cela, et voudroyent qu'on s'amusast à leur complaire, pour disputer de choses qui sont de nulle edification. Et l'esprit humain est par trop enclin à ce vice-la, et mesme y est adonné du tout. Car si chacun de nous vouloit suivre son appetit, il est certain qu'il ne seroit question que de nous tenir des propos inutiles de ceci et de cela, qui s'espandroyent en l'air, qu'il n'y auroit nulle fermeté, il n'y auroit que vent. Et ainsi apprenons de cercher ce qui nous est bon et propre pour nous edifier en la crainte de Dieu, en la foy, et en patience, et en toutes choses bonnes et utiles. Voila ce que nous avons à retenir quant à ce passage-la, où Iob fait mention de paroles de vent. Vrai est que cependant il nous faut aussi regarder à nous, que nous ne reiettions pas tous propos qu'on nous tiendra, comme s'ils estoient de vent: mais que nous apprenions à gouster s'il y a quelque vanité, ou instruction bonne: que nous cognoissions cela pour l'appliquer à nostre usage. Et puis prions Dieu qu'il nous face la grace, quand on nous presentera quelque bonne doctrine, qu'elle ne s'escoule point par nostre nonchalance, que cela ne s'en aille point au vent. Car quand on nous viendra proposer la parole de Dieu, il faut que nous sachions que là il y a tousiours quelque instruction bonne. Or beaucoup n'y profitent gueres. Et pourquoy ? Car ils n'y appliquent point tous leurs sens et leurs esprits, ils voltigent cependant de costé et d'autre, et la parole de Dieu s'en va comme en vent: mais c'est d'autant qu'il n'y a point de bonne fermeté en eux. Toutes fois pour bien appliquer ceste sentence à nostre usage. il faut SERMON LXII 7 (comme i'ay desia dit) qu'un chacun de nous regarde soy de pres. Or il s'ensuit en Iob: Que si ses amis estoient en son estat, il pourroit parler comme eux, et leur tenir compagnie eu propos, contester avec eux, et hocher la teste contr'eux. Vrai est qu'aucuns exposent ce passage, que Iob ne voudroit point leur rendre la pareille s'il les voyoit ainsi molestez, qu'il tascheroit plustost d'adoucir leurs maux, et de leur apporter quelque allegement, que de leur augmenter leur tristesse, comme ils le font envers lui: ainsi que nous avons veu leur cruauté, qu'il n'estoit question que de mettre ce sainct personnage en desespoir, sinon que Dieu l'eust soustenu. Ceux qui prenent ainsi ce passage, sont esmeus de ceste raison: que ce ne seroit point chose decente, que Iob se voulust venger, quand Dieu auroit retiré sa main de lui: et quand il seroit à son aise, qu'il se voulust mocquer des povres gens qui seroient en calamité semblable: car quand il n'y auroit que l'affliction qu'il a enduree, encores cela le devroit enseigner à avoir pitié et compassion de ceux qui en auroient besoin. Mais quand tout sera bien regardé, Iob ne veut pas ici declarer ce qu'il feroit, mais ce qu'un homme pourroit faire, quand il seroit en tel estat. Il n'entend point donc qu'il voulust rendre la pareille à ceux qui le molestoyent à leur escient, mais simplement qu'il se pourroit gaudir s'il estoit comme eux. Il signifie donc en somme, Vous en parlez bien à vostre aise, vous hochez ici la teste sur moi, il ne vous couste rien de me condamner, voire de me plonger iusques aux abysmes. vous faites cela comme gens qui ne savez que c'est d'endurer mal. Si i'estoye en vostre estat, n'en pourroy-ie point faire autant? Et comment le prendriez-vous, si ie venoye hocher la teste sur vos calamitez, voyant que la main de Dieu voua auroit pressé iusques au bout? Quand ie diroye, O c'est bien employé, il faut que Dieu vous chastie, et qu'il vous face sentir comme il afflige les pecheurs: quand il n'y auroit que confusion en vous, si i'en parloye ainsi, ne pourriez-vous pas dire, que ie seroye un mocqueur, et un homme cruel ? Pensez donc maintenant à vous. Voila en somme quelle est l'intention de Iob. Or donc nous voyons qu'il ne s'est point ici aiguise à vengeance, comme ceux qui n'ont nulle crainte de Dieu, quand on les faschera, ils voudroient avoir la puissance en main de pouvoir rendre au double le mal qu'on leur aura fait. Iob n'a pas este ainsi. Et de fait, il faut bien que les enfans de Dieu se tienent en bride: combien qu'on nous fasche et qu'on nous tormente, il n'est pas question de nous ruer sur ceux qui nous auront ainsi iniustement persecutez, car Dieu les nous envoye pour nous humilier, il faut que nous cognoissions 8 que ce sont verges qui procedent de sa main. Mais nous pouvons bien à l'exemple de Iob remonstrer à ceux qui sans raison nous viennent molester, que nous leur pourrions rendre le semblable. Et pourquoy? Car iamais un homme ne cognoistra bien sa faute, iusques à tant qu'on le touche en sa personne. Mais quand un homme apperçoit que le mal pourroit retourner sur sa teste, alors il se restreint, et vient à dire, Comment ? Que fay-ie ? Voici Dieu qui pour nous amener à droite equité, dit: Tu ne feras â. ton prochain sinon ce que tu veux qu'on te face. De fait il eust bien peu dire: Quand vous aurez affaire à vos prochains, advisez de les traitter en toute equité et droiture, advisez de n'estre point adonnez à convoitise mauvaise, pour ravir le bien d'autrui, advisez de n'appeter point de vous enrichir an dommage de cestui-ci, ou de cestui-la. Et vrai est qu'il en parle ainsi en l'Escriture: mais pour conclusion il met ce mot-la, Faites ce que vous voulez qu'on vous face. Car il n'y a celui qui ne soit grand clerc quand il est question de son profit. Lors nous saurons bien disputer, Comment? Un tel m'a fait ceste iniure. Est-ce procedé en homme Chrestien? y a-il nulle equité? n'est-ce point un tour d'homme lasche et cruel? Chacun donc saura bien disputer de raison, d'equité et droiture, quand il est question de son profit. Et c'est où Iob ramene ses amis, d'autant qu'ils sont aveuglez: disant que tontes fois s'ils estoient en telle extremité comme lui, ils voudroient bien qu'on les traitast plus doucement. Il ne peut donc faire antre chose, sinon de les ramener à ceste equité naturelle, et de faire comparaison d'eux avec lui. Ainsi il leur dit, Venez ça, si vous estiez en l'estat où on me voit, seroit-ce la raison que ie vous tinse les propos que vous m'amenez? Quand on voudroit vous traiter d'une telle façon comme vous procedez envers moy, comment prendriez-vous cela Alors ils devoyent estre esmeus. Et pourquoy? Car (comme i'ai desia dit) cependant que nous sommes hors de nous-mesmes, c'est à dire, que la chose ne nous touche, et ne nous compete point, nous y allons à tors et à travers: mais si le cas nous touche, Ô nous apprenons à mieux adviser à nous. Voila en somme ce que Iob a voulu dire. Maintenant nous pouvons recueillir une bonne doctrine de ceci: suivant ceste sentence que i'ay desia alleguee de nostre Seigneur Iesus Christ, Que nous ne facions à autrui sinon ce que nous voulons qu'on nous face. Car nous avons la Loy de Dieu imprimee en nos coeurs, nous avons des principes generaux qui nous demeurent. Et qui est cause donc que nous avons un iugement si corrompu et perverti, que nous tirons tousiours au rebours? Il n'y a que cela, qu'apres que Dieu nous IOB CHAP. XVI. 9 a donné une bonne regle, nous sommes esmeus d'ambition, de haine, d'orgueil, d'avarice. Voila comme tout est perverti. Si donc il y a de l'ambition en nous, et que pour nous faire valoir, nous venions à mespriser nos prochains: s'il y a de la temerité, que nous iettions une sentence à la volee, devant qu'avoir bien cognu le merite de la cause: si nous sommes menez d'orgueil, que nous vueillions nous advancer en reprimant ceux que nous verrons aller devant nous: quand nous serons incitez par haines et malvueillances, que nous serons aveuglez ou d'amour, ou de faveur, que faut-il faire? Entrons en nous-mesmes, et que nous prions Dieu qu'il nous conduise, et qu'il nous ouvre le coeur pour iuger droitement, Or ça, s'il estoit question de toi, que dirois-tu? Voila comme nous serons et sages, et prudens, et rassis, c'est assavoir, quand nous aurons appliqué à nos personnes ce que nous iettons contre un autre. Car nous sommes tant adonnez à nostre appetit et profit (comme i'ai dit) et nature nous retient là, qu'un chacun s'aime, voire par trop. Pour ceste cause nous serons tant moins excusez de ce vice, quand il se trouvera en nous, veu que nous sommes si souvent exhortez de suivre droiture et equité. Or prions Dieu qu'il besongne tellement en nous, que par son S. Esprit ce vice soit converti en vertu. Considerons qu'emporte ce mot, Tu aimeras ton prochain comme toy-mesmes. Qui est cause qu'un chacun sort de sa mesure, et que nous-nous aimons par trop en mesprisant nos prochains? sinon d'autant que nous ne prattiquons point assez diligemment ce qui nous est dit, que nous ne devons point estre tellement adonnez à nous mesmes, que nous n'aimions nos prochains comme nos propres personnes. Car nous devrions avoir ceste consideration-la, que Dieu nous a tous créez à son image, et puis nous sommes d'une mesme nature. Sur cela aussi il nous monstre qu'il nous faut accorder en vraye fraternité avec ceux qui sont conioints avec nous. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage, quand Iob remonstre ceux qui l'accusoyent iniustement, qu'ils ne voudroient pas qu'on leur fist le semblable, il ne faut point donc qu'ils abusent ainsi de sa patience. Voila ce que nous avons à recueillir en somme. Or il est dit quant et quant, Ie me tairay maintenant, mais que profitera-il? Si ie parle, quel allegement en auray-ie? Iob veut ici prevenir la replique qu'on lui pourroit faire, car ses amis pouvoient dire, Console toi donc, puis que tu es si habile homme: et que si nous estions en tel estat tu pourrois faire merveilles: maintenant vien à desployer toutes tes facultez envers toy. Mais il dit, Me voici en estat si miserable, que ie n'en puis plus. Ainsi donc ie ne say quelle esperance 10 ie doy concevoir: car Dieu me presse d'une façon si estrange, que si ie parle, ie ne fay qu'augmenter ma douleur: si ie me tay, il n'y a nul allegement pour moy. Me voila donc comme un homme englouti en toutes afflictions. Voila en somme ce que vent dire Iob: que soit qu'il parle, ou se taise il n'est allegé en façon que ce soit. Voila aussi comme David se complaint au Pseaume 32 (v. 3) que son mal l'a tellement pressé et angoissé qu'il ne sait que devenir, ne quel remede y cercher. Quand, dit-il, ie me suis lamenté, et que i'ay cuidé par ce moyen-la avoir quelque adoucissement de ma douleur, le feu s'est allumé d'avantage. Si i'ay eu la bouche close, et que ie me soye là voulu comme abbatre devant Dieu, aussi bien mon coeur s'est tormenté, et comme desciré par pieces: et lors ma douleur m'a pressé si vivement, qu'elle ne s'est point restreinte pour cela. Et en l'autre passage il dit (Pse. 39, 2), qu'il avoit conclu, cependant que les meschans avoyent la vogue, de ne sonner-mot, d'estre là comme un muet. Mais quoy? dit-il, ie n'ay peu me tenir en ce propos: car quand i'ay voulu ainsi me restreindre, en la fin il a fallu que les bouillons esclatassent. Comme un pot, quand le feu sera grand, combien qu'on le couvre il faut que les escumes sortent de quelque costé que ce soit. Or ceci est bien digne d'estre noté. Car quand Dieu nous envoye quelque maladie, ou quelque povreté, lors il nous semble que iamais homme n'a e té si rudement traitté que nous: et voila qui est cause de nous mettre en desespoir, ou de nous inciter à toute impatience, et que nous venons aussi à nous eslever contre Dieu, ou bien il nous semble, que les fideles qui ont esté devant nous, combien que Dieu les affligeast, n'estoyent pas tant infirmes comme nous, mesmes qu'ils n'ont eu nulles passions. Et cela aussi est cause de nous augmenter nostre torment. Et pourtant retenons ce qui est ici dit, c'est assavoir, Que Dieu a tellement pressé les siens, ceux (di-ie) qu'il aimoit, et desquels il avoit le salut cher et precieux: il les a toutes fois amenez iusqu'à ceste extremité-la, qu'ils n'evoyent plus de contenance, ils ne savoyent parler, ne se taire. David ne fait point une telle confession sans cause, mais c'est pour la doctrine de tous enfans de Dieu. Car quand nous voyons qu'un homme rempli de telle vertu, ayant une telle constance du sainct Esprit, neantmoins est mis iusques au bas, et qu'il ne sait ce qu'il a, à faire, qu'il est comme au bout de son sens: faisons-en nostre profit, et si Dieu nous envoye des tentations si dures, que nous soyons iusques au bout, que nous n'en puissions plus: et bien, que cela ne nous soit point nouveau, car nous ne sommes pas les premiers. David nous monstre le chemin, et il est sorti d'une telle fange, Dieu lui a tendu la main, et apres qu'il l'a humilié SERMON LXII 11 tant et plus, si est-ce qu'il lui a assisté. Pourtant ne doutons point qu'encores il ne nous face merci, apres que pour un tempe nous aurons esté abbatus. Voila donc pourquoy il est bon et necessaire que nous ayons ces exemples devant les yeux, et mesme cela sera cause que nostre infirmité ne nous dominera point par trop. Car si les tentations nous pressent, et que nous ne sachions que devenir, nous nous reduirons en memoire, Et bien, voila les serviteurs de Dieu qui ont este devant nous, combien qu'ils eussent de grandes graces, si est-ce qu'il a fallu qu'ils souspirassent sous la main de Dieu, et qu'ils ne seussent que devenir, et Dieu par ce moyen-la les a voulu despouiller de toute arrogance, il a voulu leur apprendre par prattique, comme il falloit qu'ils eussent la teste baissee sous lui. Et s'il lui plaist auiourd'hui de nous abbatre usant du mesme moyen, pourveu que la fin soit telle, encores qu'il nous faille souffrir cependant: ne nous tourmentons point l'esprit pour cela, veu que le tout reviendra à nostre grand profit et salut. Voila ce que nous avons à noter de ceste doctrine qui est ici contenue. Or Iob adiouste, que Dieu le presse tellement, qu'il semble qu'il le vueille descirer par pieces. Parlant ainsi il denote ce que nous avons desia veu par ci devant, qu'il ne l'avoit point affligé seulement en son corps, mais qu'il y avoit des tentations plus grandes et plus dures, voire mesmes ameres, c'est assavoir, qu'il estoit tormenté là dedans, pource que Dieu lui estoit comme ennemi mortel. Il est vrai qu'il dit, que la maigreur qui estoit en son corps, estoit comme une fletrisseure, et un tesmoignage de l'ire de Dieu, qu'il estoit ridé, que toute sa chair estoit comme à demi pourrie. Et en cela voit-on bien les marques d'une horrible affliction, et que Dieu ne le traitte point à la façon commune de ceux lesquels il chastie de ses verges: mais sa douleur est excessive. C'est donc en somme ce que Iob a voulu exprimer. Or ici nous avons à noter, que Dieu nous a voulu donner des miroirs en ceux qui ont eu quelques vertus excellentes, afin que nous puissions cognoistre en leurs personnes, que selon qu'il distribue les graces de son sainct Esprit, aussi pour les faire valoir, et tant mieux: fructifier, il leur envoye de grandes afflictions en leurs personnes, et les esprouve, bref il les chastie iusques au bout. Exemple Voila Abraham qui a esté gouverné par l'Esprit de Dieu, non point comme un homme vulgaire, mais comme un Ange, si plein d'excellence et de perfection que rien plus. Et comment est-ce que Dieu aussi l'a manie? Si nous avions à endurer la dixieme partie des combats qu'Abraham a soustenus et surmontez, que seroit-ce ? Nous defaudrions. Mais Dieu nous 12 espargne, d'autant qu'il ne nous a point eslargi des dons si excellens, comme il a fait à celuy-la. Autant en est-il de David. Voila David qui a esté non seulement Prophete de Dieu, mais aussi le Roy pour gouverner le peuple sainct et esleu, et qui a eu en sa personne des vertus bien dignes de memoire et de louange, mesmes d'admiration: et toutes fois comment est-ce que Dieu l'a pourmené? Nous voyons les complaintes qu'il fait, non point seulement comme un homme contemptible et reietté: mais disant, qu'en terre Dieu le tient à la torture, qu'il faut qu'il monstre les extremitez où il est venu. Car ce n'est point sans cause qu'il dit tant souvent, qu'il a passé par le feu et par l'eau, et qu'il a esté ietté aux abysmes plus profonds, et qu'il a senti tous les dards de Dieu, et toutes ses flesches descochees contre lui, que la main de Dieu s'est appesanti sur lui, que ses os mesmes ont este froissez, qu'il n'est demeuré ni moëlle ni substance en lui. Quand nous oyons ces propos, il nous semble quasi que ce soit moquerie: mais Dieu nous a voulu mettre là une peinture vive, afin que nous sachions, suivant ce que nous avons dit, que selon que Dieu donne une grande vertu aux hommes, aussi il exerce vivement, afin que ses vertus-la ne soyent point oisives, mais qu'elles soyent cognues en temps et lieu. Au reste notons cependant, que les principales tentations qu'ayent iamais enduré les fideles, ont este ces combats spirituels, que nous appellons, c'est à dire, quand Dieu les a adiournez en leurs consciences, qu'il leur a fait sentir sa fureur, qu'il les a persecutez tellement qu'ils ne savoyent comme ils en estoyent avec luy. Aussi cela est pour les abysmer en ruine plus que tous les maux corporels, tant qu'il en pourroit advenir. Et voila aussi pourquoy Iob use de ceste similitude que Dieu a grincé les dents sur lui. Nous voyons aussi comme Ezechias en parle, pource qu'il avoit passé par ceste tentation (Isaie 38, 3. 14). Il dit, Dieu m'a esté comme un lion. Il avoit aussi bien usé auparavant de la similitude qui est ici, Qu'il ne savoit ne parler, ne se taire. Car ie suis (dit-il) comme une arondelle, ie iargonne, ie murmure: mais ie n'a r point de propos que ie puisse exprimer la douleur de mon mal, ie n'ay point la langue à delivre. Mais là dessus il vient puis apres à declarer, que Dieu a cassé et rompu ses os, comme un lion qui le tiendroit entre ses pattes et entre ses dents. Et comment Dieu se peut-il accomparer à un lion qui est une beste si cruelle ? Non, Ezechias n'a point voulu accuser Dieu de cruauté, mais il parle de l'apprehension qu'il a eu, et de l'affliction horrible qu'il a senti quand l'ire de Dieu a esté sur lui. Ainsi donc notons que quand une povre creature entre en ceste doute-la, assavoir, comment elle IOB CHAP. XVI. 13 en est avec Dieu, et qu'elle n'a point apprehension qu'il lui vueille faire sentir sa bonté: il faut bien qu'elle soit en telle destresse et si grand estonnement, comme si elle estoit entre les pattes des loupe. Il ne faut point que nous imaginions que ce soit peu de chose à l'homme de sentir l'ire de Dieu, et sur tout quand nous apprehendons qu'il nous est ainsi contraire. Et pourtant prions Dieu qu'il lui plaise nous supporter, et espargner, cognoissant que nous ne sommes point capables de soustenir un tel fardeau, sinon qu'il nous donne les espaules pour ce faire. Et au reste, que nous le prions qu'il n'use point de telle rigueur à l'encontre de nous, que nous le sentions comme un lion: mais plustost qu'il se monstre tousiours nostre Pere, et qu'il ne nous punisse point comme nous l'avons merité: mais qu'il nous face tousiours sentir sa misericorde par le moyen de nostre Seigneur Iesus Christ, afin qu'apres qu'il nous aura conduit par son S. Esprit en la vie presente, il nous esleve en la gloire eternelle de ses Anges, laquelle il nous a si cherement acquise. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 14 LE SOIXANTETROISIEME SERMON, QUI EST LE II. SUR LE XVI. CHAPITRE. 10. Ils ouvrent leur bouche contre moy, ils me donnent des soufflets par opprobre, ils s'assemblent contre moy. 11. Dieu m'a mené entre les mains des malins, il m'a espouvanté devant les meschans. 12. Ie prosperoye, et il m'a abbatu, et m'a saisi au col, il m'a mis pour sa bute. 13. Ses archiers m'environnent de tous ceste, il divise mes reins, il n'espargne rien, il espard mon fiel par terre. 14. Il m'a desrompu de rompure sur rompure, il a couru sur moy comme un geant. 15. I'ai cousu le sac sur ma peau, et ay chargé ma gloire de poudre. 16. Ma face est ternie de larmes, et mes paupieres sont couvertes d'ombre de mort. 17. Toutes fois il n'y a point de fraude en mes mains, et mon oraison est pure. C'est une chose bien griefve et dure à l'homme mortel quand Dieu se dresse contre lui , et qu'il lui fait sentir qu'il est comme sa partie adverse. Or nul ne peut apprehender combien ce mal est grand, sinon par experience. Et voila pourquoy Iob use de ceste similitude de lion, comme nous avons veu, qu'il a esté desciré par pieces, et devoré de Dieu comme d'un lion. Et ainsi en parle le Roy Ezechias. Et ce n'est point (comme nous avons dit) pour accuser Dieu de cruauté: mais d'autant que l'angoisse que souffrent les povres pecheurs quand Dieu les persecute, ne se peut assez exprimer. Or il est bon que nous soyons advertis de ces choses: afin que si Dieu nous presse bien au vif, nous soyons tellement estonnez de sa frayeur, que cependant nous cognoissions que les fideles qui ont vescu devant nous ont passé par là, et que Dieu les en a delivrez, afin que nous ne laissions point de l'invoquer. Car il est tousiours à craindre que nous ne soyons accablez d'un tel desespoir, que nous ne puissions point invoquer Dieu, ne trouver aide en luy. Ainsi donc notons que quand une povre creature est comme abysmee, et que Dieu lui fait sentir son ire, neantmoins en telle destresse encores nous faut-il recourir à lui: car c'est son office de retirer du sepulchre, et de guerir les playes qu'il aura faites, voire de nous ressusciter de la mort. Or cependant Iob se plaint ici d'une autre tentation, c'est assavoir, Que les meschans ont ouvert leur bouche pour se mocquer de lui, qu'ils l'ont souffleté par opprobres, qu'ils se sont assemblez. Quand les hommes se dressent ainsi contre nous, cela renouvelle le mal que nous endurons. Pourquoy? Car le diable se sert de ceux qui se mocquent de nous, afin de nous despiter, et s'il est possible, d'abbatre et renverser du tout nostre foy. Et notamment Iob parle ici des meschans pour deux raisons. Car c'est une chose plus fascheuse que Dieu lasche ainsi la bride aux meschans, qu'ils persecutent ses enfans, qu'ils les foulent aux pieds. Il est vrai que les bons ne doivent point penser à cela: mais Fi semble-il que ce soit une chose absurde, que Dieu donne une telle licence aux contempteurs de sa maisté, à gens qui sont adonnez à tout mal, que les povres fideles soyent là opprimez par eux. Voila donc une raison pourquoi Iob parle ici notamment des malins. L'autre c'est, qu'il dit, Que ceux-la mesmes taschent tousiours de faire que nous n'ayons nulle foy en Dieu, et de nous SERMON LXIII 15 desbaucher, voire du tout divertir du bien: comme nous voyons qu'il en est advenu à nostre Seigneur Iesus Christ , qui est le vrai miroir et patron de tous fideles. Il est vrai que David a bien enduré le semblable: mais quand nous voyons ce qui est advenu au Fils de Dieu, cela nous est une regle certaine, et qui nous appartient a tous. Maintenant nous voyons où se rapporte ce que dit ici Iob, c'est, qu'outre ce que nous le voyons avoir esté en frayeur si terrible, encore les hommes se sont eslevez contre lui, ont tasché de le mettre en desespoir et l'ont souffleté par opprobres, comme si Dieu l'eust là exposé en proye, et qu'il ne tinst plus conte de lui. Voila en somme ce que nous avons à noter. Et ceci est escrit pour nous, afin que quand Dieu permettra aux meschans de se mocquer de nos afflictions, et qu'ils s'esleveront avec une telle furie, qu'il semblera que nous devrions estre abysmez par eux: nous n'en soyons point par trop estonnez. Pourquoy? Iob a soustenu de tels combats, et cependant nous voyons l'issue qui a esté heureuse. Dieu nous a declaré en sa personne, qu'apres que nous aurons passé parmi telles tentations, il nous pourra bien encores subvenir. Fions-nous donc en lui, estans appuyez sur sa grace et bonté. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage. Or notamment Iob dit, Que Dieu l'a aussi livré entre les mains des meschans: ce qui merite bien d'estre observé. Car nous pensons que les meschans font tout à leur appetit, et ne regardons pas que Dieu leur lasche la bride autant qu'il veut, et qu'ils ne peuvent passer outre que ce qui leur est permis d'enhaut. Ceci (comme i'ay dit) merite bien d'estre noté. Car si nous sommes preoccupez d'une telle phantasie, que les meschans ne soyent point en la main de Dieu, et qu'ils se desbordent tant qu'ils voudront, que Dieu n'y mettra point de remede: et que sera-ce? Ne faut-il point que nous soyons du tout abbatus? Et où aurons-nous nostre recours? Mais si nous cognoissons que Dieu tiene la bride à Satan, et à tous les siens, et que non seulement ils ne puissent remuer un doigt contre nous, mais aussi qu'ils ne puissent rien penser n'entreprendre sans que Dieu l'ait disposé: alors nous pourrons recourir à lui hardiment, quand nous serons ainsi persecutez, sachans que le remede est en sa main et en sa bonne disposition. Nous avons aussi à nous humilier devant sa face. Car si les mechans se remuoyent d'eux-mesmes, et que Dieu ne s'en meslast point: alors il ne nous viendroit point en memoire de cognoistre les corrections et chastiemens de Dieu, pour penser à nos pechez, et aussi pour gemir devant lui, afin qu'il ait pitié de nous: mais si nous cognoissons, que les plus meschans sont comme verges qu'il tient en ses mains, desquelles il 16 nous bat et nous corrige: bref, que nous pratiquions bien ce que dit le Prophete, Que nous regardions à la main, et non point aux pierres et aux dards, et aux coups de bastons: ce sera bien une consideration qui nous sera fort utile. Voila encores que nous avons à noter, quand Iob ne dit pas simplement, que les meschans se sont ruez sur lui, mais que c'est Dieu qui l'a assiegé, que c'est luy-mesmes qui l'a ainsi livre. Or il adiouste, Qu'il a esté opprimé iusques au bout. Toutes ces façons de parler dont il use ici, tendent à ceste fin-la, comme quand il dit, Qu'il a esté abbatu, qu'il u esté espouvanté, que Dieu l'a saisi au col, qu'il l'a desciré par pieces, qu'il l'a mis comme un blanc auquel l'on tire, que ses archiers l'ont environné de toutes parts, qu'il l'a divisé, voire et qu'il lui est advenu rompure sur rompure. Iob par cela monstre qu'il est venu iusques à telles extremitez d'afflictions , qu'il estoit impossible de trouver creature plus pressee ne plus miserable que lui. Car nous avons veu comme Dieu l'avoit affligé, tant en son corps, qu'en ses biens, et puis en sa femme propre. Voila donc Iob qui se pouvoit bien accomparer à un blanc auquel on tire. Car Dieu ne lui a point seulement envoyé une espece de mal, mais il a comme cave une fosse iusques aux abysmes, pour le ietter là dedans au plus profond. Et puis il l'a charge d'une telle pesanteur, qu'il estoit impossible à creature de porter cela, sinon qu'il y eust une vertu plus grande qu'humaine. Et de fait ç'a esté une chose miraculeuse d'avoir une telle constance, quelques infirmitez que nous y voyons. Car aussi quand Dieu fortifie les siens, ce n'est pas pour les rendre du tout insensibles, ce n'est pas aussi pour leur oster toute foiblesse: mais il faut qu'ils se cognoissent tels qu'ils sont, c est assavoir, fragiles, et cependant que Dieu subvienne à leur infirmité, et qu'il les redresse, quand ils sont abbatus. Voila donc comme il en est advenu à Iob. Or cependant il met, Qu'il a vestu un sac, et qu'il a couvert sa teste de poudre, et qu'il ne l'a point fait par hypocrisie. u reste, que toutes ces choses-la ne lui sont point advenues pour ses forfaits. Car on ne trouvera point (dit-il) de rapine en mes mains, mon oraison est pure. En quoy il signifie qu'il trouve ces afflictions ici estranges, veu qu'il n'a pas offensé Dieu en sorte qu'il meritast d'estre ainsi traite. C'est donc ceste tentation laquelle nous avons veu souvent par ci devant, que Iob reduit encores en memoire. Or maintenant deduisons les choses par le menu, les appliquans à nostre usage. La similitude dont parle les emporte une bonne doctrine, C'est que Dieu l'a mis comme un blanc d'une bute, et qu'il adressé ses archiers contre luy, et qu'il l'a environné, IOB CHAP. XVI. 17 et que ceux-là l'ont tellement desciré par pieces, que le fiel luy est tombé par terre, c'est à dire, qu'il a este navré iusques au coeur. Iob parlant ainsi, veut exprimer que Dieu ne l'a point affligé d'une façon commune. Or regardons maintenant à nous, car si nous endurons quelque peu de mal, il nous semble que c'est trop, et que Dieu ne tient point de mesure: nous sommes si delicats, que c'est pitié, il ne faut rien pour nous faire escarmoucher iusques au bout. Encores s'il n'y avoit que quelques plaintes, on pourroit attribuer cela a nostre foiblesse: mais quand les hommes font un tel bruit, qu'ils s'eslevent à l'encontre de Dieu pour quelque mal commun qu'ils auront à souffrir, ne voila pas une impatience trop grande? N'est-ce pas signe que nous n'avons point esté à l'escole de Dieu pour apprendre que c'estoit de souffrir, et de nous rendre obeissans à sa volonté? Ainsi donc, afin que nous apprenions d'estre plus robustes, pour soustenir les chastiemens que Dieu nous envoyera, retenons ce qui nous est ici monstré: que Iob qui estoit si excellent en saincteté, et que Dieu aimoit, neantmoins n'a pas laissé d'estre constitué comme un blanc. Or i'ai dit que nous devons estre robustes en nos afflictions: non point pour nous endurcir contre Dieu, et pour ronger nostre frein, comme nous en verrons beaucoup. Car voila qui est cause que les hommes s'endurcissent, et qu'ils ne peuvent estre amenez à repentance. Nous devons donc estre tendres en ceste façon-la, c'est assavoir, que si tost que Dieu nous touche, nous devons estre resveillez pour penser à luy, que nous n'attendions pas qu'il desgaine l'espee contre nous, et qu'il nous en navre, que nous n'attendions pas qu'il desploye ses flesches, ne qu'il foudroye. Quoy donc? Si tost que Dieu nous frappe d'un coup de verge, encores que ce soit doucement, il nous faut estre paisibles: et mesmes si nous estions sages et bien advisez, nous n'attendrions pas qu'il frappast un seul coup, mais nous serions advertis à ses seules menaces, et tascherions de revenir devant qu'il touche. Voila donc comme il est bon et utile que les fideles sentent la main de Dieu, et qu'ils ne soyent point durs aux coups. Car aussi un cheval sera dur à l'esperon, l'estimera-on pour cela? lui attribuera-on à vertu? C'est un vice. Ainsi donc en est-il de nous, que si Dieu ne frappe point a coup d'espee, mais seulement qu'il nous monstre l'ombre d'une verge, nous devons estre esmeus. Mais cependant neantmoins il nous faut estre robustes en tel sens comme i'ay dit: c'est que nous ne perdions point courage, pour estre tellement angoissez, que nos maux ne soyent point adoucis, que nous n'ayons nulle apprehension de la grace de Dieu, car ceux qui sont ainsi pressez, ne peuvent nullement se reduire: pource que si nous apprehendons que Dieu . 18 nous soit contraire, et que nous n'ayons nulle confiance en sa bonté, il est impossible que nous approchions de lui: nous le foirons, et quand nous en serons eslongnez une fois, encores tascherons-nous de nous en retirer d'autant plus. Il faut donc que nous prenions courage en nos adversitez, afin que nous invoquions Dieu, et que nous ne craignions point de retourner à lui, nous confians qu'il sera prest de nous faire merci, si nous le cerchons de bonne affection, droite et pure. Voila donc à quoy tend le propos que i'ay touché, qu'il le faut point que nous soyons trop delicats en nos afflictions, mais plustost que nous les sentions de bonne heure pour retourner à Dieu. Et aussi quand Dieu nous ayant envoye quelque adversité nous redoublera, et que dedans et dehors nous serons pressez tant et plus: cognoissons qu'encores ne sommes-nous point venus là où en estoit Iob: et que s'il a persisté d'invoquer Dieu, et d'avoir tousiours son refuge à lui, il ne faut point que nous soyons destournez de lui. Voila ce que nous avons à noter de ce passage. Or quand il est ici parle des archiers de Dieu, c'est une similitude bien notable. Car nous voyons tousiours comme les hommes sont troublez, quand il est question des afflictions de la vie presente. Car nous ne pouvons pas rapporter cela à Dieu comme nous devrions, et nous imaginons tousiours que c'est de cas d'aventure, ou que ce sont les hommes: bref, nous iugeons en confus, et ne pouvons pas nous adresser à Dieu. Pour ceste cause l'Escriture saincte, outre ce qu'elle nous declare que et la vie, et la mort, et la clarté, et les tenebres, et le bien et le mal sont en la main de Dieu, use aussi des comparaisons familieres, afin que cela nous soit tant mieux imprimé: comme il est ici dit, que Dieu a arrengé ses archiers à l'encontre de Iob. Parle-il ici des hommes? Nenni. Mais il est parlé de tous les maux que Iob avoit à endurer. Ces maux-la sont nommez les archiers de Dieu. Et pourquoy? Afin que nous apprenions quand Dieu nous afflige, qu'il vient en equippage, comme si un Iuge avoit ses officiers, et qu'il eust main forte, pour venir prendre un mal-faicteur. Voila donc comme Dieu use de toutes adversitez que nous sentons en la vie presente. Ne iugeons point donc estre fortune, quand l'un endurera en maladie, que l'autre aura quelque povreté: bref, comme les miseres de ce monde sont infinies, que nous sachions que Dieu a des moyens infinis pour nous corriger quand il voudra, comme il lui semblera bon. Et c'est ce que Moyse entend, quand il dit (Deut. 32, 34) Que toutes ces choses sont serrees aux coffres de Dieu. Apres qu'il a parlé de tous les maux qui peuvent advenir aux hommes, il adiouste, Et ceci n'est-il point en mes offres? Comme s'il disoit, I'ay mes SERMON LXIII 19 thresors de biens, quand il me plaist de monstrer ma grace et mon amour envers les hommes: voire i'ay dequoy leur bien faire, non point à la façon humaine, mais i'ay des moyens incomprehensibles. Mais aussi à l'opposite, quand il me plaist d'affliger les hommes, ils sentiront que ie puis ce qu'ils n'ont point comprins, et ce qu'ils n'ont iamais entendu. Voila donc comme Dieu veut que ses richesses incomprehensibles soyent cognues de nous, tant en ce qu'il lui plaist de nous eslargir de ses biens, qu'aussi au contraire. Pourtant cognoissons quand il lui plaira de nous affliger, qu'il le pourra faire, voire d'une façon estrange. Et puis, sommes-nous echappez d'un mal? le second viendra, voire il y en aura une infinité. Voila ce que nous avons a retenir de ce passage. Au reste quand Iob adiouste derechef, Que son fiel a esté espandu par terre, que ses reins ont esté ouverts et descirez, retenons ce que desia nous avons touché: c'est assavoir, que quand Dieu nous punira et poursuivra iusques au bout, et que sa main sera si griefve et si pesante que nous n'en pourrons plus, si est-ce qu'il ne faut point pour cela que nous soyons par trop esperdus, et comme gens eslourdis: mais pensons à ce que Iob a cognu, c'est assavoir, d'autant que nous avons affaire à Dieu, que nous gemissions, et que nous le facions avec toute humilité: comme aussi il adiouste, Que ses yeux ont esté ternis de pleur, et toute sa face, qu'il a mesme cousu le sac sur su peau, et qu'il a couvert son chef de poudre. Qui est-ce qui a induit Iob à ceci? Assavoir, d'autant qu'il cognoissoit que la main de Dieu estoit sur lui, et que tous les maux qui lui estoient advenus n'estoient point de fortune, mais que Dieu le visitoit. Si Iob n'eust este persuadé de cela, que lui eust-il servi de prendre le sac sur son dos, et sur sa peau' et de ietter la terre sur son chef? Il est vrai que ceux qui ne pensent nullement à Dieu, ne laisseront pas de faire de grandes complaintes, et pleurer, et crier: mais de mettre en verité le sac sur leur chef, ils ne le feront point s'ils ne regardent bien à Dieu. Cependant les hypocrites, encores qu'ils ne cognoissent point Dieu droitement, si est-ce qu'ils en ont quelque apprehension, quand ils monstrent tels signes de repentance. Il est vrai que si nous regardons au dedans, on n'y trouvera que feintise: mais encores la ceremonie dont Iob parle, est un certain signe que les hommes sont contraints de confesser que Dieu est leur Iuge. Or d'autant que Iob a fait ceci en verité, nous disons qu'il n'a point esté eslourdi, comme seront les incredules. Quand Dieu les traitte ainsi rudement, ils pensent, Voila une mauvaise fortune qui m'est advenue, et ne regardent pas plus loin. Iob n'en a pas fait ainsi: mais il a cognu et s'est resolu du tout, qu'il faloit attribuer ceci à Dieu. 20 Si nous avions bien apprins ceste leçon, ce seroit beaucoup profité pour un iour, ie di que nous l'eussions apprise pour la bien prattiquer comme il faut. Car la plus part confesseront assez, que les maladies, les povretez, et les autres miseres, guerres, pestes, famines, que tout cela, di-ie, vient de Dieu: mais si ce vient à l'experience, nous sommes esperdus, et ne pouvons pas faire ceste conclusion, Et bien, d'autant que Dieu nous visite, et qu'il approche de nous, maintenant il nous faut reduire à lui. Par devant nous faisions des chevaux eschappez, nous voulions nous esgarer de lui: maintenant il nous tient la bride roide, il nous monstre sa verge, voire et nous la fait sentir: il faut donc que nous apprenions de nous humilier sous sa main. Mais au contraire, comment en faisons nous? Si un homme est affligé en particulier, que fera-il, sinon se chagriner' et en grinçant les dents se despiter à l'encontre de Dieu? Et pourquoy? 11 est vray que si on luy remonstre qu'il offense Dieu, il dira bien, Il est vray: mais il n'a pas un droit remors pour se r primer. Et pourquoy? Car nous n'avons (Gomme i'ay dit) sinon une apprehension confuse. Par cela voit-on qu'il y en a bien peu qui ayent bien ceste doctrine imprimee en leur esprit, c'est assavoir, que toutes les afflictions sont les archiers de Dieu, et qu'il en est equippé afin de se monstrer nostre Iuge. Autant en est-il des afflictions communes qui adviennent. Si un peuple, ou tout un pays a une guerre, comme il y aura des pillages et autres extorsions et excez qui se commettent, combien y en a-il qui pensent à Dieu? Nous voyons que tout foudroye: et nous ne pensons point cependant que Dieu gouverne. Voyans une telle froidure, nous sommes admonnestez d'autant plus de bien marquer et noter les passages de l'Escriture saincte, où Dieu nous monstre comme en un miroir, ou bien en une peinture vive, que si les hommes sont chastiez de quelque costé que ce soit, il faut adonc qu'ils cognoissent que c'est la main de Dieu: et mesmes quand tout un pays sera persecuté, qu'on cognoisse aussi, Voila Dieu qui le visite. Et pourtant quand telle chose adviendra, que nous ensuivions l'exemple de Iob, c'est qu'apres avoir pleuré, voire iusques à ternir nostre face de larmes, nous venions faire confession de nos fautes, et que nous demandions à Dieu qu'il nous soit pitoyable. I'ay desia dit que les incredules pleurent: mais il faut s'adresser â. Dieu, et alors ne doutons point que nos larmes ne lui soyent precieuses: comme nous oyons aussi que David en parle, que Dieu les a mises toutes comme en une phiole. Quand nous serons affligez, et que nous n'en pourrons plus, recourons à nostre Dieu. Et si nous pleurons devant lui, voire en droite humilité, il est certain qu'il ne tombera larme de nos yeux, qui ne viene IOB CHAP. XVI. 21 en conte en sa presence: car ce lui sont autant de sacrifices, comme aussi il est dit au Pse. 51 (v. 19). Qu'un coeur enserre en destresse, un coeur abbatu est un sacrifice plaisant à Dieu. Si nos larmes se rapportent là, et qu'elles soyent comme tesmoins, qu'en toute humilité nous recourons à Dieu, cognoissans puis que sa main nous est contraire, qu'il n'y a autre remede sinon de le requerir qu'il nous face misericorde: Ô il est certain (comme i'ay dit) qu'il contera nos larmes. Et mesmes quand nous serons molestez des meschans, si au lieu de faire d'un diable deux (comme on dit) c'est à dire, de rendre mal pour mal, nous venons demander à Dieu qu'il leve sa main, et qu'il mette ordre aux choses qui sont maintenant confuses: sachons que tout ainsi qu'il a mis les larmes de David dans une phiole (Pse. 56, 9), il y mettra aussi les nostres: et elles ne seront point perdues, combien qu'elles tombent à terre: Dieu, di-ie, ne les mettra iamais en oubli. Voila donc comme nous devons appliquer ceste doctrine à nostre instruction: c'est que si nous pleurons quand Dieu nous afflige, que nos larmes ne soyent point comme des povres insensez, qui ne savent à qui ils en veulent, ne où ils se doivent adresser: mais tendons à Dieu, gemissons devant lui. Et cela est confermé par ce que Iob adiouste, Qu'il s'est vestu d'un sac, et qu'il a couvert sa teste de poudre. Or c'estoyent les signes de repentance que ces choses ici: comme quand un povre malfaiteur demandera grace, il ne vestira point une robbe de noces, il ne viendra point pigné et testonné ne brave devant son iuge: mais il viendra plustost pour attirer à compassion, il y viendra (di-ie) avec une face triste et abaissee, il viendra mal vestu comme en dueil. Et ainsi les fideles ont eu ces signes exterieurs de repentance quand Dieu les affligeoit, et qu'ils ont confessé leurs pechez pour obtenir pardon, ils avoyent accoustumé de se vestir de haires et de sacs, et de ietter la poudre sur leur teste: et cela estoit approuvé de Dieu. Et pourquoy ? Car en premier lieu les hommes ont besoin de s'inciter, d'autant qu'ils sont tardifs et froids. Quand donc ils prendront des aides convenables pour se pousser d'avantage, cela n'est point superflu: cognoissans quand il est question de nous humilier devant Dieu, nous y allons tant laschement que ce n'est que par acquit. Nous dirons bien que nous sommes coulpables, et ietterons bien quelques souspirs: mais cependant pensons quelles sont nos fautes, le nombre en est infini, aussi elles sont si enormes, que nous devrions bien estre espouvantez d'horreur de mort quand nous venons devant nostre iuge. Or il nous semble que c'est assez d'avoir ietté un souspir à demi. Voyans donc une telle froidure en nous, cognoissons 22 que nous avons besoin de nous aguillonner comme des asnes. Voila dequoy a servi le sac et la poudre aux Peres anciens: car quand ils ont usé de ceste ceremonie ici, ce n'a pas este en vain. u reste, il faut aussi que nous venions à Dieu, quand nous voulons ietter les cendres sur nos testes, car le corps n'est-il pas creé de lui? Tout ainsi donc que nous devons avoir nos coeurs attentifs, il faut que les corps respondent, et que le tout soit dedié à Dieu, et lui face hommage. Nous voyons donc maintenant que ces choses n'ont pas esté singeries frivoles, quand les peres anciens ont prins la haire et le sac sur leur dos, et qu'ils ont aussi ietté la poussiere sur leurs testes. Et voila comme Iob en parle. Ce neantmoins le Prophete Ioel dit (2, 13), Descirez vos coeurs, et non pas vos vestemens. Il ne veut pas reietter ces signes exterieurs-la, mais il s'adresse aux hypocrites, lesquels pensoyent bien s'estre acquitez. quand ils avoyent fait beaucoup de singeries devant les hommes, et qu'ils avoyent belle apparence, qu'il sembloit qu'ils fussent tout confits en repentance. Voire (dit-il) vos robbes rendront bon tesmoignage, vous faites ici beaucoup de fanfares pour monstrer que vous estes bons penitens. Mais quoy? Voila vos coeurs qui demeurent tousiours obstinez en leur malice, ils sont durs comme des enclumes, c'estoit par là qu'il falloit commencer. Au reste, il dit neantmoins, qu'on prenne le sac et la cendre, qu'on se iette à terre, et qu'on pleure devant Dieu, et que les gouverneurs commencent et ceux qui ont charge publique, et que tout le reste du peuple suive. Maintenant donc nous voyons comme les Peres anciens ont usé du sac et de la poudre: quand il a este question de protester leur repentance devant Dieu. Auiourd'huy il est vray que nous ne serons point astreints ni obligez à telles formes de faire: mais si est-ce que si nostre repentance este t telle qu'elle doit, nous ne serions pas ainsi froids comme nous sommes: car toutes les necessitez que nous avons alleguees se trouvent aussi bien en nous. Si ceux qui anciennement ont iette un sac sur leur dos se vouloyent inciter à cognoistre leurs pechez, et a les confesser devant Dieu, que sera-ce de nous, ie vous prie? Avons-nous un tel zele et si ardent pour demander pardon à Dieu? Sommes-nous abbattus pour nous desplaire en nos fautes, et les avoir en telle detestation qu'il seroit requis? Helas non! il s'en faut beaucoup: mais nous y sommes stupides. Si donc les Peres anciens ont eu besoin de s'humilier en cognoissant leurs pechez, d'autant plus le devons nous faire. Ma s quoy? Nous n'y pensons gueres. Et en cela voit on que nous ne savons que c'est ne de Dieu, ne de son iugement, ne de nos pechez. Il est vray que de nos pechez ils nous seront assez SERMON LXIII 23 cognus: mais cependant que nous apercevions nostre turpitude pour y estre confus, et nous y desplaire, il n'en est point question ni de nouvelles. Et tant y a que ceci n'est pas escrit eu vain. Apprenons donc que quand aucun de nous sera affligé, combien qu'il n'use point d'un sac, combien qu'il ne iette point la poudre sur ta teste: toutes fois nous devons tant qu'il nous sera possible nous inciter par tous moyens que nous verrons nous estre propices. Quand quelqu'un sera retiré en son privé, qu'il cognoisse, Or ça, ie ne prie point Dieu de telle affection comme ie devroye: qu'il regarde, un tel moyen me seroit bon quand ie me mettray a terre, que ie seray là comme ayant la bouche en la poudre, estant confus devant Dieu, et cela me devra tant plus toucher au vif, et ie seray incité à recourir à mon Dieu. Voila (di-ie) comme chacun se doit inciter en son particulier, sur tout quand la necessité nous y contraint, comme nous voyons quelle est maintenant par trop. Et qu'aussi tous en commun noua facions le semblable. Si tost que Dieu envoyera quelque peste, ou quelque famine, pensons-nous que ce ne lui fust un sacrifice plaisant, si l'on faisoit protestation solennelle que et grands et petis confessassent leurs fautes devant lui, et qu'un chacun incitast ses prochains à ce faire ? Quand au contraire nous venons la teste levee, et qu'il semble que nous ne sentions point les corrections, que nous facions le niquet à Dieu, nous esbahissons nous s'il redouble les coups, mesmes s'il nous punist sept fois plus? comme il en est parlé en sa Loi. Nous saurons bien nous despiter, et demander, Pourquoy est-ce qu'il nous presse tant: voire mais nous ne regardons pas comme quand il nous a voulu humilier, nous avons repoussé les coups avec une telle fierté et rebellion, qu'il faut bien qu'il les redouble. Ainsi donc advisons de mieux pratiquer ceste doctrine qui nous est ici monstree par Iob. Et au reste notons bien ce qu'il dit pour conclusion, c'est assavoir, Qu'il n'y a point eu de rapines en ses mains, et que son oraison a esté pure. Iob adiouste ceci (comme i'ay touché) pour signifier qu'une telle affliction lui estoit estrange: car voila comme il en a parlé ci dessus. Et de fait quand Dieu nous afflige, voila qu'il nous faut faire, d'entrer en nous-mesmes, et d'examiner nostre vie: et là dessus quand nous aurons offensé, que nous gemissions devant Dieu pour dire, Helas Seigneur! il est vray que tu m'affliges rudement: mais si ie fay comparaison de mes fautes, et que ie les mette en balance avec le mal que i'endure, helas Seigneur! ie say que ie t'ay offense en tant de sortes, que quand tu m'aurois plongé iusques aux enfers, i'en suis bien digne. Voila ce que nous avons à faire. Or si nous n'appercevons point que Dieu 24 nous afflige pour nos pechez, voila une tentation qui nous greve beaucoup. Comment? Qu'est-ce que i'ay commis? Pourquoy est-ce que Dieu me traitte avec telle rigueur? Ie voy qu'il espargne les meschans. I'ay tasché de le servir en bonne conscience et droite: il est vray qu'il s'en faut beaucoup que ie m'en soye acquité: mais tant y a que j'y ay tendu: et toutes fois que ie soye comme la plus mal-heureuse creature, et la plus execrable que la terre porte. Et qu'est-ce que ceci veut dire? Voila une tentation qui est grande, et qui est pour nous rendre, confus, comme il en est advenu à Iob. Or que faut-il faire en cest endroit? Advisons bien en premier lieu d'estre semblable à Iob, pour dire, Qu'il n'y ait point de rapines en nos mains. Car c'est une chose bien aisee de se vanter, et d'alleguer son integrité: comme nous voyons que les plus meschans seront effrontez, et Auiourd'huy quand on admonneste ceux qui ont failli, Ô il n'y a que toute perfection, les plus diables voudront qu'on les repute comme des de ni Anges. Ainsi de nostre part (comme i'ay dit) advisons bien de sonder ce qui est en nous sans flaterie, et lue nous ne protestions point d'avoir les mains pures, sinon que nous soyons du tout semblables à Iob: et pour ce faire, que nous ne soyons point nos iuges selon nos fantasies. Comment est-ce que les hommes doivent faire examen de leur vie, et comment se doivent ils former leur procez? ce n'est pas pour dire, Ie cuide, ie pense, il me semble, ie ne cuide pas. Il faut que tout cela soit abbatu. Quoi donc? Que nous venions à la Loy de Dieu, que nous le prions que par son sainct Esprit il nous esclaire pour bien nous enquerir de nos tenebres: car ce sont des terribles cachettes que les pechez qui sont en nous. Il faut donc que Dieu nous allume la lampe, et qu'il nous donne prude ce et advis pour cognoistre nos fautes et les sentir, tellement que nous les confessions. Voila ce que nous avons à faire. Mais prenons le cas que Dieu ne nous traitte point ainsi pour nos pechez: comme à la verité il n'a point eu ce regard en Iob, qu'il l'affligeast pource qu'il l'avoit ainsi desservi. Et pourquoy donc ? Il a voulu esprouver sa patience. Dieu donc pourra bien affliger les bons plus que les mauvais: comme nous voyons qu'Ezechiel a beaucoup plus endure, que des plus meschans qui fussent en Ierusalem. Ainsi Dieu n'a point eu esgard à ses pechez en particulier. Mais si est-ce que si Dieu ne nous punit point selon nos pechez, ce n'est pas à dire qu'il ne le puisse faire quand bon lui semblera. Quand nous serions cent fois plus affligez que Iob, et que Dieu nous envoyeroit des afflictions plus dures qu'il ne lui a envoye, ,encores ne nous feroit-il point de tort. IOB CHAP. XVI. 25 Voila donc ce que nous avons à noter: et puis que nous cognoissions que Dieu aussi en ce faisant exerce des iugemens qui nous sont secrets et cachez pour un temps. Voila, il semble qu'il nous vueille abysmer quelquefois quand il nous chastie: si est-ce qu'il fait cela pour nostre bien. Il est vrai que nous ne le cognoissons pas maintenant, mais nous le saurons quand il nous revelera ce qui est maintenant caché. Et au reste, si Iob a esté affligé si rudement, combien qu'il eust les mains pures et nettes (comme nous orrons les protestations qu'il fera ci apres) ie vous prie, faut-il qu'auiourd'hui nous soyons esbahis quand Dieu nous affligera, nous (di-ie) qui lui sommes rebelles en tant de sortes? Qu'un chacun pense un peu à soi, et nous trouverons que nous aurons commis tant d'iniquitez et transgressions, que C'est une horreur. Dieu nous afflige, mais en quelle sorte? Non pas encores comme Iob, Il nous supporte bien d'avantage: car il nous donne seulement quelque coup de verge. Prenons le cas encores qu'il frappast à grands coups d'espee: si est-ce que les coups ne sont point mortels. Apprenons donc quand il est ici dit, que Iob a esté traitté d'une telle rigueur, combien qu'il eust ses mains pures, et que son oraison fust droite devant Dieu: que quand tout le monde seroit ainsi affligé, il ne s'en faudroit point esbahir. Pourquoi ? Cognoissons que l'iniquité est comme un deluge, et que si en particulier chacun s'en sent, nous sommes aussi tous entachez des vices du commun. Car qui est celui qui pourra dire qu'il ait cheminé en telle integrité, qu'il puisse protester à la verité. qu'il a ses mains pures devant Dieu? Helas! il s'en faut beaucoup. Puis qu'ainsi est donc, cognoissons que c'est pour nos pechez que Dieu nous punit quand nous endurons quelques afflictions: et pourtant que nous les portions patiemment, cognoissans mesmes, que nous en avons merité d'avantage. Toutes fois que nous advisions de recourir à nostre Dieu, lui demandans qu'il lui plaise de nous purger de toutes nos iniquitez, qui sont cause des maux que nous endurons en ceste vie presente: et qu'il lui plaise nous supporter en nos infirmitez, et nous faire sentir sa bonté, afin que nous ayons tousiours dequoi le glorifier, iusques à ce qu'il nous ait delivrez de ceste vie caduque, pour nous faire participans de sa gloire immortelle. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, ect.. 26 LE SOIXANTEQUATRIEME SERMON, QUI EST LE III. SUR LE XVI. CHAPITRE. Ce sermon est encores sur le verset 17 et puis sur le text qui s'ensuit. 18. Terre ne cache point mon sang, et qu'il n'y ait point de lieu pour mes cris. 19. Mesmes maintenant voici mon tesmoin au ciel, et celui qui me garentit, aux lieux tres-hauts. 20. Mes amis sont rhetoriqueurs contre moi, et mes yeux distillent des larmes envers Dieu. 21. Que s'il estoit licite à l'homme de disputer avec Dieu, comme avec le fils d'un homme son prochain. 22. Voici les annees briefves s'escoulent, et i'entre au chemin par lequel ie ne retournerai point. Iob voulant protester de son integrité met ici deux choses: c'est assavoir, qu'il n'a point meffait envers les hommes, et que purement il a invoqué Dieu. Or c'est en rapportant sa vie à la Loi, d'autant que là nostre Seigneur nous monstre comme nous le devons servir, et aussi converser avec les hommes: ainsi que souvent il nous en est parlé, et non sans cause: car ce n'est point peu de chose que nous puissions regler nostre vie, afin qu'elle soit plaisante à Dieu. Nous voyons donc quelle a esté l'intention de Iob: c'est assavoir, que son estude estoit de servir Dieu, et de cheminer avec ses prochains sans mal-faire, ou nuire à personne. Il est vrai qu'il met ici seulement deux especes, mais c'est voulant comprendre le tout. Car quand il dit, Qu'il n'y a point d'outrage ne d'excez en ses mains: cela emporte qu'il a vescu sans que personne eust occasion de se plaindre de lui, comme s'il lui avoit procuré ne mal ne dommage. Il est vrai que nous pourrons bien faire quelque tort et iniure sans que la violence apparoisse: mais d'autant que les hommes (s'ils s'addonnent à nuire) se iettent ainsi hors des gonds, et s'efforcent de tormenter l'un, de piller SERMON LXIV 27 l'autre, de manger la substance d'autrui: voila pourquoi Iob notamment declare, qu'il n'y a point eu de rapines en ses mains. Autant en est-il du second mot: car le service de Dieu ne consiste pas seulement en l'exercice de le prier, mais pource que c'est le principal, sous ceste espece Iob à comprins le tout. Maintenant donc nous voyons comme nostre vie sera approuvee de Dieu: c'est assavoir, quand elle sera deuëment rapportee à sa Loi. Car Dieu ne veut point que les hommes vivent à leur guise, et qu'ils se plaisent en ceci ou en cela, selon qu'ils le trouveront bon et qu'ils en seront les iuges: mais il veut avoir toute authorité par dessus nous, et que nous soyons gouvernez selon sa parole. Ainsi donc pour ne point travailler en vain, apprenons de cheminer selon que Dieu le commande. Voila pour un Item. Il est vrai que ceci nous est monstre souventesfois: mais cependant nous voyons comme le monde tousiours s'esgare, et que les hommes se plaisent par trop en leurs phantasies. Ce n'est point donc sans cause que l'Escriture saincte tant souvent nous ramene là, que nous vivions, non point selon que bon nous semble, mais selon que Dieu nous a commandé. Et au reste, quand il est ici parlé du service de Dieu soubs ce mot d'Oraison, nous devons bien peser cela: car la plus part ne pense gueres de prier Dieu, et nous voyons comme le monde s'en acquite legerement. Toutes fois quand l'Escriture parle d'honorer Dieu, c'est le principal article qu'elle nous met au devant, que celui-là, de le prier. Et si ceci eust esté observé comme il devoit, la façon de prier eust esté beaucoup plus prisee des hommes, afin de ne point decliner ne çà ne là, mais suivre ce qui nous est monstré en l'Escriture saincte. Mais tout au contraire, il est advenu que les hommes en priant Dieu ont prins une telle licence, qu'il n'est point question de savoir ce qui est bon et utile de prier, ni en quelle sorte: mais chacun y va à l'estourdie, on ne vient point douement à Dieu. Et d'où vient ceste outrecuidance-la? Pource qu'il nous semble que la priere n'est point une chose de si grande estime. Car si nous la tenions pour le principal article du service de Dieu, il est certain que nous y procederions avec plus grand coeur beaucoup que nous ne faisons pas. Et puis nous voyons qu'au lieu de prier Dieu, on s'est adonné à prier les saincts trespassez: et le monde qui attribue à une creature ce qui est propre a Dieu, pense que cela ne soit que bon. Quand on demande aux Papistes, pourquoy ils appellent la Vierge Marie, Esperance de leur salut, pourquoy ils ont leur recours à elle, pourquoi ils auront chacun son sainct pour leur patron: si on leur remonstre que cela est un blaspheme contre Dieu, Ô il est bien difficile de le leur faire accroire. Et 28 pourquoi ? Pource que iamais ils n'ont cognu ni gousté ce que l'Escriture saincte exprime tant soigneusement, c'est assavoir, que pour bien servir Dieu, il nous le faut prier. Voila le plus grand service et le plus honorable qu'il demande de nous: c'est le plus grand honneur, et le plus souverain qu'il requiert et approuve, assavoir que nous ayons nostre refuge à lui. Or si cela eust este considéré des Papistes, n'auroyent ils point horreur d'aller à une creature morte, et de dire' adore Dieu: ou bien le lui rend ce qui lui est deu ? Voici la priere qui est le principal service qu'il demande de nous, et cependant ils le vont transporter à une creature. Ne voila point mesmes pervertir l'ordre de nature? Ainsi donc d'autant mieux nous faut-il bien noter ce qui est ici contenu, c'est assavoir, que sous ce mot d'Oraison Iob a voulu declarer qu'il avoit purement servi à Dieu. Et ainsi maintenant si les hommes veulent approuver leur integrité, qu'ils n'amenent point leurs fariboles en avant comme les hypocrites ont accoustumé de faire N'avons-nous pas ieusné? n'avons-nous pas fait ceci et cela? Mais cognoissons que nostre Seigneur veut que nostre vie soit reglee à sa Loi, et qu'il ait toute maistrise sur nous. Voila pour un Item. Au reste, nous avons aussi à noter, que nostre oraison ne sera iamais pure devant Dieu, ni agreable, sinon que nos mains soyent pures de toute violences. Et pourquoi? Si nous sommes cruels envers nos prochains, et mal-faisans, Dieu nous reprouve, et n'avons nul accez à lui. Vray est que beaucoup attentent de prier Dieu, encores qu'ils soyent pleins de rapines, et qu'ils ayent molesté l'un, tormenté l'autre, Ô ils ne laissent pas d'estre assez hardis pour cela d'invoquer Dieu: mais si est-ce que leurs prieres ne sont qu'abomination, d'autant que leurs mains sont souillees en sang, c'est à dire en malices. Et voila aussi pourquoi Dieu se plaint par son Prophete Isaie (1, 12), que les Iuifs venoyent user le pavé de son temple: et ainsi se mocquer d'eux, signifiant qu'il ne prenoit point cela a gré qu'ils vinssent au temple faisans semblant de le vouloir honorer: car (dit-il) vos mains sont pleines de sang, c'est à dire, vous n'avez cessé de nuire et mal-faire à vos prochains: or pensez-vous que ie vous donne maintenant accez à moy, ne que ie doive avoir nulle accointance avec vous? Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce passage. Or Iob adiouste, Terre, ne cache point mon sang, et qu'il n'y ait point de lieu. à mes cris. On a mal exposé ce passage, Que la terre ne cache point le sang: car on a entendu, que Iob vouloit que ses miseres fussent cognues, d'autant qu'il estoit affligé d'une façon excessive. qu'il a requis que son sang IOB CHAP. XVI. 29 ne fust point caché, mais que la terre en criast vengeance. Mais à quel propos cela Il n'estoit point affligé des hommes. Et a-il voulu que la terre demandast vengeance contre Dieu? Et d'autre costé le texte apres le declare: et il faut bien qu'on ait les yeux fermez pour s'abuser à une chose si aisee. Car il y a ici deux poincts que Iob touche: l'un est, Terre, ne cache point mon sang: et puis, Qu'il n'y ait point de lieu à mes clameurs. Qu'entend-il, Qu'il n'y ait point de lieu à ses cris? C'est à dire, quand il aura bien travaillé à crier et à se tormenter, ce sera peine perdue, d'autant que Dieu le repousse: et quand il viendra aux hommes, qu'il n'y gaignera rien. Puis qu'ainsi est, nous pouvons aisément conclure, qu'en disant, Terre, ne cache point mon sang, il accorde, que s'il a mal fait, la chose viene en conte et en iugement, et que toute sa vie soit mise en avant, que son procez lui soit formé iusques au bout, et que Dieu le traitte selon qu'il l'a desservi. Et de fait ce mot de Sang en l'Escriture saincte se prend souventesfois pour tous crimes enormes. Seigneur, delivre moy de sang: au Pseaume 51 c'est à dire, Seigneur, delivre-moy des fautes mortelles que i'ay commises. Nous voyons donc que Iob appelle ici son sang, toutes les transgressions et les crimes qu'il pourroit avoir commis. Or c'est suivant son propos: car il avoit dit, Que ses mains estoyent pures de rapines Pour confirmation il adiouste, Qu'il est content, si Dieu le trouve coulpable en rien qui soit, que cela viene en clarté et en conte, que ses pechez ne soyent point en tenebres, mais que Dieu les produise: et quand tout sera bien examiné, s'il se trouve coulpable, que Dieu ne lui face nulle merci ne misericorde. Et puis il dit, Combien qu'il gemisse, et qu'il s'escrie, que toutes fois il ne profite rien, mais que tous ses cris sont perdus, qu'il semble que Dieu ait les aureilles bouchees. Nous voyons maintenant quelle est l'intention de Iob. Or ici nous avons à reduire en memoire ce qui a esté traitté par ci devant, c'est assavoir, que Iob est excessif, d'autant qu'il ne regarde point à la iustice souveraine de Dieu, laquelle est si parfaite et exquise, que nulles creatures n'y peuvent suffire, ie di mesmes les Anges, comme il a esté traitté ci dessus, car si Iob eust bien regardé à cela, c'estoit pour le retenir en crainte, qu'il n'eust iamais fait une telle protestation. Au reste, il nous doit aussi souvenir, que Iob ne se veut pas iustifier comme s'il estoit du tout innocent: mais il regarde pourquoi c'est que Dieu le punit, c'est assavoir, qu'il n'a point desservi cela, comme les hommes communement seront punis pour leurs meffaits. Dieu aussi avoit une autre consideration, c'est assavoir qu'il le vouloit constituer comme un miroir à tous, et qu'il vouloit examiner sa patience. Iob donc ne 30 veut point ici declarer que sa vie soit du tout pure, que iamais il n'ait commis nul crime: mais il entend que Dieu ne le punit point d'une telle rigueur, comme s'il estoit un meschant, et qu'il eust mené une vie plus dissolue que les autres. Voila en somme ce que nous avons à retenir. Mais quant à nous' cognoissons que si Dieu nous afflige, c'est pour nos pechez: et encores que nous eussions tesmoignage que nous avons desir de le servir et honorer, voire sans hypocrisie, neantmoins qu'il s'en faut beaucoup que nous en soyons purs comme nous devrions, mais qu'on nous trouvera redevables en cent mille sortes. Qu'un chacun donc regarde à soy de pres: et quand nous aurons cognu nos fautes, que nous sachions que Dieu en cognoit cent fois plus que nous. Car si nous en cognoissons quelques unes, Dieu n'a-il point une veuë plus aigue, comme dit S. Iean en sa canonique (1. Iean 3, 20)? Ainsi donc apprenons de nous humilier, et demandons à Dieu' qu'il lui plaise de cacher nos fautes. Car il nous faut revenir à ce qui est dit au Pseaume trentedeuxieme (v. 1): Bien-heureux est l'homme duquel le Seigneur a caché les pechez et auquel il ne ramentoit point les iniquitez. Si Dieu descouvre nos vices, il faut que nous perissions tous, ie di les plus parfaits. Voici donc le seul refuge de nostre salut, c'est que nous prions Dieu qu'il cache toutes nos transgressions, et qu'elles ne vienent point en conte devant lui: car cependant qu'il les voudra iuger, il faut que l'enfer nous soit appresté, et n'y a autre remede. Et au reste, que NOUS demandions à Dieu que nos cris soyent exaucez de luy, combien qu'ils n'en soyent pas dignes: car si Dieu attend de nous accorder nos requestes, iusques à ce que nous l'ayons servi en toute perfection, helas! que sera-ce? Car il n'y a celui qui ne se soit ferme la porte pour n'avoir nul accez a Dieu. Il faut donc que nos cris soyent receus, combien que nous ayons desservi d'estre reiettez. Mais tant y a que si devons-nous mettre peine d'estre paisibles envers nos prochains pour avoir Dieu propice, et le trouver tel envers nous comme nous desirons. Pourquoy? Il est escrit, Iugement sans misericorde à celui qui n'a point fait misericorde. Voila S. Iaques qui declare (2, 13), que Dieu nous traittera en rigueur, si nous n'avons pitié et compassion de nos prochains auiourd'huy. Où est la chose la plus espouvantable qui nous puisse advenir, sinon quand Dieu nous traitte en sa rigueur? Et au contraire, où est l'esperance que nous pouvons concevoir, sinon que Dieu use de sa bonté infinie, laquelle il declare' ne nous imputant point nos pechez? Et puis Salomon dit (Prov. 21, 13), Celui qui estoupe son aureille au cry du povre, il criera à son tour, et ne sera point exauce. Quand donc SERMON LXIV 31 nos prochains seront affligez, et qu'ils demanderont nostre aide, et que cependant nous serons sourds, que nous les reietterons, et qui pis est, qu'encores les tormenterons nous: il faut bien que nous sentions ceste vengeance-la, que Dieu noua fera crier, voire qu'il nous mettra en confusion telle que nous ne saurons que devenir, et que cependant il ne nous escoute point. Advisons donc (comme i'ay desia touché) que pour avoir Dieu propice, nous ayons aussi compassion de ceux qui endurent quelque mal, voire pour leur subvenir: et gardons-nous de toute cruauté et excez, afin que ce qui est escrit ne s'accomplisse point sur nous, Qu'il nous soit rendu en pareille mesure que nous aurons fait à nos prochains. Voila en somme ce que nous avons à noter de ce passage. Or il s'ensuit puis apres: Aussi maintenant voici mon tesmoin au ciel, et celuy qui me pleige est aux lieux tres-hauts. Mes amis sont rhetoriqueurs contre moy: et mes yeux distillent larmes envers Dieu. Ici Iob appelle devant Dieu, comme celuy qui est seul Iuge suffisant, pource qu'il estoit condamné à tort par les hommes. Or il ne doute point d'appeler devant Dieu, sachant bien que sa cause est bonne. Vray est (comme desia nous avons dit) qu'il la deduit mal: mais en ce faisant, si est-ce qu'il avoit iuste cause de maintenir son integrité. Voila donc pourquoy il ne craint point d'appeller devant Dieu pource qu'il voit que les hommes le persecutent iniustement. Mais regardons quel a este Iob, afin que nous n'usions point d'une telle hardiesse à la volee, comme la plus part en font. Quand il est question d'appeller Dieu en tesmoin, ie vous prie, qui est-ce qui en fait difficulté, ni scrupule? Le monde est auiourd'huy plein de pariures, et n'y a point de foy. Et d'où vient cela? C'est d'autant que nous n'avons nulle apprehension du iugement de Dieu, nous venons heurter contre son siege ainsi que des bestes sauvages. Car qu'est-ce qu'un pariure? C'est un despitement de Dieu comme s'il n'avoit puissance ni authorité pour nous punir: nous ne pouvons pas nier qu'ainsi ne soit, quand nous appellons Dieu pour nostre tesmoin, et pour nostre iuge. Celuy donc qui iure faussement celuy-la se mocque pleinement de la maiesté de Dieu: et si voit on neantmoins que les hommes ne s'en soucient pas beaucoup. En cela donc on apperçoit que nous portons peu de reverence à la maiesté de Dieu. Et d'autant plus devons-nous bien observer ce que i'ay dit, c'est assavoir, qu'il ne nous faut point estre trop hardis quand nous faisons une protestation devant Dieu, et que nous l'appellons en tesmoin: mais que nous venions là comme estans prests de rendre conte devant luy. Et Iob s'y est bien ainsi adiourné: comme nous avons desia veu cy devant, et que 32 nous verrons encores plus à plein. Auioud'huy si un homme est accusé d'un crime, encores qu'il en soit redargué, et mesmes qu'il en soit tout convaincu, il ne fera point de conscience de dire, Dieu m'est tesmoin qu'on me fait tort, on m'accuse mal. Et comment: Que le nom de Dieu trotte ainsi? Les hypocrites aussi quand ils se voudront magnifier, ils diront tousiours, Dieu me cognoist, il sait qui ie suis, ie luy remets ma cause. Et comment ceci? Pensons-nous que si Dieu dissimule, quand on l'appelle ainsi on tesmoin, comme à fausses enseignes, et qu'il ne punisse pas du premier coup ceux qui se seront ainsi mocquez de luy, qu'en la fin il ne monstre pas ce qu'il a declaré en sa Loy, c'est assavoir, qu'il ne souffrira point que son nom sait ainsi prins en vain, qu'il ne se venge de l'iniure qu'on lui aura faite, quand on l'aura traitté avec si grand opprobre, que de se mocquer ainsi de sa maisté? Notons bien donc toutes fois et quantes que nous devons venir à Dieu, qu'il faut bien que nous ayons examiné nostre vie à l'exemple de Iob, et qu'il n'y ait pas ici une temerité pour nous ingerer, pour dire, Dieu m'est tesmoin: mais que nous ayons bien espluché nos consciences, et que Dieu nous responde là dedans, qu'il nous approuve. Voila pour un Item. Or cependant nous avons aussi à noter, que quand tout le monde nous rendra tesmoignage: ce ne sera rien, iusques à ce que Dieu nous approuve. Et par cela, nous sommes admonnestez de ne point ordonner nostre vie à quelque belle apparence: comme nous voyons que le monde tousiours n'a que l'ambition. Si les hommes nous applaudissent et que nous soyons en bonne estime devant eux, ii nous suffit, et voudrions que Dieu s'en contentast aussi. Voire, mais il n'est point semblable aux hommes mortels, comme l'Escriture saincte le remonstre. Et pourquoi? Nous voyons ce qui apparoist, mais Dieu sonde ce qui est caché au dedans, il regarde la verité et droiture, comme il en parle par son Prophete Ieremie (5, 3), ainsi que l'autre passage est en Samuel (1. Sam. 16, 7). Puis qu'ainsi est donc apprenons qu'il ne nous faut point seulement avoir nos mains pures, et nos yeux, et nos iambes, qu'il ne faut point que nous pensions avoir beaucoup fait, quand nos pechez ne seront point manifestes. Et pourquoi? Le principal est, que nous ayons nostre tesmoin au ciel, c'est à dire que Dieu nous approuve, comme desia i'ai declaré. Et quelle approbation aurons-nous de Dieu? C'est assavoir si nous avons cheminé en pureté de coeur, qu'il n'y ait point eu de feintise en nous, et qu'il n y ait point en seulement quelque apparence, pour dire, qu'on ne nous puisse reprocher ne ceci ne cela: mais que nous ayons eu une affection droite, que nous ayons continué en bien, que nous ayons IOB CHAP. XVI. 33 demandé de nous gouverner, comme si Dieu notoit non seulement toutes nos oeuvres, mais nos pensees aussi. Voila encores ce que nous avons à retenir de ce passage. Voici donc (dit Iob) mesmes maintenant mon tesmoin est au ciel. Or sous ce mot de mesmes ou Aussi, il comprend, qu'il pourroit bien alleguer 108 hommes, mais qu'il passe plus outre, c'est assavoir qu'il vient iusques à Dieu. Et ceci doit estre pesé. Car les hypocrites quand ils appellent Dieu en tesmoin, ils n'oseroyent pas se submettre à la cognoissance des hommes. S'il y a un meschant, qu'on cognoist tel notoirement, moyennant qu'il ne soit point mis en prison, qu'on ne le traine point au gibet, il se glorifiera iusques au bout: et toutes fois chacun le condamnera, mesmes au lieu d'avoir trois ou quatre iuges' il en aura cent, il en aura mille. Car un chacun dira, Voila un meschant, voila un larron, voila un meurtrier, voila un homme plein de rapines, un blasphemateur, un contempteur de Dieu. Or cependant si est-ce que telles gens sont si impudens, qu'ils ne feront nul scrupule d'appeller Dieu en tesmoin de leur preud'hommie, et declarer qu'il les cognoist, et qu'ils sont prests de respondre devant lui: et s'il est question de venir à la cognoissance des hommes (comme i'ai desia touché) il y aura mille voix pour les condamner. Et comment donc oseront-ils se presenter à Dieu? Pource qu'ils n'apprehendent pas sa maiesté. Voila pourquoi nous devons bien peser ce mot, Mesmes, dit Iob: car il presuppose qu'il pourra appeler les hommes en tesmoins, et qu'un chacun testifiera pour lui, qu'ils s'est porté en sorte qu'il a este l'oeil aux aveugles, qu'il a esté le tuteur des orphelins, qu'il a este le protecteur des vefves, qu'il a servi de iambes aux boiteux, que sa main n'a iamais esté close aux povres: comme nous verrons qu'il en fait ci apres les protestations. Car Iob avoit ainsi cheminé devant les hommes: toutes fois il dit, que mesmes il pourra venir à Dieu, qui est chose plus grande. Aussi nous voyons comme il magnifie ici le tesmoignage du ciel. Or par cela il est bien à penser qu'il ne s'est pas ietté à la volee pour se iustifier avec une licence desbridee, ainsi que font ces moqueurs qui protestent de bouche que Dieu les cognoist, et cependant leur vie est si vilaine que l'air en put, mesmes les petis enfans en savent à parler. Voila donc ce que nous avons à noter en ce passage. Apres il adiouste que ses amis sont rhetoriqueurs contre lui, et que cependant ses yeux distillent larmes envers Dieu. Ici Iob monstre pourquoi il est contraint de se remettre au iugement de Dieu, c'est assavoir, qu'il ne trouve nulle raison ni equité envers les hommes. Or ce nous est une tentation bien grande quand nous sommes affligez, et que le 34 monde estime que nous sommes reprouvez de Dieu: car le diable le de ceste astuce-là, afin de nous mettre on desespoir. Voila un povre homme qui sera batu des verges de Dieu: or le mal qu'il endure lui est desia assez pesant: sur cela si on vient encores lui ietter double fardeau sur le dos, et qu'on lui reproche qu'il appert bien qu'il est du tout reprouve de Dieu, voila pour l'accabler. Car ie ne parle point de ces meschans obstinez que Dieu afflige pour leurs pechez: mais ie parle ici de ceux qui auront cheminé droitement, et neantmoins Dieu ne laisse pas encores de les affliger: il est vrai qu'ils l'ont bien merite, mais il n'a point du tout regard à cela: il veut ancunesfois les mortifier pour l'advenir: pour e qu'ils ne sont point encores assez domtez, il faut qu'il retranche toutes les mauvaises affections qui sont en eux: et puis il leur veut apprendre qu'il est necessaire de l'invoquer, et de mettre toute leur fiance en lui' il veut aussi declarer leur patience. Voila donc une bonne personne qui tendra à Dieu, qui aura cheminé en simplicité: cependant elle aura des afflictions grandes. Est-ce à dire pourtant que Dieu le recognoisse estre plus grand pecheur que les autres? Et cependant si on lui vient mettre cela en avant, c'est bien pour le ietter en desespoir. Ainsi a-on fait à Iob. Notons bien donc que ceste tentation est fort dure et pesante: et pourtant que nous advisions de recourir au remede dont nous devons user, c'est assavoir que nous nous presentions devant Dieu, sans nous attacher par trop aux hommes, comme desia Iob a traitté ci dessus. Mes amis (dit-il) sont rhetoriqueurs contre moi. Il signifie que ceux qui le devoyent consoler, et appaiser sa douleur en partie, eux-mesmes ont prins plaisir à se moquer de lui: car ceste rhetorique dont il parle, n'est sinon qu'ils ont affilé leurs langues pour se moquer de lui, pour le tormenter, et pour le rendre là confus. Ceci est advenu à Iob, afin qu'il nous fust en exemple. Ainsi donc quand il plaira à Dieu de nous affliger, si le monde iuge mal de nous, et que plusieurs prenent occasion de nous condamner, comme si iamais nous n'avions eu affection droite: prenons le tout en patience, sachans que c'est une partie de nostre croix quand nostre Seigneur suscite ainsi les hommes, et que Satan machine de nous ruiner: mais qu'il faut que nous remedions à un tel mal, comme Iob nous le declare. Et comment? Que nos yeux decoulent larmes à Dieu. Et pourquoi? Nous verrons que les hommes nous vienent ainsi fascher: et pourtant nous voudrons nous rebecquer contr'eux pour les repousser. Et comment? O on me fait grand tort, voila une grande cruauté de me traitter en telle sorte. Il est vrai ,que nous pourrons bien faire une telle protestation: mais SERMON LXIV 35 il ne nous y faudroit point arrester par trop, cela devroit estre comme en passant: et encores il se devroit faire à autre fin, c'est assavoir que nous soyons marris qu'on prenne scandale en nos personnes. Voila, si on iuge mal de moi, si est-ce que i'ai tasché de servir à Dieu: que nous parlions donc ainsi, afin que nous ne soyons point en mauvais exemple. Mais si faut-il encores que cela coule legerement: car nous ne pensons point au iugement de Dieu, et n'entrons pas en nos consciences, cependant que nous plaidons ainsi avec les hommes. Nous voyons ce vice-là par trop commun. Retenons donc ceste leçon qui nous est ici monstree, c'est que nos yeux decoulent larmes devant Dieu. Et comment? Que nous iettions les yeux: en haut. Car voyons-nous que les hommes nous sont si malins, que nous ne puissions tirer nulle raison d'eux, combien qu'il leur soit aisé de iuger de nostre vie, et que nous n'avons rien commis pourquoy ils nous deussent ainsi condamner? Apprenons de recourir à Dieu, et contentons-nous de l'avoir pour nostre garent. Voila donc où c'est que Iob nous mene, quand nous suivrons deuëment son exemple. Et par cela aussi nous est monstre tant plus clairement pourquoy il a fait les protestations que nous avons veu n'agueres. Ainsi en ce passage il se complaint, d'autant qu'il estoit condamné des hommes à tort. Or venons maintenant plus outre. Il demande qu'il luy fust licite de plaider avec Dieu, comme à u,' homme mortel avec son pareil: mais (dit-il) les iours brefs viennent, et le chemin par lequel ie ne retourneray point. Quand Iob desire, qu'il luy fust licite de plaider avec Dieu, c'est suivant ce que nous avons desia veu par ci devant: car il monstre par cela qu'il se despite, d'autant que le mal lui estoit si grief à porter qu'il n'en pouvoit plus. Or en cela il y a de la faute: il ne faut pas que nous excusions Iob en tout et par tout: mais regardons à ce que nous avons dit, c'est assavoir, qu'ayant une bonne cause il se transporte, et est trop excessif. Et pourquoy cela? Car s'il eust cognu ses transgressions, et les fautes qu'il avoit commises, il se fust paisiblement assubiecti à la volonté de Dieu, et ne fust plus entré en procez, ni en querelle. Il a declaré ci dessus, qu'il savoit bien que les Anges n'estoyent pas purs devant Dieu: et qu'il y avoit une iustice si parfaite en Dieu, qu'il faut que tout ce que les creatures peuvent amener soit aneanti: que si la clarté du soleil obscurcit les estoilles, il faut bien encore par plus forte raison que la iustice de Dieu engloutisse tout ce que nous cuidons avoir. Iob donc a ainsi parlé: et s'il eust retenu ceste apprehension-la, il ne se fust pas ainsi desbordé disant, le voudroye qu'il me fust licite de plaider avec Dieu. Mais (comme desia nous 36 avons touché) encores que ceste doctrine lui soit cognue, si est-ce que sa passion est si vehemente, qu'il s'oublie. Et par cela nous sommes admonnestez de cognoistre tellement ce que nous lisons en l'Escriture saincte, que nous sachions brider nos passions quand nous serons tentez ou d'impatience, ou d'autre vice: et que ce que nous aurons cognu de la parole de Dieu nous soit suffisant pour nous retirer de ce trouble qui s'esleve ainsi contre nous. Voila S. Paul qui dit (2. Cor. 10, 5), que la vertu de l'Evangile est de captiver tout ce qui s'esleve à l'encontre de Dieu. Voila nos sens, voila nos affections charnelles qui s'eslevent contre Dieu, et lui font la guerre. Que faut-il ? Il faut que cela soit tenu captif, c'est à dire, que par force nous dontions ce que nous trouvons en nous et en nostre nature estre contraire à Dieu, et à sa doctrine Voila donc une vraye constance en laquelle il nous faut continuer. Quand donc il sera question de disputer de ceci ou de cela: mesmes quand nous serons venus aux combats, que nous demeurions là humiliez comme povres brebis: que nous venions tousiours à ceste conclusion, Or Dieu est mon Iuge, et il n'y a que redire en lui: encores que i'auroye licence de plaider, si est-ce que ma cause est perdue, car ie ne lui pourrai point amener un mot qu'il n'en ait mille à l'encontre. Voila donc comme nous avons à glorifier Dieu sans contester contre lui, encores qu'il nous fust licite d'entrer en procez. Et voila pourquoy aussi nostre Seigneur quelquesfois pour rendre les hommes plus convaincus, leur dit, Or çà plaidons: comme il le fait par son Prophete Isaie sur tout (Isaie 1, 18). Or ie veux entrer en plaidoyer (dit-il) que nous ayons un iuge ou arbitre, et qu'on cognoisse qui a tort, ou droit: dequoy est-ce que vous me pouvez accuser? Quel mal vous ai-ie fait? Et au contraire ie vous accuse en tel poinct et en tel. Or il est certain qu'il n'y a point de iuge entre Dieu et nous. Et pourquoy est-ce qu'il use de ceste façon de parler? Il se demet de sa maiesté et hautesse, et monstre que quand il seroit une creature, et qu'il y auroit quelque moyenneur, que lui fust là, pour recevoir sentence d'autruy, encores ne pourroit-on iamais venir à bout de ce qu'il mettra en avant. Nous voyons donc comme Dieu use de ceste forme de parler, comme s'il estoit homme mortel, ou qu'il eust vestu nostre personne: afin de nous declarer que nous ne serons pas affligez de lui par tyrannie, qu'il n'y va point d'une puissance absolue: comme ces theologiens de la Papauté ont imaginé ceste doctrine diabolique. Dieu donc n'usera point ici d'une puissance absoluë, c'est à dire, desreglee, qu'ils appellent, et qui soit separee de sa iustice: mais il usera de toute droiture, tellement qu'il faut IOB CHAP. XVII. 37 que toute bouche soit close devant lui. L'avons-nous condamné? Si est-ce qu'il sera iustifié en iugeant, comme il est dit au Pseaume 51. Il est vrai que nous aurons des iugemens faux et iniques, nous ferons beaucoup de disputes à l'encontre: mais Dieu e la fin sera iustifié, voire à nostre confusion. Que reste-il donc? Que nous soyons humbles et modestes pour cognoistre que tous les iugemens de Dieu sont iustes, encores qu'il nous semble du contraire. Et au reste, que nous ne demandions point de diminuer en rien sa maiesté que nous ne disions point, Et ie voudroye que Dieu fust comme un homme mortel, que i'eusse affaire à mon pareil: mais que la maiesté de Dieu soit reservé en son entier: car est-ce à nous de l'aneantir? Et si nous attentons cela, ne voila point un blaspheme execrable? Vrai est que l'intention de Iob n'a pas este de blasphemer, et s'il eust eu ce propos tout conclu, Satan l'avoit pleinement transporté: mais (comme nous avons dit) il declare sa passion' à laquelle il ne consentoit point. Iob donc a eu ce premier mouvement-la, et puis il l'a retranché. Et ainsi quand il nous viendra en phantasie de nous eslever contre Dieu, pource qu'il nous semble que sa force est trop pesante sur nous, que nous tournions bride incontinent pour moderer ces meschantes affections-là, et pour cognoistre que Dieu a iuste occasion de nous punir cent fois plus rudement quand il lui plairoit. Voila donc comme il faut que les hommes s'humilient cognoissans que Dieu est Iuge souverain par dessus eux: cependant qu'ils ne laissent pas d'apprehender sa misericorde, sachans que puis qu'il est la fontaine de toute bonté, que sa maiesté ne nous sera point tellement espouvantable, qu'il ne nous regarde en pitié, qu'il ne cognoisse nos infirmitez pour les supporter. Comme de fait nous cognoissons qu'il nous a donne de cela un bon gage, et une bonne asseurance en nostre Seigneur Iesus Christ, le constituant nostre Iuge, afin que nous trouvions merci envers lui, comme envers celui qui se monstre nostre Redempteur et Advocat. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 38 LE SOIXANTECINQUIEME SERMON, QUI EST LE I. SUR LE XVII. CHAPITRE. ce sermon est encores sur le dernier verset du chapitre 16 puis sur le texte qui s'ensuit. 1. Mon esprit est affadi, mes iours sont compassez, sepulchres sur moy. 2. Il y a gaudisseurs avec moi, et mon oeil demeure en leurs amertumes. 3. le te prie mets gage, donne pleige pour toy: qui est celui qui touchera en ma main ? 4. D'autant que tu as caché leur coeur, pour n'avoir point d'intelligence, tu ne les exalteras point. 5. Assavoir ceux qui annoncent flaterie pour leurs amis, les yeux de leurs fils defaudront. ipres que Iob a protesté (comme nous vismes hier) de son innocence, il adiouste que cela ne luy profite rien, et qu'il se voit comme desesperé. le vay (dit-il) passer par le sentier auquel ie ne retourneray iamais. Et mesmes il adiouste une plainte de la brefveté de ceste vie, voire exprimant par cela que Dieu devroit traitter les hommes avec moindre rigueur, puis qu'ils ne font que passer par la terre. Et puis il conferme son propos derechef, disant, Que son esprit est affadi, ou que son haleine est toute consumee, qu'il n'a plus de vigueur en soy, tellement qu'il ne luy reste que des sepulchres: de quelque part qu'il se tourne, qu'il voit la mort presente, et qu'il en est assiegé de tous costez, et ne peut eschapper les sepulchres qui luy sont appareillez. Voila en somme ce que Iob entend. Or il est vrai que selon son sens naturel, il ne pouvoit comprendre, sinon que Dieu le vouloit abolir du tout: mais il pouvoit aussi regarder plus haut: comme nous savons qu'au milieu de la mort les fideles doivent apprehender la vie, et se doivent tellement resiouir en leurs tristesses, qu'ils ne doutent point que Dieu n'y donne bonne issue. Qui plus est, non seulement Dieu nous donne dequoi nous resiouir en nos afflictions, mais aussi dequoi nous glorifier et faire nos triomphes, sachant que cela nous tournera à salut. Iob donc ne parle point ici du tout en homme fidele: voire, mais (comme desia nous avons dit) il exprime ses passions, comme chacun de nous experimente en soy, SERMON LXV 39 que combien qu'il s'appuye sur les promesses de Dieu, et s'y console, neantmoins il ne laissera point d'estre fasché et troublé en soy. Nous ne surmonterons pas du premier coup les tentations: mais il nous faut batailler avec grand' violence et difficulté. Quand nous aurons un tel combat, nous pourrons bien dire comme Iob, Que nous ne voyons que le sepulchre, que nostre esprit est defailli, que nostre vigueur est retranchee, qu'il n'y a plus de remede. Nous pourrons donc parler ainsi: voire selon ce qui se monstre: mais apres que nous aurons apperceu nos maux, et les aurons senti, il nous faut eslever plus haut à Dieu, et ne douter point qu'il ne nous delivre, mesmes qu'il ne face tourner a nostre profit ce qui nous semble nous estre mal. Voila donc en somme comme nous avons à prattiquer ce passage: c'est en premier lieu, quand chacun de nous sera en telle destresse qu'il ne saura plus que dire, et ne verra nulle issue en son cas: et bien, ne soyons point pourtant estonnez, encores que selon la chair nous apprehendions la mort, qu'il nous semble que Dieu nous ait delaissez, et qu'il ne nous vueille plus secourir. Et pourquoy? Nous voyons que Iob est venu en une telle angoisse, et toutes fois il n'a pas laissé de conclure que Dieu auroit pitié de lui en la fin apres avoir bien combatu, et n'a point douté de la victoire. Voila donc comme nostre debilité ne nous doit pas estre matiere de desconfort: mais apres que nous aurons senti tels empeschemens, que nous regardions à Dieu: Et bien, il est vrai qu'il nous faut ici passer par le sentier auquel iamais on ne retourne, ouy selon le cours de nature: voire, mais Dieu n'a-il pas promis aux siens de leur tenir la main au milieu de la mort ? Ainsi donc marchons hardiment. Et au reste, n'avons-nous pas Iesus Christ pour conducteur ? Allons à la mort, ne savon-nous pas que c'est une entree pour parvenir à la gloire des cieux? quand la resurrection a esté coniointe à la mort du Fils de Dieu, n'a-ce pas esté aussi bien afin que nous soyons certifiez que Dieu ne permettra point que nous demeurions en pourriture? Ne savons-nous pas, que ce qui est escrit au Pseaume 16 (v. 10) a esté accompli en lui, que Dieu l'a preservé de corruption, afin que nous en soyons aflfranchis et retirez à la longue? Nous devons donc batailler contre les frayeurs de la mort, ayans les promesses de Dieu, ayans aussi une telle certitude comme nous l'avons en la personne de nostre Seigneur Iesus Christ. Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce passage. Cependant aussi nous sommes admonnestez de la fragilité de nostre vie. Mon espit est affadi, dit Iob. Et de fait, qu'est-ce que de toute la 40 vigueur des hommes? Il n'y a qu'un souffle. Et puis, que nostre vie soit tant longue qu'on voudra: encores n'est-ce qu'un petit passage. Ce sont donc des annees de petit nombre, quant au cours de la vie humaine: toute la vigueur que nous y avons, n'est qu'une chose tant fade que cela s'escoule. Puis qu'ainsi est, apprenons de ne nous point ici endormir, cognoissans que Dieu nous monstre combien nous sommes fragiles au monde, qu'il nous donne occasion de penser à lui, et de cercher la vie celeste, et de ne nous point tormenter outre mesure, quand nous voyons que nostre vie s'en va on decadence, que petit à petit elle defaut. Que donc nous ne soyons point faschez de cela. Et pourquoy? Dieu si tost qu'il nous met au monde, nous declare qu'il n'y a que pour y passer viste, et comme pour y faire un tour. Faut-il donc que nous soyons ici appuyez, comme s'il sembloit que nostre vie fust si robuste, et qu'il n'y eust que redire? C'est ce que nous avons encores à retenir en ce passage. Il y a , à noter aussi sous le mot de Sepulchres, que nous sommes non seulement assiegez d'une espece de mort, mais de plusieurs. Nous avons une vie seule, ouy qui est bien caduque, elle consiste en un souffle qui n'est rien. Or maintenant si nous regardons de pres à nous, il y a une centaine de morts qui nous environnent. Et voila pourquoy Iob a usé du nombre pluriel en parlant de Sepulchres. C'estoit bien assez de dire Le sepulchre m'est appresté, ou, ie ne le puis fuir mais il dit, Sepulchres pour moy. Et faut-il plus d'une fosse à un homme? Nenni. Mais Iob signifie que quand il auroit peu sortir d'une mort, il y en a une seconde qui l'attend, une troisieme, bref, qu'il faut qu'il perisse, encores qu'il ait surmonté beaucoup de dangers. Vray est que nous ne venons pas tous en telles extremitez que Iob: mais si est-ce qu'il n'y a celui qui ne se trouve en tel estat, c'est assavoir, que nous n'avons qu'une vie entre beaucoup de morts qui nous sont apprestees Que faut-il donc? Que nous apprenions d'invoquer Dieu, et lui remettre nostre esprit entre ses mains, afin que nous soyons asseurez. Quand donc il plaira à Dieu d'estre gardien de nostre vie, marchons nostre train, sans estre en trop grand souci. Et au reste, quand il y aura mille morts pour nous abysmer, Dieu est assez puissant pour nous en retirer, comme il est dit au Pseaume (68, 21), Que c'est à lui, à qui appartiennent les issues de mort, c'est à dire, qu'il a les moyens de nous en affranchir, voire combien qu'ils nous soyent incomprehensibles. Cependant neantmoins que nous soyons advertis de tousiours nous apprester pour sortir du monde, que nous ne soyons point trop adonnez à estre ici bas: car qu'y gaignerons-nous? Ainsi donc que nous ayons tousiours un pié levé, IOB CHAP. XVII. 41 comme si nous devions entrer au sepulchre, et que nous y allions franchement, faisant ceste conclusion, Que ce n'est point pour y demeurer à tousiours: que nostre Seigneur nous a declaré en la personne de nostre Seigneur Iesus Christ, qu'il ne veut point que nous perissions en la mort, ne que nous y pourrissions. Or passons plus outre. Il est dit, Pour vrai, ce sont gaudisseurs avec moi, et mon oeil demeure en leurs amertumes. Ici Iob se complaint de ceux qui estoient venus pour le consoler, et ne faisoient que l'affliger tant plus. Il les appelle gaudisseurs qui se mocquent de l'affligé, d'autant qu'ils n'y vienent pas avec compassion et humanité pour iuger de son affliction comme ils devoyent: et ainsi il adiouste qu'ils ne lui peuvent amener que fascherie pour l'aigrir d'avantage, et que son oeil demeure au mal qu'ils lui ont procuré, et en amertume. Or par ceci nous sommes advertis, que pour bien consoler les affligez et tristes, il ne faut pas que nous apportions un courage inhumain comme d'acier ou de fer: mais que nous soyons pitoyables. Il ne faut point donc qu'un homme pense estre iamais propre pour consoler ceux qui sont en trouble et en fascherie, sinon qu'il se reveste de leurs passions, c'est à dire, qu'il se mette là comme en leur lieu. Il est vray, car ceux qui sont les plus vaillans (ce semblera) pour consoler les povres gens qui sont en destresse, n'auront nulle pitié, s'ils vienent là avec une langue, une rhetorique excellente. Ils disputeront bien des choses: mais le tout sera sans propos. Car il est impossible que nous usions de doctrine qui soit propre pour adoucir les maux de nos prochains, que nous ne les sentions en nous, et que nous n'en soyons touchez. Notons bien donc sur ce mot de Gaudisseurs, que tous ceux qui sont inhumains, ne peuvent nullement consoler ceux qui sont troublez de fascherie. Voila pour un Item. Au reste, quand nous aurons cognu qu'il faut que nous soyons pitoyables envers ceux qui endurent quelque misere, retenons ce qui est dit au Pseaume (41, 2), Bien-heureux est l'homme qui est entendu sur le povre: Dieu le delivrera au iour de son affliction.. Car c'est pour signifier, qu'il faut que nous ayons une prudence singuliere pour bien iuger des afflictions de nos prochains, et que nous ensuivions ceste dexterité que Dieu nous monstre, et qu'il nous la donne. Car sans cela nous irons tout à l'opposite: et si un homme est affligé, nous lui tiendrons quelques propos à la traverse sans discretion aucune. Il faut donc que Dieu nous donne intelligence pour bien iuger des afflictions d'autrui. Et là dessus, quand nous viendrons pour consoler ceux qui endurent quelque mal, voire mesmes pour leur monstrer leurs fautes, que nous n'y venions point avec une aigreur, pour leur mettre comme le 42 pie sur la gorge quand ils seront tombez, mais que plustost nous ayons ceste affection et desir de les relever: mais sur tout nous avons à requerir Dieu, qu'il nous donne l'esprit d'intelligence, comme i'ay dit. Et au reste, cela se doit prattiquer plus avant: c'est assavoir, quand chacun de nous sera en quelque trouble, qu'il regarde d'appliquer l'Escriture saincte à tel usage; qu'il en puisse estre consolé. Pourquoy? Nous sommes marris quand on nous viendra picquer, et qu'estans en affliction on nous viendra encore ietter comme un comble d'avantage: nous dirons bien que c'est une grande cruauté, et qu'il n'y a nulle rondeur ni droiture aux hommes, quand ils nous traittent ainsi: mais cependant chacun de nous fera le semblable envers soy-mesme. Et comment? Si ie suis en quelque tristesse, quand ie prendrai l'Escriture saincte pour me consoler, ie n'advise point à prendre les passages pour ce faire: mais plustost quand i'y trouverai quelque menace, ie m'enflamme, et ma fascherie s'augmente de plus en plus, au lieu que l'Escriture me devroit faire sentir quelque goust de la bonté de Dieu pour me resiouyr en lui, et adoucir toutes mes tristesses. Voila donc comme nous sommes mal advisez, d'autant que nous ne pouvons pas avoir prudence pour nous consoler comme nous devrions, et comme Dieu nous monstre qu'il veut qu'on le face. Et ainsi, non seulement que nous ayons compassion et pitié de nos prochains quand ils seront affligez, mais qu'un chacun aussi regarde a soy, pour se bien consoler et alleger de tous ses maux, quand il se trouvera en telle extremité. Or il s'ensuit, que Iob demande à Dieu, Qu'il mette gage, et qu'il donne pleige, ou respondant. Qui sera (dit-il) celui qui touchera en ma main? Il retourne a ce propos qui fut hier declaré, qu'il voudroit bien plaider contre Dieu, voire plaider tout ainsi qu'à son compagnon, et à son pareil. Car pourquoy demande-il gage ? Pourquoy demande-il respondant, ou fiance? C'est qu'il veut que Dieu se demette de sa maiesté: comme s'il disoit, Il est vrai que cependant que tu demeureras en ta grandeur, ie n'ose pas venir pour disputer contre toy, tu es tout-puissant pour me confondre: mais que tu me donnes congé que ie puisse parler avec toi, et que tu mettes ici gage, que tu t'obliges, que tu passes condamnation, que tu te submettes à la iurisdiction d'un iuge: comme si un homme n'estant point habitant d'un lieu, eslisoit domicile, et baillast respondant. Voila donc ce que Iob entend quand il dit, Que est-ce qui touchera en ma main ? C'est à dire, qui est-ce qui viendra ici pour respondre? Car on usoit de ceste ceremonie, comme maintenant on touchera le papier, ou en la main d'un iuge, ou d'un notaire. Ainsi de ce temps-la les parties touchoient en la main l'un de SERMON LXV 43 l'autre, pour donner la foy, et pour s'obliger. Voila donc l'intention de Iob, mais assavoir, si ce desir est à excuser, quand il a demandé à Dieu qu'il peust plaider contre lui? Il est bien certain que non. Car nous n'avons rien plus desirable (comme il fut hier touché en passant) que de venir devant Dieu, et qu'il soit nostre iuge, voire pour nous traitter à sa façon. Vray est que s'il desploye sa rigueur contre nous, il faut que nous demeurions confus: mal-heur sur les povres creatures qui viendront pour estre iugees en rigueur et sans misericorde. Mais d'autant que Dieu nous aime, pour nous recevoir par la remission de nos pechez qu'il nous offre, et qu'en nostre Seigneur Iesus Christ il declare qu'il a esté reconcilié avec nous, et prononce tous ceux ausquels les pechez sont pardonnez estre bien-heureux: quand nous oyons ces proposlà, pouvons-nous souhaiter meilleure condition, que de venir devant la face de celui qui abolit nos fautes, et qui les iette derriere son dos, et au profond de la mer, comme il en est parlé ? Et mesmes voila nostre Seigneur Iesus Christ, auquel est donnee toute puissance de iuger, qui est pour maintenir nostre cause, il est nostre advocat. Ne pensons-nous point qu'il doive faire valoir la mort qu'il a enduree tant amere pour nous? Ainsi donc, si les hommes estoyent advisez comme ils devroyent, il n'y auroit rien plus à souhaiter, que d'estre iugez de Dieu, voire moyennant qu'ils puissent avoir leur refuge à sa misericorde, et qu'ils se rendent entre les mains de nostre Seigneur Iesus Christ, qui ne veut point nous iuger à nostre condamnation, mais plustost afin de nous absoudre. Et pourquoy? Car nous pouvons dire alors avec sainct Paul (Rom. 8 32), Qui est celui qui nous condamnera ? Dieu est celui qui nous iustifie. Qui est-ce qui nous accusera, puis que Iesus Christ est l'advocat qui defend nostre cause, et celui aussi qui respond pour nous devant Dieu son Pere? Maintenant craindrons-nous d'estre ni accusez ni condamnez? Mais quoy? Iob a ici declaré comme il s'est trouvé agité en ses passions et tormens: et par cela nous sommes instruits de reprimer nostre malice. Pourquoy ? Car nous voyons quels sont les excez de nostre nature Si nous laschons la bride à nos affections, où est-ce qu'il nous en faudra venir? Iob demande de plaider contre Dieu. Helas! Et pourra-il gaigner sa cause? Mais il demande d'estre abysmé. Autant en ferons-nous, si ce n'est que Dieu nous reprime, et qu'il nous face la grace de pouvoir domter nos passions. Notons bien donc en premier lieu, que quand les hommes se laisseront transporter par leurs affections charnelles ils se desborderont iusques-là et s'endurciront tellement, qu'ils ne feront nulle difficulté de se venir ruer coutre Dieu: et c'est une 44 chose horrible. Car il n'y a celui de nous qui n'ait horreur de s'eslever ainsi contre Dieu: et toutes fois nous le faisons, et ce nous est comme un vice ordinaire. Que faut-il là dessus? Apprenons de brider nos affections, veu qu'elles sont si furieuses, veu qu'elles nous arment à l'encontre de Dieu. Car cest exemple nous est proposé, afin qu'un chacun mette peine de les reprimer, entant qu'en luy sera. Voila pour un Item. Et au reste, que nous ne demandions point d'amoindrir la maiesté de Dieu, pour nous alleger: car si sa main est trop forte et trop pesante sur nous quand il nous afflige, cognoissons que nous sommes soustenus par lui d'une puissance encores plus vertueuse. Quand nostre Seigneur nous visite, et qu'il nous envoye quelque affliction, et bien, alors nous pouvons dire, Voila un fardeau qui m'est excessif à porter, ie n'en puis plus. Mais quand nous voyons que nous sommes si foibles, regardons un peu comme nous subsistons une seule minute de temps ? Comment pouvons-nous resister ? Est-ce de nostre vertu ? Est-ce que nous puissions soustenir les coups quand Dieu frappe sur nous, et que nous puissions supporter sa force ? Nenni. Mais quand il frappera sur nous, il a sa main pour nous soustenir: et sans cela il est certain que nous serions à chacun coup aneantis: il ne faudroit sinon que Dieu nous donnast une chiquenaude (comme on dit) qu'il fist semblant de nous frapper, et nous serions peris. Puis qu'ainsi est que nous ne pouvons subsister que par la vertu de nostre Dieu, quand il nous afflige: si sur cela nous demandons que sa puissance soit diminuee, n'est-ce pas une grande folie à nous? Et pourtant apprenons (comme i'ay desia touché) de ne point desirer que la gloire de Dieu soit amoindrie pour nostre soulagement: car ce sera tout le contraire: nous serons bien frustrez de nostre desir, quand nous cuiderons pouvoir estre allegez si la main de Dieu n'est plus si forte ne si robuste. Car voila qui sera cause de nous faire perir, d'autant qu'il n'y a nul moyen de nous conserver, sinon que Dieu desploye sa vertu envers nous, comme desia nous avons dit. C'est encores un autre article que nous avons à retenir de ce passage. Or cependant notons aussi que c'est un blaspheme horrible, quand nous demanderons à Dieu, qu'il mette gage entre luy et nous, et qu'il nous donne pleige et fiance. Et pourquoi? Car il semble qu'on ne se fie point en sa fidelité. Il est vrai que Iob a usé de Des mots, pour. declarer qu'il y a une puissance trop haute en Dieu, et que l'homme mortel ne s'oseroit point là adresser, sinon que Dieu quitte son droit: mais tant y a que Dieu nous baille d'autres asseurances pour venir à lui. IOB CHAP. XVII. 45 Et quelles? C'est qu'il veut qu'on se contente de sa simple parole, comme aussi c'est bien raison. Voulons-nous donc estre asseurez? Escoutons les promesses de Dieu, recevons-les, que NOUS soyons persuadez qu'il ne nous a point voulu paistre de mensonges, ne nourrir en une esperance vaine et frivole, mais qu'il est fidele pour accomplir tout ce qu'il nous a promis. Voila donc où c'est qu'il nous en faut venir. Et au reste, nous avons encores un bon gage en nostre Seigneur Iesus Christ: car nous voyons que tout ce que Dieu nous a promis, a este ratifié, quand il a exposé son Fils unique à la mort, et l'a ressuscité. Ne voila point un gage qui nous doit apporter assez grande certitude? Et puis Dieu seelle en nos coeurs par son S. Esprit ses promesses. Voila donc encores un beau tesmoignage que cestui-la, quand nostre Seigneur parle, afin que nous n'ayons point occasion de douter de sa verité, et que nous puissions nous glorifier, que ce qui est contenu en sa parole, nous est tout certain et infaillible. Voila (di-ie) les asseurances que Dieu nous donne, et les biens qu'il nous met entre mains pour estre certifiez. Il ne veut point donc que nous luy demandions d'autre pleige et fiance: apprenons de nous contenter de cela. C'est en somme ce que nous avons à retenir sur ce verset. Or cependant il nous faut retourner à ce que nous avons touche: c'est assavoir, que quand nostre Seigneur nous veut traitter si doucenent, et qu'il nous monstre que nous ne devons point estre espouvantez de venir devant sa face: tant plus y a-il d'ingratitude en nous, si nous demandons à plaider contre luy. Car ne faut-il pas que l'homme soit par trop pervers, quand il refuse d'estre iugé de Dieu? Voire, quand Dieu promet qu'en la plus grande rigueur dont il usera, encores n'oubliera-il point sa bonté, que tousiours il ne nous soulage, et nous supporte, comme il verra qu'il en sera mestier, et qu'il donnera bonne issue et desirable à toutes nos afflictions: si nous refusons un tel bien et privilege, ne faut-il pas que nous soyons plus qu'ingrats? Et ainsi il ne reste sinon de nous humilier, et de nous presenter devant le throne iudicial de Dieu, afin que nous soyons soustenus par sa grace. Or il adiouste, D'autant que tu as caché leur coeur pour n'avoir point d'intelligence, tu n'exalteras point. Ici Iob se fortifie contre ceux qui sous ombre de le consoler, le molestoyent. Or nous avons à retenir ce que nous avons dit, c'est assavoir, que Iob a exprimé toutes ses affections, et ainsi il ne se faut point esbahir s'il ne continue point en un propos, mais qu'il dise une sentence, et puis une autre, qu'il se monstre comme variable. Et pourquoy cela? Pource qu'il parle en combatant. Noue savons qu'un homme, quand il sera au combat, ne 46 se tiendra pas tousiours en une contenance: mais il faut qu'il se remue et revire, qu'il tourne les bras, qu'il recule, qu'il avance, selon que son ennemi le presse, ou qu'il peut avoir son avantage. Ainsi en est-il quand nous avons à resister à nos tentations. Quelquefois nous flechissons pour decliner, nous reculons pour eviter quelque coup: comme Dieu nous donne relasche, nous prenons courage et sommes relevez-là où il sembloit que nous fussions abattus. C'est donc ce que nous voyons ici en Iob: comme maintenant il reprend courage, et dit, Seigneur, il est vray que ie me contriste, voyant que mes amis sont gaudisseurs, et ne font que me molester: mais tant y a, qu'il ne faut point que ie me desconforte par trop pour cela. Et pourquoy? le voy bien qu'ils n'ont nulle intelligence: il ne faut point donc que ie m'arreste à eux, puis qu'il n'y a point de raison. Si une beste se vient ruer contre moi, ou qu'un chien m'abbaye, i'aurai beau user de langage pour l'appaiser, ie ne puis pas, car il n'entend rien. Ainsi donc, Seigneur, il ne faut pas que ie me contriste quand i'oy les propos extravagans de ces gens ici. Pourquoy? Pource que eu as caché leur coeur pour n'avoir point d'intelligence. C'est-ce que desia nous avons touché, c'est assavoir, que si nous voulons consoler les povres affligez, nous devons demander à Dieu son sainct Esprit, et qu'il nous donne prudence pour ce faire: car nos propos seront vains et inutiles, sinon entant qu'il nous aura tendu la main: comme à l'opposite nous parlerons en edification quand il nous conduira. Il est dit qu'il cache le coeur pour n'avoir point d'intelligence: comme qui diroit, qu'il nous bande les yeux: car ce mot de Coeur en l'Escriture se prend quelquesfois pour l'intelligence. Il est vrai que ce n'est pas tousiours, il se prend quelquesfois pour la verité et la conscience pure: mais quand il est dit par Moyse (Deut. 29, 4), Dieu ne t'a point donne le coeur iusques auiourd'hui pour avoir intelligence: nous voyons que le coeur est là prins pour l'entendement. Ainsi en est-il en ce passage. Iob donc signifie que Dieu a comme bandé les yeux à ces gens ici, qui cuidoyent estre bien sages, et que par cela ils ont esté comme abbrutis. Or notons quels sont ces amis de Iob. Il est certain par leurs propos que c'estoyent gens excellens, que ce n'estoyent point gens idiots: car nous voyons qu'ils estoient exercez, qu'il y avoit grand esprit, et mesmes il est dit, que Dieu les avoit envoyez: et que sera-ce donc de ceux qui n'auront pas à grand' peine une goutte de prudence ? quand il plaira à Dieu de les aveugler, que deviendront-ils? Au reste, si Dieu aveugle ainsi les sages, que ceux qui cuident savoir beaucoup, et qui se confient en leur sens aigu, et presument beaucoup de leur sa SERMON LXV 47 gesse, apprennent de s'humilier, sachans que Dieu leur pourra bander les yeux, tellement qu'ils ne verront goutte en plein midi. Voici donc une instruction bien utile pour ceux qui s'enorgueillissent en leur prudence, et qui cuident que tout doive passer par leur esprit. Que sera-ce quand Dieu les aura aveuglez? Voila de povres aveugles qui ont les yeux bandez, qui ne discernent rien: et leur issue quelle sera-elle? Dieu ne les exaltera point, c'est à dire, il les rendra confus à la fin. Or si ceci est vray quant aux choses presentes, que serace des secrets du Royaume des cieux, qui surmontent tout le sens humain de beaucoup? Voici Dieu qui aveuglera les yeux des sages quant aux affaires mondaines, aux choses qui concernent la vie presente, tellement que ceux qui sont les plus rusez, et qui ont grande sagesse, seront comme des petis enfans, qu'ils feront des actes ridicules, qu'ils seront prests de tomber à tous les coups, on verra cela. Et qui en est cause? C'est que Dieu leur aura ainsi cache les yeux. Et que sera-ce donc, quand il nous faudra venir beaucoup plus haut à ces secrets admirables, qui ne se peuvent cognoistre, sinon que Dieu nous ait illuminez par son sainct Esprit ? Et par cela nous sommes advertis de n'estre point scandalizez, quand nous verrons les sages du monde ne rien gouster en l'Evangile, ni en toute la doctrine de salut. Et pourquoy? Cela n'est pas un gibbier commun à tous hommes: il faut que Dieu y besongne par son sainct Esprit. Et ceci est bien digne d'estre noté. Car nous verrons beaucoup de povres infirmes auiourd'hui, qui s'arrestent à ce que les sages du monde ne se peuvent renger à l'Evangile. Et comment? diront-ils, Un tel qui est en si grande reputation. Et mesmes il ne sera point question d'alléguer seulement un homme, mais de grans peuples, car on dira, Et quoy? En ceste nation-là, où il y a tant d'esprits, on voit que l'Evangile n'est pas receu: voire comme si cela provenoit de nostre industrie, et que nous puissions comprendre par nostre sens naturel ce que Dieu nous monstre en son Escriture. Mais tout au rebours il est dit (1. Cor. 1, 21), Que nous serons là aveuglez, et que ce n'est que folie de toute la sagesse de Dieu quant au sens humain. Puis qu'ainsi est donc, ne trouvons point estrange si ceux qui presument de leur savoir, sont ainsi aveuglez. Et pourquoy? Dieu les delaisse à cause de leur orgueil: car aussi il n'est le maistre sinon des humbles et des petis: et ceux-là veulent estre grans, sont-ils donc capables de rien profiter en l'escole de Dieu? Nenni. Ainsi donc de nostre costé quand nous voyons que Dieu aveugle ainsi les hommes, apprenons de ne nous point fier en nous: mais de lui demander que par son sainct Esprit il nous guide, qu'il nous gouverne, qu'au 48 milieu des tenebres de ce monde nous voyons clair. Ouy: car sa parole nous est une lampe qui nous doit servir à c'est usage, comme sainct Pierre en traitte (2. Pier. 1, 19). Combien donc qu'il n'y ait qu'obscurité en ce monde, si est-ce que nous serons bien conduits quand nous suivrons la doctrine de l'Escriture saincte. Mais sur tout il faut que Dieu nous illumine par son sainct Esprit, qu'il nous oste les bandeaux que Satan nous aura mis, qu'il nous ouvre les yeux. Ainsi, puis que c'est à lui à ce faire, que nous lui demandions une telle grace avec toute humilité, nous defians de nous-mesmes. Et au reste, notons ce mot qu'il adiouste, Seigneur, puis que tu leur as caché les yeux, tu ne les exalteras point. Car quand Iob dit, Que ces aveugles (dont il parle) ne seront point exaltez, il entend (comme desia nous avons declaré) qu'ils seront là confus, que Dieu se mocquera d'eux et les rendra ridicules. Craignons donc, quand nous serons destituez de l'Esprit de Dieu et de la clarté que nous en devons recevoir, que nous ne soyons en la fin confus, que nostre Seigneur ne nous face precipiter comme des povres bestes et que nous ne tombions en des choses tant absurdes, qu'un chacun ait honte de nous, et que cependant nous-mesmes n'appercevions point nostre honte. Car voila comme il en est de tous ceux que Dieu a mis en sens reprouvé: comme S. Paul en parle au premier des Romains (28), que quand Dieu aura esté le sens et la raison des hommes, ils ne discerneront plus rien. Et de fait, nous voyons que les povres idolatres s'en iront ietter devant une piece de bois pour l'adorer. Et ne voila point une chose brutale? Il est vray. Mais quand Dieu a ainsi aveuglé les hommes, il faut qu'ils soyent du tout abbrutis, et que d'un mal ils tombent en l'autre, et qu'en la fin ils s'adonnent à des choses si vilaines, qu'ils perdent toute contenance, iusques à aller contre nature, et faire des choses dont on a horreur. Seulement si nous voulons contempler les yvrongnes, qui sont comme des pourceaux, si nous regardons les paillards qui sont tellement eschauffez de ce feu de leur convoitise, qu'ils n'ont plus nulle modestie ni honnesteté en eux: quand nous verrons cela, ne devons-nous pas trembler, cognoissans que ce sont autant de fruits de la vengeance de Dieu, quand il aveugle les hommes, et leur bande les yeux, tellement qu'ils ne peuvent plus ni voir ni discerner? Et encores n'est-ce pas la confusion finale que cela: mais il nous faut venir à ce qui est dit en Isaie, quand Dieu a parlé de sa punition, et qu'il devoit aveugler les hommes, Et iusques à quand? dit le Prophete (Isaie 6, 11). Iusques à ce que les villes soyent rasees, que les peuples soyent ruinez, qu'il n'y ait rien qui ne soit confondu. Voila quel IOB CHAP. XVII 49 est le fruict de cest aveuglement des hommes: et pourtant nous devons bien cheminer en crainte, et prier Dieu que iamais il ne permette que nous ayons ainsi les yeux bandez. Voila quant à ce passage. Or Iob adiouste: Que celui; qui annonce flaterie à ses amis, les yeux de ses enfans defaudront. Iob parle ici selon la circonstance du lieu. Car nous avons veu ci dessus à quoy pretendoyent ses amis: c'est qu'en ce monde on peut appercevoir et iuger quels sont les esleus de Dieu, et quels sont ceux qui sont reprouvez. Or ce seroit à dire, qu'il n'y auroit point de iugement dernier auquel rien fust reservé. Car si maintenant nous voulons estimer quels sont les hommes, selon que Dieu les traitte, et que seroit-ce? Voici donc une doctrine par trop perverse que de iuger ainsi. Or Iob notamment use de ce mot de Flaterie: comme s'il disoit, Celui qui annonce prosperité à son ami, c'est à dire, celui qui dira à un homme, Or ca, tu es bienheureux, tu es aimé de Dieu, d'autant que tu prosperes, d'autant que tu es à ton aise, riche, et favorisé des hommes: celui donc qui parle en telle sorte, est maudit, tellement que les yeux de ses enfans defaudront: c'est à dire, qu'il sera maudit, non seulement en sa personne, mais aussi en son lignage. Or par cela nous sommes instruits en premier lieu, de ne point nous arrester à la prosperite de ceste vie caduque: car cela n'apportera que flaterie. Voila pour un Item. Et ceste doctrine nous profitera de beaucoup, moyennant que nous la puissions bien prattiquer. Il est dit, que c'est flaterie quand les hommes s'arrestent du tout à la prosperité de ceste vie caduque et mondaine. Et pourquoy? Car ils se font à croire qu'ils sont bien aimez de Dieu. Voila qui a esté cause de la perdition et ruine de ceux de Sodome. N'ostoyent-ils pas en delices et à leur aise, cependent que leur procez se faisoit au ciel ? Mesmes voila la sentence qui se donne et qui se prononce contre eux à la personne d'Abraham. Six vingts ans devant le deluge le monde est tellement desbordé en delices et voluptez, qu'il semble que Dieu ne doive plus avoir esgard sur les hommes: et ils sont tout esbahis qu'ils sont surprins, quand ils ne s'en doutent pas. Ainsi donc, que nous devions estimer la grace de Dieu par la prosperité presente, cela 50 est du tout faux. Et pourtant, que nous ne prenions point occasion de nous flatter par cela, pour dire, O Dieu nous aime et nous favorise: car il nous fait prosperer. Gardons-nous (di-ie) de nous decevoir en telle sorte: car ce ne sera qu'a nostre confusion. Voila qu'emporte ce mot de Flaterie. Or apres, nous avons à noter, que cela est plus que miserable tant pour nous que pour nos prochains, quand nous userons de ceste flaterie. Et pourquoy? Chacun s'esblouit, et demande à s'eslever contre Dieu quand il est en prosperité. Et puis nous decevons aussi bien nos prochains: car ceux qui sont à leur aise, nous leur ferons à croire qu'ils sont comme au giron de Dieu, et cependant ils sont comme au gouffre d'enfer, ou ils en sont bien pres. Ce n'est point donc sans cause que Iob annonce ici une telle punition et si griefve sur ceux qui annoncent ainsi prosperité à leurs prochains. Que faut-il en somme? Quand nous serons en prosperité, que nous incitions les uns les autres à servir à Dieu, et de nous employer à luy rendre graces de ceste bonté qu'il nous monstre: et quand nous serons en affliction, que nous recevions aussi les promesses qui nous sont donnees pour nous consoler, et que nous les facions servir. Et cependant que nous soyons tousiours prests à estre affligez, encores qu'auiourd'huy nostre Seigneur se monstre doux et benin envers nous: que nous ne laissions pas, di-ie, de nous apprester à correction, s'il luy plaist de nous traitter en rigueur, et que nous soyons disposez à recevoir les coups de sa main. Au reste, que nous n'ayons point un iugement troublé, pour dire, que Dieu maintenant traitte les hommes selon qu'ils l'ont deservi: mais si Dieu nous afflige, cognoissons qu'il nous chastie pour nos pechez: s'il nous espargne cognoissons qu'il nous veut attirer à lui par douceur. Et ainsi quoy qu'il nous adviene, qu'il n'y ait rien qui nous empesche, que nous n'ayons tousiours la teste levee, cerchans nostre vie et nostre contentement au ciel et en ce repos bien-heureux qui nous attend: et que maintenant il ne nous face point mal si nous sommes affligez, veu que nostre Dieu nous appelle a ce triomphe qui nous a esté acquis par la mort de nostre Seigneur Iesus Christ. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, ect.. SERMON LXVI LE SOIXANTESIXIEME SERMON, QUI EST LE II. SUR LE XVII. CHAPITRE. 51 6. Il m'a mis en proverbe commun, et m'a constitué en monstre publique. 7. Mon oeil est obscurci de despit, et tous mes membres sont comme l'ombre. 8. Les iustes seront estonnez pour ceci, et l'innocent s'eslevera contre l'hypocrite. 9. Le iuste retiendra sa voye, et celuy qui est set des mains se renforcera. 10. Vous tous retournez, convertissez-vous: car il n'y a nul sage d'entre vous. 11. Mes iours sont escoulez, mes emprinses sont passes, et les pensees de mon coeur. 12. Ils ont converti le iour en nuict, ils mont presenté les tenebres, pour la lumiere prochaine. 13. Si i'atten, le sepulchre est nia maison, i'accoustreray mon lict en tenebres. 14. I'appelleray la poudre Mon pere, la corruption Ma mere, et ma soeur. 15. Où est donc mon attente, et mon esperance, qui est-ce qui la doit attendre? 16. Elle descendra és costez du sepulchre: là nous serons couchez en terre. Iob suivant le propos qu'il a tenu par ci devant, veut monstrer en somme, que selon l'estat present, il est desesperé, qu'il n'y a plus de remede en ses maux. Puis qu'ainsi est, il faudroit conclure qu'il ne profitera rien, voulant recourir à Dieu si l'intention de ceux qui ont parlé est vraye, c'est assavoir, que les hommes sont traittez ici bas selon qu'ils ont desservi, et qu'il nous faut estimer la grace de Dieu, ou son amour et sa haine selon la condition de ceste vie presente. Voila donc en somme ce que nous avons à noter. Or il est dit en premier lieu, que Dieu l'a constitué comme pour mocquerie, qu'il a esté mis en monstre et en farce: car le second mot dont il use signifie Tabourin. Et voila pourquoy aucuns ont estimé que Iob avoit voulu ici faire comparaison de sa prosperité, avec l'affliction si grande et si extreme où il estoit pour lors: comme s'il disoit, Par ci devant i'estoye en grand triomphe, et maintenant Dieu m'a tellement traitté, que me Voici en farce et en opprobre. Vray est qu'aucuns traduisent le mot Enfer, et en ce que nous avons translaté Publicque, il y a De faces. Et ainsi ils ont estimé que Iob a voulu dire, que devant le temps ils l'ont iugé comme un povre homme damné. Mais quand tout sera regardé, le sens nature est celuy que nous avons touché: car il y a repetition d'un mesme propos pour plus grande confirmation: et ce suivant l'usage commun de l'Escriture saincte. Et pourtant voila où il pretend, que d'autant que Dieu l'a constitué comme un miroir d'affliction, 52 s'il nous falloit estimer selon la vie presente si les hommes sont en la grace de Dieu, ou s'ils sont hays de luy, il le faudroit tenir pour desesperé. Or cependant il ne se tient pas tel, nonobstant qu'il ne fust pas insensible: mais quoy qu'il y ait eu des infirmitez en lui, si est-ce qu'il a combatu à l'encontre, et s'est asseuré et resolu que Dieu à la fin auroit pitié de lui, et s'est tenu comme ayant la bouche close, iusques à tant qu'il veist quelque issue en ses miseres. Et qu'est-ce qu'il adiouste, Que le iuste sera estonné sur ceci, neantmoins l'innocent s'eslevera contre l'hypocrite, et les iustes retiendront leurs voyes, et ceux qui sont purs des mains cueilleront forces nouvelles, pour estre tant plus constans. Iob en disant que les iustes seront estonnez, signifie que quand nous voyons des afflictions que Dieu envoye à ceux qui l'ont servi, et qui ont cheminé en sa crainte, et en pure conscience: cela est trouvé estrange, et en sommes confus. Et de fait, voila qui nous vient en pensee, Que si Dieu gouverne le monde, c'est bien raison qu'il espargne les bons et ceux qui ont tasché de cheminer devant luy purement, et qu'il les traitte comme un pere ses enfans. Or si nous les voyons estre affligez de sa main il iusqu'au bout, il nous semble, ou que Dieu a le dos tourné, et qu'il ne pense point à ces choses terrestres, ou bien qu'il ne luy chaut comme les hommes vivent, ne comme ils se gouvernent. Voila donc pourquoy souvent nous sommes estonnez quand les iustes seront affligez, et que Dieu en apparence se monstrera leur ennemi, qu'ils ne verront sinon signe de cruauté. Voila pourquoy Iob parle de l'estonnement: mais il dit, que toutes fois les innocens s'esleveront sur les hypocrites, c'est à dire, qu'ils ne seront pas tellement estonnez, qu'ils ne facent une conclusion bonne. Et c'est un passage que nous devons bien noter que cestui-ci. Pourquoy ? Nous savons par experience combien il est difficile aux hommes de droitement iuger des oeuvres de Dieu, voire selon que nous les voyons maintenant, car (comme il a esté declaré plus à plein) Dieu n'execute pas en ce monde ses iugemens, tellement que tout soit regle, et qu'il n'y ait que redire: mais au contraire les choses sont confuses, et si nous voyons un homme meschant estre puni, le iuste le sera encores plus: si nous voyons un homme de bien prosperer, un meschant prosperera au double. Où en sommes-nous, quand nous voyons IOB CHAP. XVII. 53 ces choses? Nous sommes estonnez, nous sommes en perplexité, nous ne savons de quel costé nous tourner, comme on dit. Ainsi donc, quand nous iugerons des choses presentes selon nostre sens naturel, il faudra que nous soyons comme ravis: et l'Escriture saincte aussi nous le monstre: et combien qu'il suffiroit de l'experimenter, si est-ce que Dieu encores nous en a voulu advertir par sa parole, c'est assavoir, que nous serons troublez, ou comme esblouis en nos sens, si nous regardons aux choses qui apparoissent maintenant, et que nous n'allions pas plus loin. Notons bien donc ce passage, où il est dit, que les iustes seront estonnez, voyans que Dieu afflige ainsi ses enfans. Et de fait, il y a aussi ce poinct, que la croix nous est contraire, comme nous appellons Adversitez, toutes choses qui nous viennent mal à gré, qui nous sont dures et fascheuses. Or si nous fuyons ainsi les afflictions: quand nous voyons que Dieu afflige en ceste sorte les siens, qu'il frappe dessus à grans coups, il faut bien qu'à cause de ceste repugnance qui est en nostre nature, nous soyons comme transportez d'estonnement: car nous avons doute en nous, voyans que nostre Seigneur n'espargne point ceux qu'il a choisis à soy, et ausquels il a fait ceste grace de cheminer purement en sa crainte et en son service: quand (di-ie) nous voyons cela, nous sommes contraints de nous estonner. Or si nous n'avions apprins ceste leçon, que seroit-ce? Nous pourrions estre preocupez d'une telle frayeur, que iamais nous ne retournerions su droit chemin. Et pourtant que nous soyons advertis devant le coup: et quand nous verrons les bons estre rudement traittez de la main de Dieu, que pour cela nous ne soyons point scandalisez comme pour quitter tout. Cependant toutes fois gardons-nous bien de nous arrester à ceste fange, mais cognoissons qu'il nous faut passer outre, et venir à ce que dit Iob, et l'ensuivre: c'est assavoir, que nous ne laissions pas quoi qu'il en soit de nous eslever à l'encontre des contempteurs de Dieu. Et voila en quoi different les fideles d'avec les incredules: car l'apparence pourra bien estre commune aux hommes. Mais quoy? Il y en aura qui seront du tout plongez en ceste phantasie, que Dieu ne gouverne point le monde quand il ne se monstre point Iuge, puis qu'il dissimule, voire quand les siens sont oppressez, et qu'ils ne sont point secourus: et que cependant les meschans auront la vogue, et la bride avallee sur le col, et n'y aura point de remede. Il y en a qui s'arrestent là, et ne se peuvent despestrer de ce trouble et de ceste tentation. Que faut-il donc que nous facions? Comme un homme qui sera dans la fange, il faudra qu'il se retire par force, iusques à tant qu'il viene au lieu ferme: comme il en est parlé au Pseaume 40 (v. 3). Estendons-nous (di-ie) 54 quand nous sentirons que le diable machinera de nous faire devaller au plus profond de l'abysme et qu'il nous voudra mettre en desespoir par ce moyen-la: efforçons-nous iusques à ce que nous soyons venu à ce poinct, et que nous l'ayons gaigné pour dire, Si est-ce que Dieu n'abandonnera iamais les siens, combien qu'il semble qu'ils soyent opprimez (ce semblera) qu'il ne leur monstre qu'il est assez poissant pour faire qu'ils soyent tousiours soustenus de sa main, et qu'en la fin ils se sentiront delivrez, voire d'une façon miraculeuse. Voila (di-ie) quels sont nos exercices, voila en quels combats Dieu nous veut employer: c'est que quand nous verrons les choses confuses en ce monde, si nous en sommes faschez pour un temps, nous mettions peine de nous relever iusques à tant que nous ayons la victoire d'une telle tentation. Or Iob exprime encores plus à plein ce qu'il avoit touché en bref, disant, Que le iuste retiendra sa voye et que celui qui est net des mains, se renforcera. Voici une doctrine bien utile. Car qui est cause de faire desbaucher beaucoup de gens, sinon d'autant qu'ils voudroyent estre recompensez du premier iour? Et quand Dieu ne les contente pas à leur appetit, il leur semble que c'est peine perduë de le servir: et qu'il ne faut point qu'ils travaillent tant, veu qu'il n'y a non plus de salaire pour les bons que pour les mauvais. Ainsi donc l'impatience est cause que beaucoup se despitent, et tournent bride: et encores qu'ils ayent bien commencé de suivre Dieu, ils perdent courage. Notons bien donc ce qui est ici dit, que les iustes pourront concevoir quelque apprehension pour se fascher, voyans que les bons ne laisseront pas d'estre persecutez, qu'il semble que Dieu ou les ait mis en oubli, ou mesmes-qu'il soit leur partie adverse, qu'il les persecute lui-mesme. Mais si les bons se treuvent faschez pour quelque temps ils se doivent renforcer, iusques à ce qu'ils ayent conclu de retenir leur voye, c'est à dire, de persister: et combien qu'ils voyent le chemin par lequel ils passent tout plein d'espines et raboteux, que mesmes il faille sauter par dessus les hayes, les rochers, les fossez, qu'ils ne laissent pas de continuer an service de Dieu. Et aussi sans cela, quelle seroit l'espreuve et l'examen de nostre foi? Si nous avions comme une belle prairie, et que nous allissions tout au long d'une riviere, que nous eussions l'ombrage dessus, qu'il n'y eust que plaisir et esiouyssance en toute nostre vie: qui est-ce qui se pourroit vanter d'avoir servi a, Dieu d'une bonne affection? Mais quand Dieu nous envoye les choses tout au rebours de nos souhaits, et qu'il faut que maintenant nous entrions en une fange, maintenant que marchions sur des cailloux, maintenant nous trouvions des ronces et des espines qui nous empeschent; SERMON LXVI 55 que Nous rencontrions les hayes et les fossez, et qu'il nous faille sauter par dessus, et quand nous aurons bien travaillé qu'il semble encores que nous ayons avancé bien peu ou rien du tout, que nous ne voyons point d'issue: quand cela y est, voila une fascheuse tentation à nous qui aurons eu desir de cheminer selon Dieu. Et pourquoi? Car nous n'avons pas du tout renoncé à nous-mesmes. Celui qui n'a point encores apprins de dompter toutes ses affections, et d'assuiettir sa volonté au service de Dieu, combien qu'il lui soit difficile: celui-là ne sait pas encores bon escient que c'est de vivre bien et fidelement. Ainsi donc, pratiquons ce qui est ici dit de retenir nos voyes, c'est dire, de cognoistre que le chemin est fort difficile, quand nous voudrons regler nostre vie selon Dieu, et que cela ne sera pas que nous n'ayons beaucoup de contradictions et dempeschemens: mais si faut-il que nous soyons fermes et constans pour retenir nos voyes. Or puis qu'ainsi est que Dieu amene ses enfans à un tel examen, c'est assavoir, qu'il permet qu'ils soyent en beaucoup de fascheries, et neantmoins si faut-il qu'ils tiennent bon: que serace de ceux qui quittent le droit chemin sans estre faschez ne molestez? comme nous en verrons beaucoup. Voila nostre Seigneur qui fera la grace à d'aucuns de les supporter, voyant qu'ils sont debiles: et bien, il les traitte selon leur naturel, tellement qu'il ne leur envoyera point des tentations qui soyent fort rudes: ils ne laisseront pas toutes fois de se desbaucher, comme s'ils prenoyent plaisir de quitter Dieu leur escient. le vous prie, que seroit-ce s'ils estoyent assaillis d'une pareille tentation, que celle dont parle ici Iob? On voit donc l'ingratitude qui est en la pluspart. Car combien en y a-il, qui despitent Dieu sans estre pressez nullement? Si on leur demande, pourquoi? quelle tentation ils ont euë? Il n'y a sinon qu'ils sont d'une nature si maligne et si perverse, qu'ils veulent estre maudits à tous propos. Or de nostre costé advisons bien, qu'encores que le chemin par où Dieu veut que nous passions, soit plein de grandes difficultez, et qu'à grand' peine puissions-nous avancer un pas, que nous n'ayons une rencontre qui nous soit dure: toutes fois nous avons à retenir nostre voye, suivant ce qui est ici monstre. Mais d'autant que cela ne se peut faire, que nous ne cueillions force nouvelle, voila pourquoi Iob adiouste, Que celui qui est net des mains cueillera force. Or par ceci notons en premier lieu qu'il y a telle foiblesse en nous, que si chacun se flatte, et qu'on devienne lasche si tost qu'on se cognoist infirme: c'est fait de tous ceux qui voudront servir à Dieu, il n'y aura nulle constance ni fermeté en nous. Et pourquoi? Regardons un peu combien 56 nous sommes fragiles: ie di mesme ceux ausquels Dieu aura donné quelque bon zele. Il n'est point ici parlé des hommes qui s'arrestent a leur sens naturel. Iob traitte de ceux ausquels l'esprit de Dieu habite, qui ont desia receu une telle vertu d'enhaut qu'ils estoyent disposez à bien faire: ceux-là neantmoins ne laissent pas d'estre fragiles, et se trouvent tellement desnuez de vertu, que quand Dieu les presse, ils ne savent où ils en sont, s'il leur faut resister à quelque tentation. Et ainsi nous avons besoin de cueillir nouvelle force: et ne faut point que nous perdions courage, sentans une telle foiblesse en Nous. Et pourquoi ? Quand il est dit que les enfans de Dieu se doivent renforcer, par cela nous voyons qu'encores que nous soyons infirmes, Dieu nous supporte, et ne nous reiette point pour cela. Voire, moyennant que par hypocrisie il ne nous advienne point de nous flatter, comme font beaucoup qui se nourrissent en leurs vices, quand ils cognoissent qu'il y a tant d'infirmitez charnelles en eux, O voila, ie suis homme, et qu'est-ce que de nous ? Il leur semble qu'ils sont quittes, quand ils auront allegué le vice commun et ordinaire qui se trouve aux hommes. A l'opposite il est dit, que toutes fois et quantes que Dieu nous fait sentir nos foiblesses, c'est un advertissement pour nous apprendre à cercher le remede. Et ainsi gardons-nous donc bien de nourrir nos vices en nous flattant, gardons-nous bien de cercher ces excuses frivoles, dont beaucoup s'abusent, pensans que Dieu nous pardonnera nos fautes, combien que nous ne taschions point de nous corriger: mais au contraire advisons de cueillir force. Et où la prendrons-nous? Il est certain que cela ne se trouvera point sinon en Dieu. Les hommes donc se trouvent-ils debiles? Qu'ils aillent chercher force là où l'Escriture saincte monstre qu'elle consiste. Il est dit que Dieu a l'Esprit de vertu et de constance en soi. Craignons-nous donc d'estre abbatus par tentations ? craignons-nous de fleschir? Demandons à Dieu qu'il nous fortifie. Voila comme les fideles se renforcent, non point d'une presomption vaine, comme feront ceux qui se fient en leur franc-arbitre, qui s'attribuent merveilles et ausquels il semble qu'ils sont venus au bout de leur intention, mais quoy? en la fin ils declinent, et on voit bien qu'il n'y a eu que vanité en eux. Voulons-nous donc estre bien renforcez? Ne presumons point de nostre iustice, mais retournons à Dieu, demandons luy que par son S. Esprit nous soyons tellement renforcez, que le diable ne nous puisse faire tomber, combien qu'il nous dresse beaucoup de combats. Voila quelle est en somme la vie des fideles, c'est assavoir, qu'il ne seront iamais sans beaucoup de tentations. Et sur tout d'autant que nous sommes assubiettis à tant de IOB CHAP. XVII. 57 miseres, cependant que nous sommes en ce pelerinage terrien, que ceux qui taschent de servir le mieux à Dieu, ne laissent pas d'estre pressez souvent de beaucoup de maux, et de beaucoup d'afflictions. Mais quoy? Quand nous serons estonnez, comme il ne se peut faire que nous ne trouvions cela bien estrange du premier coup que nous combations contre telles tentations, que nous persistions au droit chemin sans nous desbaucher: et combien que nous sentions beaucoup de difficultez en nous, prions Dieu qu'il nous donne une telle vertu et si invincible, que nous continuions iusques à la fin à son service, combien que Satan tasche de nous en divertir. Notamment Iob parle ici de ceux qui sont nets des mains. Vray est que la vraye integrité consiste au coeur, pour le moins c'est là qu'elle. a sa racine. Car ce ne seroit rien, quand nous aurions une vie la plus parfaite et la plus Angelique qu'on sauroit demander, sinon que nous ayons une affection pure et droite de servir à Dieu. Un homme se pourroit bien abstenir de mal faire, il ne fera tort ni iniure à personne, il ne donnera point occasion qu'on se plaigne de luy, qu'on lui reproche rien: mais si son coeur est enflammé d'ambition, qu'il y ait de l'hypocrisie, qu'il se plaise en soy, ou qu'il soit entasché de quelque autre vice secret, il n'y aura qu'ordure en tout son cas: voire, combien que cela soit prisé des hommes. Voila pourquoi i'ay dit, qu'il faut bien que nous commencions par l'affection, comme il a esté monstré ci dessus, et non seulement en ce chapitre, mais en plusieurs autres endroits. Mais maintenant Iob, apres avoir parlé du iuste, et de l'innocent ou entier qui s'oppose à l'hypocrite adiouste, Celui qui est net de mains. Ainsi donc, il faut bien que nous ayons ceste droiture interieure devant Dieu: mais au reste, il faut aussi que nous monstrions par effect que nous sommes tels. Et pourquoy? Nous voyons ceux qui sont pleins de malice, et du tout contempteurs de Dieu, les plus hardis à se vanter qu'ils sont aussi bons Chrestiens qu'on en. trouvera, qu'il n'y a que redire en eux. Bref, si auiourd'huy on veut avoir de belles protestations, il faut chercher les plus meschans: ce sont ceux-la qui son enflez pour se faire valoir, mesmes ils viendront ainsi comme des putains de bordeau effrontees, Moy qui suis-ie ? Qu'est-ce qu'on trouvera à redire en moy? Et les petis enfans pourroyent discerner de la vie: car elle est si execrable que l'air en put. Pour ceste cause il est dit notamment, que si nous voulons monstrer qu'il y ait integrité en nous devant Dieu,' il faut aussi que nos mains soyent pures et nettes, c'est à dire, que nous conversions tellement avec les hommes, que nous monstrions par effect la crainte de Dieu qui est en nous. Bref, voila comme il 58 faut que nous rendions tesmoignage de la bonne racine: car si l'on disoit, Voila un bon arbre, et que cependant il n'apparust point que le fruict qu'il rapporte fust bon, où seroit la bonté? Il est vray que le fruict ne sortira iamais bon, que la racine ne soit bonne, et la nature de l'arbre. Mais tant y a, qu'il nous faut fructifier (comme i'ay dit) si nous voulons monstrer en verité, que nous avons ceste droiture et integrité en nos coeurs, et que nous taschons de servir à Dieu. Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce passage. Or Iob adiouste maintenant, Convertissez-vous (dit-il) et retournez: car il ne s'en trouve point de sage entre vous. Quand il parle ainsi, c'est pour redarguer les propos qui avoyent esté tenus par ces trois qui ont beaucoup disputé (comme nous avons ouy par ci devant) pour monstrer que Iob estoit un homme reprouvé de Dieu, et qu'il n'y avoit que malediction en lui, d'autant qu'ils le voyoyent ainsi persecuté. Iob a declaré qu'il ne faut point asseoir iugement selon les afflictions qu'on voit en ceste vie presente, pour dire qu'un homme soit reprouvé de Dieu. Voila pour un Item. Apres il a dit encores, que les hommes ne sont point tousiours punis de Dieu pour leurs pechez, et que les bons sont affligez quelquesfois, sans qu'on sache pourquoy: la raison n'en sera pas evidente: qu'on s'enquiere, qu'on y travaille beaucoup, on y demeurera confus, d'autant que les iugemens de Dieu sont secrets et incomprehensibles. Or d'autant que les amis de Iob ne conçoivent point telles choses, il dit, qu'il n'y a nulle sagesse en eux. Et de fait (comme nous avons dit par ci devant) c'est une sagesse qui n'est point petite, que de bien iuger des afflictions que Dieu envoye aux hommes. le di quand chacun en son endroit sera visité de la main de Dieu, ce sera une grande sagesse à luy, s'il sait cognoistre ses pechez, qu'il entre en soy, qu'il s'humilie, et qu'il cognoisse, Voici une me medecine qui m'est bien propre, Dieu a cognu un tel vice en moy, il m'a fait la grace que ie le cognoy: ainsi il faut maintenant que i'applique le tout à mon usage. Par ce moyen il saura bien faire son profit des verges de Dieu. Et puis, encores qu'il n'apperçoive pas pourquoy il est affligé notamment, et ne puisse pas mettre le doigt dessus, ce sera sagesse à luy de se resoudre, Et bien, Seigneur, tu cognois en moy des maladies secretes, si i'; y failli, et que ie ne le sente point, tu le cognois Seigneur: car tu es vray medecin, fay moy donc la grace quand ie suis affligé de ta main, que ie profite tousiours sous tes verges et sous ta discipline. Et mesmes encores qu'un homme n'apperçoive nullement que Dieu ait voulu chastier ses vices, neantmoins si se doit-il humilier iusques là, pour dire, Helas! Seigneur, ie ne say pourquoi SERMON LXVI 59 tu le fais: mais si est-ce que tu es iuste, et ceci me servira, et ne fust-ce que pour me faire oublier le monde, pour m'attirer tant plus à toy, et me faire gouster la vie celeste, pour faire que ie ne soye point adonné à toutes les delices de ce monde. Quand donc un homme sera si prudent de savoir appliquer à son instruction toutes les verges de Dieu, voila une sagesse bien grande: et nous aurons beaucoup profité tout le temps de nostre vie, quand nous en serons, là venus. Autant en est-il des, corrections que Dieu envoye à nos prochains. Quand nous verrons un homme ainsi batu, nous iugerons, Cest homme peut estre chastié pour ses pechez: voire, si nous en avons cognu en luy, et qu'il fust un contempteur de Dieu, un desbauché: il est bon lors de sentir que Dieu l'afflige à cause de cela. Mais il ne faut pas que nous soyons iuge de nostre prochain, que cela ne revienne incontinent sur nous. En quelle sorte? Or mon Dieu, si tu punis un tel, que sera-ce de moy non plus ? Et encores que tu m'ayes fait grace d'avoir quelque desir de te servir: Seigneur i'en suis d'autant tenu à toy. Mais quand tu me voudras chastier, il faudra que i'endure encores plus: car ie suis pire que cestuy-ci. Il faut donc que tout cela nous revienne en memoire. Apres, quand nous voyons qu'il punit la paillardise en d'aucuns, qu'il punit aux autres l'yvrongnerie: aux autres les blasphemes, aux autres les rapines, fraudes, et pariures: et bien, il faut faire tousiours nostre profit de tout cela, comme aussi sainct Paul en parle (1. Cor. 10, 6. 11), que ce sont autant de peintures, ausquelles Dieu nous monstre comme il a en haine et detestation toutes iniquitez, et comme il faut que nous profitions aux despens d'autruy, comme on dit en proverbe. Et au reste, que nous ne soyons point aussi trop extremes, quand nous verrons que Dieu afflige ceux ausquels nous n'aurons point cognu une impieté si grande ne si enorme, que nous puissions dire, Voila des meschans, des contempteurs de Dieu. Mais voila un homme où il y aura eu quelques infirmitez cependant il aura monstré quelque bon signe de droiture: si nous le voyons en grande affliction, il faut dire, Et bien, Dieu sait pourquoy il afflige sa povre creature: tant y a qu'il nous en faut avoir pitié et compassion. Et voila pourquoy David dit (Pseaume 41, 1), Que bien-heureux est l'homme qui sait iuger du povre en son affliction: c'est à dire, quand nous pouvons supporter les serviteurs de Dieu et ses enfans, les voyans oppressez de maux: que nous en ayons pitié, que nous soyons humains envers eux, que nous ne les condamnions point à tors et à travers, sachans qu'on nous pourroit condamner au double quand on voudroit tenir telle rigueur à l'encontre de nous. Ce n'est pas donc sans cause 60 que Iob redargue ici ces amis qu'il n'a trouve nulle sagesse en eux, d'autant qu'ils iugeoyent à la volee de ses afflictions. Par cela nous sommes admonnestez, que pour estre bien instruits en l'escole de Dieu, et pour acquerir une vraye prudence qui nous soit utile à nostre salut: il nous faut appliquer nostre estude à considerer les iugemens de Dieu en ce monde, tant sur nous, que sur nos prochains, et que nous soyons là et soir et matin. Car quand chacun mettra peine de s'y exercer, voila un temps bien employé. Et pourquoy? Car c'est le principal de la doctrine laquelle Dieu nous apporte, que nous appliquions ses iugemens à nostre usage, et que nous en soyons edifiez en sa crainte. Quand donc nous y procederons ainsi, voila une sagesse parfaite en nous: mais sans cela nous pourrions avoir toute l'apparence qu'on sauroit dire, nous pourrions deviser de l'Ecriture saincte subtilement, nous pourrions amener beaucoup de belles allegations: mais il n'y aura que vanité, iusques â tant que nous soyons là venus, de bien iuger de ce que nostre Seigneur desire de nous, quand il nous envoye des chastiemens et afflictions. Or sur cela Iob pour conclure son propos dit, Que ses iours sont passez, ses pensees sont abolies, toutes ses entreprinses sont cassees et abbatues, qu'il a eu les tenebres au lieu de la clarté, et quand il a cuidé que le iour se levast, il a eu la nuict: bref, il monstre qu'il n'y a point eu d'issue en tous ses maux, et qu'il ne faut point que pour la vie presente il espere que iamais il doive consister. Et pour ceste cause il adiouste, Alors i'ay dit à la pourriture, Tu es mon pere: i'ay dit à la poudre, Tu es ma mere, tu es ma soeur. Comme s'il disoit, Il ne faut plus que ie regarde ici bas ni à parens ni à amis: car Dieu m'a cache d'eux, il m'a retranché du rang et de la compagnie des vivans, ie suis comme une povre charogne le, il ne faut plus que ie cuide retourner, pour dire que les creatures me puissent alleger, il n'en est point de question: me voila donc du tout abysmé, il n'y a plus de remede en mon cas. Quelle est mon attente ? le n'en ay plus (dit-il) quand i'auray regardé et haut et bas, il faut que ie descende aux abismes, et que mon assiete soit là bas: c'est à dire, en la mort, quoy que i'attende, ou que i'edifie: car le mot dont il use peut venir d'Edifier: mais c'est une similitude qui est bien propre, quand il parle de l'attente, et toutes fois qu'il regarde à cest edifice. Il y auroit une ambiguité en ce mot, quant à la signification. C'est donc comme s'il disoit, Combien que ie soye patient, et que ie prolonge tousiours mon mal, si est-ce qu'il ne me reste que le sepulchre. Or il accompare ceste attente ici à un bastiment. ay beau bastir (dit-il) en cuidant me laisser tousiours quelque espoir: car m'adviendra-il mieux? Nenni (dit-il) Quand i'auray bien basti, IOB CHAP. XVII. 61 ie n'auray pour maison que le sepulchre. Il semble bien que Iob parle ici comme un homme qui n'a plus nul goust de la vie celeste, qu'il ne sait que c'est de la misericorde de Dieu: mais il nous faut regarder à qui il s'adresse. Vray est que par ci devant quand il estoit en ses passions, et qu'il disputoit contre Dieu, il a bien monstré qu'il avoit des apprehensions terribles, ausquelles neantmoins il a tousiours resisté. Mais apres qu'il a traitté de ses passions, qu'il a senties, il monstre quelle est la folie de ceux qui veulent que la grace de Dieu se declare en la vie presente sur les bons et sur les fideles: et que si Dieu ne se monstre misericordieux ici envers les siens en apparence, il faut conclure qu'il les a delaissez, et qu'ils sont du tout desesperez. Iob se mocque de cela. Ainsi donc il adresse son propos à ceux qui voudroyent voir le payement des hommes en ceste vie transitoire et caduque. Or c'est une doctrine par trop perverse, comme desia nous avons declaré, que de vouloir ainsi iuger. Ainsi notons, que Iob n'est point ici comme un homme desesperé: mais il reprend la folie de ceux qui se disoyent estre ses amis, quand ils lui veulent faire à croire, qu'il faut que nous sentions ici bas la grace et la bonté de Dieu, ou bien que nous sommes reiettez de luy. Pour mieux comprendre cela, regardons l'argument que fait sainct Paul, quand il nous veut asseurer de la resurrection derniere: Nous sommes (dit-il 1. Cor. 15, 19) plus miserables que tous les hommes de la terre. Qu'on face comparaison des Chrestiens, avec les contempteurs de Dieu, les gens prophanes, les hypocrites, et tous ceux qui despitent pleinement Dieu, qu'on regarde lesquels sont les mieux traittez: il est certain que tant pour tant, on verra plus de prosperité en ceux qui s'adonnent a tout mal, qu'on ne fera pas en ceux qui cheminent en la crainte de Dieu. Et pourquoy? Car selon que nostre Seigneur en est prochain, et qu'il veille sur nous, si nous faillons il nous redresse: comme un homme aura plus grand soin de corriger ses enfans, que ceux de ses voisins. Dieu donc pour declarer l'amour qu'il nous porte, nous chastiera quand il nous verra faillir. ipres il veut esprouver nostre obeissance, comme c'est bien raison: il veut ratifier nostre foi: car c'est une chose si precieuse, qu'elle merite bien d'estre examinee comme l'or et l'argent, et encores plus, comme sainct Pierre nous le remonstre (1. Pier. 1, 7). Et puis nous savons que le diable ne cesse de machiner tout ce qui lui est possible contre nous: et selon qu'il voit que nous sommes attentifs au service de Dieu, voila sa rage qui est tant plus enflammee. Nous avons tous les meschans qui nous sont autant d'ennemis, et aussi Satan s'en sert pour nous troubler. Il ne faut point donc 62 s'esbahir si les enfans de Dieu en ce monde sont les plus miserables. Et sainct Paul use de cest argument là, pour nous monstrer que nous avons une attente meilleure. Quand (dit-il) on nous reiette, qu'on nous foule aux pieds, que nous sommes en opprobre et moquerie à tout le monde: que seroit-ce si nous n'esperions ceste resurrection qui nous est promise, que nostre Seigneur Iesus Christ doit venir, et qu'alors nous sentirons que ce n'est point en vain que nous avons servi a Dieu? Si nous n'avions cela, il n'y auroit plus de Dieu au ciel, il n'y auroit plus de iustice, il n'y auroit plus de providence. Voila donc l'argument de sainct Paul qui nous doit servir comme une clef pour l'ouverture de ce passage. Iob dit ici, Vous me voyez comme un homme desesperé: quand i'aurai fait beaucoup de circuits, il me faut venir au sepulchre, voila mon giste, ie ne voi que pourriture à l'entour de moi. Puis qu'ainsi est' me ferez-vous à croire que les hommes sont traittez de Dieu ici bas selon qu'il les aime, ou qu'il les hait? Car de moi ie sai que i'ai tasché de servir à Dieu, et ie ne suis point frustré de mon attente. Or ie me voi ici tant rudement traitté que rien plus' chacun me regarde de travers, ie suis comme en monstre et en fable publique. Que reste-il donc? Il faudroit ou que i'ensevelisse tout le bien et le privilege que Dieu m'a donné, et que ie le reiettasse: ou bien que ie conclue que Dieu se moque des siens, qu'il les abuse, que c'est en vain qu'ils s'appuyent sur ses promesses. Et voulez-vous que ie tombe en telle impieté? Puis qu'ainsi est donc, cognoissons qu'il ne faut point que nous iugions de la haine, ou de l'amour de Dieu selon ce que nous voyons maintenant: mais que nous allions plus outre, et que nous considerions que Dieu aime ceux qu'il afflige, qu'il leur reserve le goust de sa bonté, combien qu'elle soit cachee pour un temps, quand il ne leur monstre que toute rigueur. Que donc nous nous consolions en cela, pour dire, Or si tiendraiie tousiours ceste esperance, que mon Dieu en la fin me sera pitoyable, que ie le sentirai Pere: et encores que pour un temps il me soit advenu de m'eslever contre lui, si est-ce que ie retournerai à Geste conclusion-là. Nous voyons donc quelle doctrine nous avons à recueillir de ce passage pour en estre bien edifiez: c'est assavoir, que nous devons recognoistre les miseres de ceste vie presente, et sur tout celles que nous sentons, et que nous voyons en tous les enfans de Dieu, comme une demonstrance que Dieu nous fait, qu'il y a une reserve beaucoup meilleure pour nous: et que cela soit cause de nous confermer en l'esperance de la vie celeste, comme n'agueres nous voyons que sainct Paul en parloit en la seconde des Thessaloniciens (1, 5 s8.). Car SERMON LXVII 63 eu recitant qu'ils avoyent beaucoup souffert, et qu'ils estoyent tormentez des meschans, C'est (dit-il) une monstre que Dieu fait de son iuste iugement: car c'est une chose raisonnable et qui convient a, sa nature, de vous donner relasche quand vous aurez esté ainsi oppressez, cognoissez que Dieu vous a appresté vostre repos au ciel, puis que vous ne l'avez point eu en la terre. Et au reste, si c'est une chose convenable, la iustice de Dieu, que les meschans soyent punis selon qu'ils l'ont desservi, et que toutes fois nous ne voyons point cela en ce monde: cognoissez que Dieu comme en un miroir parmi vos afflictions, vos troubles et miseres, vous declare que nous viendrez une fois à lui: et c'est là aussi où il faut que vostre attente se remette. Ainsi donc apprenons cependant que nous sommes en ce monde: si Dieu nous envoye beaucoup de povretez et de tribulations, d'estre tousiours attirez à esperance de la vie celeste. Quand nous verrons les bonnes gens, et les povres enfans de Dieu estre rudement traittez, qu'on se moquera d'eux, qu'on abusera de leur patience, qu'ils ne seront point secourus: quand (di-ie) nous verrons tout cela, que nous cognoissions, voici Dieu qui nous declare que combien que les choses soyent confuses en Geste vie terrestre, si est-ce qu'il ne nous faut point desbaucher pourtant: mais qu'il nous faut regarder plus loin: qu'il ne faut point que nous-nous arrestions en ce monde, ni a ces choses corruptibles, mais que nous y passions seulement, voire bien viste, et comme en courant. Au reste, si Dieu nous espargne, que nous cognoissions qu'il a pitié de nous, quand il nous entretient en repos, que c'est pour nous donner quelque, goust de sa bonté: mais sur tout il veut que cela nous serve pour l'advenir, afin que nous apprenions de mettre plus hardiment nostre confiance en lui, ne doutans point qu'il ne nous delivre de tous les combats et assauts de ce monde, pour nous faire participans de tous les biens qu'il a apprestez à ceux qui de leur bon gré se viendront cacher sous l'ombrage de nostre Seigneur Iesus Christ. Or nous nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 64 LE SOIXANTESEPTIEME SERMON, QUI EST LE . SUR LE XVIII. CHAPITRE. 1. Alors Bildad Subite respondit, disant, 2. Quand mettrez-vous fin à vos propos? entendez, et que nous parlions. 3. Pourquoy sommes-nous reputez comme bestes, et sommes (à vostre advis) stupides, et de nulle valeur? 4. Cestui-ci descire son ame en fureur: la terre sera-elle delaissee pour toy? Les rochers seront-ils transportez de leur lieu? 5. De fait, la clarté des meschans sera esteinte, et l'estincelle de leur feu ne reluira point. 6. Sa clarté sera obscurcie en son tabernacle, et sa lampe qui luit sur lui sera esteinte. 7. Ses pas seront restreints, et son conseil l'abbatra. 8. Car la rets est estendue sous ses pieds, et cheminera sur les flets. 9. Le laqs lui prendra le talon, et les brigands viendront au dessus de lui. 10. Son cordage est caché en la terre, et sa trappe sur le chemin. 11. Frayeurs l'espouvanteront à l'environ et l'accableront à ses pieds, et quelque part qu'il aille, ils le feront cheoir. Nous avons exposé par ci devant, que c'est une doctrine vraye, et bien utile, que Dieu punit les fautes des hommes afin de se monstrer nostre Iuge: moyennant que cela soit prudemment entendu et deduit. Et par cela nous voyons que ce n'est point assez d'avoir apprins en general quelque poinct de l'Escriture saincte mais il faut tellement appliquer à nostre usage que nous en facions nostre profit. L'experience aussi monstre combien il y en a qui abusent de l'Escriture Saincte à tors et à travers, qui prenent les choses à la volee. Ce qu'ils diront est vrai, moyennant qu'il fust bien approprié. Mais quoy? Ils le destournent tout au rebours de l'intention du Sainct Esprit: et voila comme la verité est du tout corrompue. Or c'est ce que fait ici derechef Bildad. Car il prend ce qu'il avoit desia dit ci dessus, que les meschans combien qu'ils prosperent pour un temps, seront en la fin confus, et que Dieu ne permettra point que leur prosperité dure à tousiours. Cela est vrai: mais cependant il passe mesure, quand il entend que les punitions que Dieu envoye sur les meschans s'accomplissent, et apparoissent tellement, qu'on cognoit finalement à veuë d'oeil en ceste vie presente que Dieu est leur Iuge. n contraire IOB CHAP. XVIII 65 cela ne se voit pas tousiours, il ne nous en faut point faire une regle generale. Voila eu quoy Bildad s'abuse, voire combien qu'il y ait une doctrine qui de soy est bonne et saincte. ainsi iaçoit que de prime-face il sembleroit qu'il n'y eust point de mal, si est-ce quand nous aurions ceci persuadé, c'est assavoir, que Dieu punit a veuë d'oeil tous les meschans, voila le danger qui y sera. Qu'ainsi soit, alors qu'il adviendra tout au rebours que nous ne l'aurons conceu, il nous semblera que Dieu n'est plus Iuge du monde, qu'il a quitté son office, et que les choses se gouvernent ici par fortune. Voila un blaspheme execrable. Apres nous serons tentez d'impatience, tellement que ce sera pour nous despiter, voyans que Dieu ne donne point ordre aux confusions: et finalement nous serons solicitez de nous adonner a tout mal: car nous cuiderons que c'est temps perdu de bien faire, veu que Dieu n'a nul regard aux hommes pour les conduire, mais les laisse comme à l'abandon: bref, tant s'en faut que nous le puissions invoquer, que nous serons pleinement alienez de lui. Et ainsi sous ombre d'une doctrine bonne, voici Bildad qui renverse toute religion, toute crainte de Dieu, et met les hommes en estat de desespoir. Voila pourquoi i'ai dit, que nous devons bien demander à Dieu prudence, pour appliquer à nostre profit et edification ce que nous lisons en l'Escriture saincte, et ce qui nous est tous les iours monstre quant à ses iugemens. Or Bildad en premier lieu est fasché de ce qu'on ne l'a point escouté, et de ce qu'on n'a point receu ce qu'il disoit: vray est que s'il eust enseigné fidelement, et à propos, il avoit iuste raison d'estre fasché. Et pourquoy? Si nous sommes constituez pour porter la parole de Dieu, et la doctrine de salut, et que nous voyons que les hommes qui nous escoutent sont endurcis, ou bien qu'ils se mocquent de ce que nous aurons proposé: si nous avons quelque zele à Dieu, si nous portons reverence à sa parole, nous devons estre faschez et . marrie. Et pourquoy? Ce mespris-là ne s'adresse point à nous, mais au Dieu vivant, duquel nous sommes messagiers Celui donc qui servira loyaument à Dieu portant sa parole, doit estre contristé, sinon que son labeur profite, voyant qu'on fait iniure à Dieu, en ne recevant point ce qu'il dit. Et d'autre costé nous devons procurer, entant qu'en nous est, le salut des ames: car nous voyons que les hommes s'en vont à perdition, d'autant qu'ils n'escoutent point Dieu, et que quand ils sont ainsi obstinez contre les bons advertissemens, les voila perdus: pour cela (di-ie) ne devons-nous point estre faschez? Si donc Bildad eust enseigné comme il devoit, il avoit iuste occasion de se plaindre, d'autant qu'on n'avoit point receu son propos: mais puis qu'il a corrompu la verité, et qu'il l'a convertie 66 en mensonge, il ne faut point qu'il se contriste. Toutes fois nous sommes ici admonnestez quand on nous presentera quelque doctrine, de disoerner ce qui en est: que nous ne reiettions point ce qui nous est incognu: comme nous en verrons qui ne font pas grand cas, si on leur veut monstrer ce qui seroit utile pour leur salut, de reietter tout. Que nous n'ayons point donc cest orgueil-là en nous: car non seulement nous contristerions les hommes qui demandoient nostre bien, et qui nous vouloyent servir: mais nous contristerions l'Esprit de Dieu qui habite en eux, et qui leur donne ce zele de nous edifier, et de nous presenter ce qui est bon et propre. Voila donc comme il nous faut bien garder de mespriser ce qu'on nous propose, iusques à tant que nous ayons cagnu ce qui en est. Au reste, quand Bildad reproche ici à Iob, Qu'il descire son ame comme en fureur, par cela nous sommes admonnestez (comme il a este touché ci dessus) que quand les hommes se tormentent en leurs passions, ils ne gaignent rien, sinon qu'ils se plongent tousiours en leur mal, qui leur tournera aussi sur la teste. Il est vrai qu'un homme qui sera affligé, pensera s'estre allegé d'autant s'il murmure, s'il se tempeste, s'il se despite, si mesmes il desgorge quelque blaspheme contre Dieu. Voila (di-ie) comme les hommes se veulent venger, quand Dieu les tient en afflictions. Mais quoy? Ont-ils avancé leur cause en la fin? Mais au contraire, ils ne font que descirer leurs ames, comme il est dit en ce passage, voire par fureur. Les Payens mesmes ont bien sceu dire, que la colere d'un homme est une ardente fureur, et impetueuse. Or quand un homme ne se peut assubiettir à Dieu en son afuiction, mais qu'il s'aigrit tousiours d'avantage, ie vous prie, D'est il pas comme un enragé? n'est-ce pas comme s'il vouloit resister à Dieu? le ne di pas que nous n'ayons des passions quand Dieu nous envoye quelques adversitez: mais si nos passions n'ont ni bride ni attrempance, et que ce soit pour nous enflammer et pour nous picquer à l'encontre de Dieu que nous soyons pleins d'amertume: alors il faut bien que nous soyons possedez de rage, comme i'ay desia dit, quand nous viendrons ainsi heurter à l'encontre de Dieu. Et la creature oseroit elle faire cela, sinon qu'elle fust despourveuë de sens et de raison? Il est bien certain que non. Voici donc un passage que nous devons bien noter: car combien que Bildad applique ceci mal à la personne de Iob, si est-ce qu'en soy ceste sentence est vraye, et nous doit servir, quand nous voyons que impatience est une espece de fureur en l'homme. Et qu'est-ce à dire Impatience? Ce n'est pas une simple passion, quand nous sommes faschez de nos maux. mais c'est un despit excessif, quand nous ne SERMON LXVII 67 pouvons pas simplement nous assubiettir à Dieu, afin qu'il dispose de nous à sa volonté. Si donc nos passions sont tellement desbordees que nous ne puissions tenir mesure en nos afflictions, voila comme l'impatience domine. Or si nous ne les pouvons tenir et moderer, il faut conclure que nous sommes comme phrenetiques contre Dieu, voire enragez du tout. Il est vray que nous ne le confesserons pas: mais puis que le S. Esprit l'a prononcé, voulons-nous avoir un iuge plus competant? Et quand nous aurions bien regarde à nous j il n'est rien dit en ce passage, que l'experience mesmes ne nous le monstre estre tres-vrai. Ainsi donc cognoissons, que celui qui s'est disposé pour tenir en bride courte ses affections, a acquis une grande sagesse. Et de fait, voila aussi à quel propos S. Iaques dit (1, 5), Si quelqu'un a besoin de sagesse, qu'il la demande à Dieu. Et pourquoy? Il avoit parlé de patience. Mes amis (dit-il) estimez quand Dieu vous afflige, et que vous venez en des tentations, que c'est pour vostre profit et salut: or ce n'est point que cela ne soit trouvé estrange, et qu'il n'y ait bien peu de gens qui s'y accordent: mais si quelqu'un a besoin de sagesse, qu'il recoure à Dieu. Comme s'il disoit, Il est vrai que l'esprit humain iamais ne confessera que les tentations et adversitez soyent autant de biens que Dieu nous procure: mais la faute est que nous sommes mal advisez, et que nous ne savons pas ce qui nous est expedient. Que faut-il donc? Estans destituez de sagesse, voire quand nos passions dominent par trop en nous, et nous troublent l'esprit, recourons Dieu: car il saura bien suppleer à nos defauts. Voila donc ce que nous avons à recueillir de ce passage: c'est que nous appliquions nostre estude à moderer nos afflictions, afin que nous ne soyons point par trop despitez quand Dieu nous affligera, sachans que si nous les prenons en patience, Dieu convertira le tout à nostre profit et salut. Au contraire, si nous voulons faire des enragez, et ne point. adoucir nos maux dos consolations que Dieu nous donne: quelle en sera l'issue? Telle que Bildad monstre ici: c'est assavoir, que nous ne ferons que descirer nos ames: comme nous verrons un povre phrenetique qui se iettera au feu, il se precipitera par une fenestre, il fera maintenant mal à autrui, maintenant à soy-mesme, quand sa phantasie le prendra. Ainsi donc eu ferons-nous, quand nous serons transportez de nos coleres: car nous ne ferons point difficulté de nous desborder à l'encontre de Dieu, voire sans regarder que le tout reviendra à nostre confusion. Il nous est donc besoin de peser ceste doctrine, c'est assavoir, de ne point descirer nos ames, mais que nous apprenions de nous remettre du tout à la bonne volonté de Dieu, à ce qu'il face de nous ce qu'il 68 lui plaira. Voila en somme ce que nous ayons, a retenir. Or il est dit puis apres, Le monde changera-il à cause de toy? Les rochers seront-ils transportez de leur lieu ? Aucuns exposent Geste sentence trop subtilement, Le monde, c'est à dire, l'ordre que Dieu y a mis et constitué, changera-il? Et le rocher, c'est à dire, Dieu qui est la force du monde. Mais ce sont choses trop contraintes. Bildad a voulu plus simplement parler, c'est assavoir, que Iob en son propos a renverse l'ordre de nature. Voila en somme ce qu'il a entendu. Et pourquoy? Car Bildad propose, que tout ainsi que Dieu a creé le ciel et la terre, et a constitué cest ordre naturel que nous voyons, aussi il faut que son iugement ait son cours. Cela est bien vrai: mais il le prend mal, d'autant qu'il veut que ce iugement de Dieu soit tout notoire, et qu'on le cognoisse, qu'on le voye à l'oeil, qu'on le touche comme au doigt. En cela il s'abuse. Toutes fois il est bon de cognoistre son intention, afin que nous en recueillions l'instruction qui y est contenue. Il dit donc, Le monde changera-il à cause de toi? C'est à dire, Comment l'entens-tu? Car tu disputes que Dieu n'execute pas ses iugemens ici bas en sorte qu'on les cognoisse: et Dieu a-il constitué cest ordre au ciel, en l'air, en la terre, que quant et quant il ne vueille que ses iugemens soient cognus? Quand nous contemplerons et haut et bas les oeuvres de Dieu, n'est-ce point afin que sa bonté, et sagesse, et iustice, et toutes ses vertus nous soyent cognues? Il est bien certain. Pourquoy est-ce que Dieu nous presente un si beau miroir on toutes ses creatures? N'est-ce point afin d'estre glorifié de nous? Or puis qu'ainsi est, tout ainsi que Dieu nous declare ses vertus en tout le reste, aussi veut-il que ses iugemens nous soyent cognus. Cela est vrai en partie, c'est à dire, moyennant qu'il soit entendu comme il doit: mais Bildad l'estend trop generalement. Que faut-il donc? Toutes fois et quantes qu'on nous parlera de Dieu, que ses oeuvres qu'il nous monstre, et qui nous sont plus prochaines, nous conduisent tousiours plus haut à lui. Exemple: L'Escriture nous parlera souvent de ce que nous voyons tous les iours, c'est assavoir, que Dieu envoyera la pluye, et le beau temps, qu'il fera fructifier la terre, et fera qu'elle nous nourrisse. Or ce n'est point assez que nous cognoissions que la pluye et le beau temps vienent de Dieu, et que quand la terre nous produit nourriture, c'est de sa grace. Il est vrai que voila les fondemens, mais si faut-il passer plus outre, et monter plus haut: c'est assavoir, que si Dieu donne telle vertu à la terre, il faut bien par plus forte raison que nous recevions nostre vertu de lui: car nous sommes creatures plus nobles. La vie qui IOB CHAP. XVIII. 69 est en nous, n'est-ce pas une chose plus grande et plus excellente, que la vertu que la terre a de fructifier? Il est bien certain. Il faut donc que nous cognoissions que cela est une oeuvre de Dieu, et qui en procede. Apres, si Dieu a le soin de nourrir les hommes en ce monde: et pensons-nous que s'il nous est Pere et cela, et qu'il daigne bien avoir regard à nos corps, qui ne sont que povres charongnes, que nos ames ne lui soyent beaucoup plus precieuses? Apres, s'il fait que la semence qui sera iettee en terre, germe apres qu'elle sera pourrie, et qu'elle apporte fruict de nouveau: si nous allons en corruption, Dieu ne nous pourra-il pas restablir en une meilleure vie, veu qu'il monstre une telle vertu en l'ordre de nature? Apres, Dieu a une conduite certaine, quand il fait luire le soleil tous les iours, et le fait coucher: qu'il y a puis apres les circuits de la lune, quant aux mois, et du soleil par chacun an, nous voyons l'ordre qui est aux estoilles, et aux planettes: toutes fois et quantes que nous contemplons cela, nous devons. conclure que Dieu est permanent en sa verité, et qu'il nous en donne ici quelques enseignemens et signes. Quand nous voyons une telle constance en ce qui consiste en l'ordre de nature, que sera-ce de ses promesses qui appartienent à nostre salut, qui n'est pas une chose corruptible, ni subiette aux mutations et changemens de ce monde ? Voila donc comme l'Escriture saincte par les oeuvres de Dieu qui nous sont plus prochaines et familieres, nous conduit plus haut: mais il faut aussi que nous sachions discerner entre les oeuvres de Dieu comme il appartient. Comme quoy? Voici Bildad qui est confus du tout en son propos. Car il dit, Dieu ayant creé le monde à un ordre certain, lequel est maintenu par lui: il s'ensuit donc que ses iugemens sont tous certains, et qu'on les peut voir et cognoistre. Or la consequence est mauvaise. Pourquoy? Dieu veut que le soleil se couche et se leve, et que par cela nous soyons advertis que iusques en la fin du monde il nous donnera les choses qui nous sont necessaires pour nous preserver ici. Quand nous voyons les vignes, et les arbres, et la terre qui fructifie, et bien, c'est Dieu qui nous monstre qu'il a le soin de Geste vie, combien qu'elle soit mortelle et caduque: mais c'est comme s'il nous prenoit par la main pour nous eslever là haut au ciel à soy. Dieu donc veut bien que nous cognoissions cela tout priveement, et nous le commande: mais quant à ses iugemens, il y a une autre raison, car il veut que seulement nous on ayons quelque goust en ceste vie, et que nous attendions on patience, qu'ils apparaissent au dernier iour, car alors les choses qui sont maintenant confuses seront remises en estat: iusques là Dieu n'accomplira point ses iugemens qu'on partie. 70 Et ainsi ces e conclusion que fait ici Bildad n'est pas bonne ni convenable: car il mesle deux choses ensemble, ausquelles il y a grande diversité. Il faut donc que nous usions ici de discretion. Maintenant nous entendons comme ceste sentence est vraye, et toutes fois mal appliquee. Geste sentence est vraye, entant que nous devons estre enseignez et advertis par l'ordre de nature de chercher les choses qui nous sont plus hautes, c'est assavoir, de cognoistre la sagesse, la iustice, la bonté, et la verité de Dieu: et non seulement en ce qui concerne ceste vie transitoire, mais en ce qui est de son royaume celeste et permanent. Et si nous ne le faisons, nostre ingratitude est trop vilaine, et n'aura nulle excuse: car les vignes ne nous devroyent-elles pas crever les yeux? et les rivieres, et les champs, et toutes choses semblables, où Dieu se declare,. et se presente à nous? Si nous ne le pouvons concevoir là, ne faut-il pas que nous soyons aveugles volontaires, c'est à dire, que nous perissions en nostre ignorance? Or venons maintenant à ce qui est ici dit, De fait la clarté du meschant sera esteinte, et sa lampe qui luit sur sa teste sera obscurcie, il n'y aura plus d'estincelle de son feu. Par telles similitudes Bildad veut signifier en somme, que Dieu ne souffrira point que les meschans prosperent à tousiours. Mais il nous faut bien noter, qu'il est bien vray que pour un temps Dieu permettra que les meschans soyent à leur aise, qu'ils facent leurs triomphes, et qu'ils s'esgayent, comme s'ils avoient fortune en leur main. Si Bildad eust bien entendu ce propos, il ne se fust pas ainsi enserré comme il fait puis apres. Et pourquoy? Il confesse ici que les meschans peuvent bien prosperer quelquefois. Oh est-ce donc qu'il s'abuse? C'est qu'il determine un temps, et comme un iour, quand leur prosperité doit prendre fin; et que Dieu convertisse leurs ris en pleurs. Or ce n'est pas à nous à determiner cela. Et pourquoy? Dieu conduira bien les meschans en prosperité quelquesfois iusques au sepulchre, ainsi qu'on le voit, et que nous en avons touché en partie, assavoir, qu'ils descendront en une minute de temps sans fascherie au sepulchre, comme aussi il en est parlé au Pseaume. Voila (dit David Pse. 73, 41) les enfans de Dieu qui trainent leurs liens et leurs cordeaux, ils ne font que languir ici bas: il semble que la mort les poursuive, et toutes fois qu'elle ne les vueille point emporter. Et qu'est-ce des meschans? Ils sont sains et robustes, et meurent sans y penser. Puis qu'ainsi est, notons que ce n'est pas a nous d'imposer nul terme à Dieu, pour dire qu'il esteigne en ce monde la clarté des meschans, et qu'il les pousse en tenebres, c'est à dire, en confusion. Nous ne pouvons faire cela sans arguer nostre SERMON LXVII 71 Dieu. Et puis nous sommes advertis que son plaisir n'est pas tel: car il veut se reserver quelque iugement au dernier iour. Que faut-il donc? Notons en premier lieu ce qui est ici dit, c'est assavoir, que les contempteurs de Dieu, ou les hypocrites auront comme une lampe allumee en leur maison. Il est vrai qu'il exprime la chose par divers termes, la clarté, la lampe, et la splendeur: mais c'est à la façon commune de l'Escriture saincte que Bildad parle ici. Tant y a que ceste elarté ne signifie sinon que les meschans sont à leur aise, et se resiouyssent: et qu'il semble bien que Dieu leur soit favorable: comme à l'opposite c'est une chose assez commune, que nos tribulations et angoisses soyent accomparees à la nuict, et aux tenebres. Or revenons maintenant au propos. Les contempteurs de Dieu, et gens de vie dissolue, ou bien ceux qui n'ont que feintise, pourront bien pour un temps prosperer: et nous le voyons, et faut que nous soyons tous accoustumez et endurcis à cela: car si nous le trouvons nouveau, nous serons troublez et faschez, et faudra que nous quittions le service de Dieu. Nous devons donc estre resolus, que ai Dieu permet que les meschans soyent en delices, et qu'ils se gaudissent ici bas, qu'ils ayent tous leurs plaisirs, il ne faut point que nous en soyons estonnez. Voila pour un Item. Et c'est un exercice qui nous est necessaire, il est vrai qu'il nous semblera dur: mais si est-ce qu'il nous y faut accoustumer (comme i'ay desia dit). Au reste, notons en second lieu, que nostre Seigneur esteindra toute ceste clarté, et qu'apres que les meschans se seront esgayez, il faudra que leurs voluptez et plaisirs qu'ils ont prins, leur soyent bien cher vendus. Et pourquoi ? Ceci ne peut faillir que leur clarté ne soit esteinte. Et voila aussi sur quoy insiste David au Pseaume 37 (v. 10 35 36). Car comment nous exhorte-il de ne porter point envie aux meschans, quand nous les verrons ainsi triompher, et qu'il semble qu'il n'y ait que pour eux, et que leur vie soit reputee heureuse, et qu'ils se glorifient aussi, comme s'il n'y avoit qu'eux qui fussent aimez de Dieu? Quelle raison amene David à ce que nous en soyons asseurez? Or il dit, que cela passera. ,Attendons (dit-il) et nous verrons que ce n'est que malheur de toute la felicité que les meschans cuident avoir. Il est vrai qu'ils seront asseurez en leur bonne fortune (comme ou dit), ils s'y plairont tant et plus: mais en la fin Dieu les ruinera. Il faut donc que nous apprenions de passer outre ce monde, quand nous ne voudrons point estre solicitez de ressembler aux meschans: et que nous cognoissions, Et bien, Dieu monstrera que ce n'est rien d'avoir eu ses aises au monde, que cela n'est qu'une resiouissance qui n'a nulle duree. 72 Vray est que Dieu supporte les siens en leur infirmité iusques-là, que souvent il coupe la broche à la prosperité des meschans: comme aussi il en est parlé au Pseaume (125, 3), que si nous estions tousiours en affliction sans avoir nulle relasche, nous pourrions estendre nos mains à mal-faire: c'est à dire, comme nous sommes fragiles, encores que nous invoquions Dieu, et que nous desirions de le servir, si pourrions-nous estre tentez à nous desbaucher, n'estoit que Dieu moderast nos afflictions, et qu'il reprimast les meschans, et leur donnast de tels soufflets, qu'ils fussent abbatus. Dieu donc exercera bien quelquesfois ses iugemens durant ceste vie caduque, afin de nous supporter aucunement: mais cela n'est point perpetuel, et ne nous en faut point faire une regle generale comme a fait Bildad. Car si nous disons, Dieu esteindra la clarté des meschans: et quand sera-ce ? Auiourd'hui ou demain. Si nous imposons ainsi terme à Dieu, il permettra que nous serons frustrez de nostre attente. Pourtant remettons cela on sa main: Dieu cognoit le temps, et la saison qu'il doit exterminer les meschans. quelquesfois il les engraisse comme on fera un boeuf ou un porceau, ainsi qu'il en est parlé au Prophete (Iere. 12, 3). Or si on engraisse un boeuf ou un porceau, ce ne sera pas pour les faire travailler quand ils seront bien saouls, ce ne sera pas pour les envoyer au froid et au chaud, ne qu'ils endurent la peine comme les autres bestes: mais ce sera iusqu'à ce qu'on a somme le boeuf, et qu'on coupe la gorge au porceau. Ainsi donc en est-il, que Dieu engraissera les meschans, iusques à ce qu'ils soyent venus au poinct du sepulchre. Et pourtant notons bien ce que i'ay desia touche, c'est assavoir, que pour nous appuyer sur les iugemens de Dieu, il nous faut passer outre le monde, il nous faut contempler les choses qui sont encores, cachees devant nos yeux. Voila ce que nous avons à noter. Et ainsi quand nous verrons les meschans estre eslevez, et que tout leur vient à souhait: et bien, devons nous trouver cela nouveau? N'a-il pas este dés le commencement du monde? Les Peres anciens n'ont-ils pas eu ceste tentation, et y ont resisté? Laissons donc cela à Dieu: seulement cognoissons que toutes les delices que prenent en ce monde les meschans leur tourneront à contusion, et qu'il vaudroit beaucoup mieux que Dieu les eust traittez maigrement, que de leur avoir ainsi eslargi de ses graces. Et pourquoy ? Car selon qu'ils auront abusé de sa bonté, il faudra aussi qu'ils soyent tant plus griefvement punis à cause de leur ingratitude. Et ainsi attendons-que Dieu besongne pour faire son office, c'est à dire, pour esteindre la clarté des meschans. Or cependant aussi nous devons bien retenir IOB CHAP. XVIII. 73 les façons de parler qui sont ici mises comme quand Bildad dit: Que les filets sont mis sous les pieds a" meschans, et qu'ils ne peuvent passer que par destroits: et quand Is s'esleveront, ils seront surprins comme au trebuschet, que les laqs seront tendus sous leurs pieds, voire, combien qu'ils soyent cachez, et qu'on ne les aperçoive pas. Suivant cela aussi David dit, Que les meschans marcheront tousiours sur la glace. Il est vrai que le chemin reluit, il est beau en apparence: mais il n'y aura point de fermeté pour eux, et Dieu leur fera faire un faux pas pour se rompre le col soudain devant qu'on y ait pensé. Or ces similitudes conviennent toutes en un, c'est assavoir, pour monstrer que combien que les meschans prosperent, et qu'on ait en admiration leur felicité, qu'elle soit prisee, qu'elle soit mesmes appetee de tout le monde: toutes fois ils s'en vont en perdition. Chacun dira, Et ie voudroye bien estre comme un tel: mais nous ne voyons pas les filets qui sont cachez sous terre. Il semblera que Dieu porte les meschans, et qu'ils ayent mesmes des ailes pour voler: mais quoy? S'ils volent bien haut, c'est pour trebuscher tant plus lourdement: s'ils ont les pieds en terre, il y a les filets qui sont an dessous. Il est vrai que nous ne les verrons pas: mais estans advertis par la parole de Dieu, il nous les faut contempler par foy. Cependant si Bildad eust bien entendu ce qu'il disoit, il ne se fust pas ainsi enserré en des filets de contrarieté. Pourquoy? Car en disant, que les filets sont cachez sous les pieds des meschans, il devoit retenir cela: Et bien, ce n'est pas à nous de voir de nos yeux les filets, iusques à ce que Dieu les monstre. Et quand sera-ce? Ce D'est pas aussi à nous de determiner nul temps. Il faut donc que le hommes s'assubiectissent à la providence de Dieu, et qu'ils ne mettent pas une regle, ne loy generale, pour dire, Dieu fera ainsi, ou ainsi. Or de nostre costé advisons bien d'appliquer Geste doctrine à son droit usage. Quand il est dit, Qu'il y a des filets sous les pieds des meschans: Et bien, prions Dieu qu'il nous conduise par la main, sachans que les filets sons tendus en ce monde pour les hommes: car Satan ne nous assaut point seulement d'une guerre ouverte: mais il fait des embusches, et en cachette il machine nostre perdition tant qu'il lui est possible. Nous ne saurions donc marcher un pas en ceste vie presente, que nous ne soyons en danger d'estre surprins aux filets. lais quoy? Il y a nostre Seigneur qui nous preserve, quand les filets et cordeaux de Satan sont tendus, et tout apprestez pour nous surprendre: nous avons nostre chemin tout fait, et mesmes nous sommes sustenus et guidez par les Anges, comme il est dit au Pseaume 91 (v. 11. 12). Quant aux meschans, ils ont tousiours les filets tendus. Il est 74 vrai qu'ils s'applaudissent à eux-mesmes, et les autres aussi cuideront qu'ils soyent heureux iusques au bout: mais n'est qu'ils ne cognoissent pas ce qui leur est appresté: car Ce n'est point assez ne cognoistre que les filets sont ainsi tendus pour surprendre les meschans, mais il nous faut noter qu'ils sont cachez. Quand donc nous ne verrons qu'un beau chemin et plaisant, et que nous verrons las meschans qui sauteront, et se desborderont, et qu'il semble que Dieu ne les puisse plus retenir: que nous ne laissions pas pourtant de conclure, qu'il y a une horrible perdition qui leur est apprestee. Et pour" quoy? Il ne nous en faut pas iuger selon nostre apprehension, ni nostre regard: et ceux qui le veulent faire, falsifient l'Escriture saincte. Si nous voulons voir les filets, il est dit, qu'ils sont cachez sous terre: et ainsi donc souffrons d'estre ignorans, iusques à ce que Dieu nous revele ses iugemens. le di les iugemens secrets qui ne sa peuvent concevoir sinon par foy: car quand nous en voudrions avoir l'experience a, nostre phantasie, cela seroit mauvais. Voila donc comme il faut que les fideles se retienent en bride, toutes fois et quantes qu'il leur semblera que Dieu favorisa aux: meschans, et qu'il ne les vueille iamais punir ni amener à conte. Ainsi, que les bons soyent lors retenus en ceste conclusion. Et bien, ie ne say quelle doit estre la fin de ceux-ci: mais tant y a que Dieu est le Iuge du monde, i'attendrai en patience, iusqu'a ce que i'en voye l'issue: et puis quand i'aurai ainsi cognu que les meschans seront surprins, ie ne doute pas que Dieu n'accomplisse ce qu'il dit: mais du moyen il ne m'est pas encores cognu: ie ne veux point donc monter outre mes limites, il me suffit de donner gloire à Dieu en tout ce qu'il fait, et de le prier cependant, que i'en puisse faire mon profit, car ce n'est pas à moy de lui imposer loy. Et notamment il est parlé ici du talon: car combien que Bildad regarde à ce qu'il avoit exposé, que les filets estoient sous terre, tellement que les meschans en seroient surprins: si est-ce que sous ce mot de Talon, il exprime, qu'il ne se faut point esbàhir si du premier coup Dieu ne fait point trebuscher les meschans, mais leur laisse faire longue course: mais que quand il semble qu'ils soyent venus iusques au bout, pour triompher plus que iamais, alors il les presse, et leur donne un tel faux-bond, que c'est pour leur faire rompre le col. Il ne se faut point donc esbahir de cela. Souffrons donc que Dieu attende les meschans, et qu'en fin il les prenne par le talon pour les precipiter en ruine. Voila Je quoy nous doit servir ce mot. Or Bildad dit quant et quant, Que de tous costez les frayeurs les espouvanteront, et les feront tomber ou que ce soit: il avoit dit, qu'ils marcheront SERMON LXVIII 75 en lieus estroits, et que quelque part qu'ils aillent, ils ne pourront point eschapper les embusches. Il est vrai que les meschans auront bien l'espace assez longue pour s'esgayer; comme nous voyons qu'ils se desbordent et ça et là: il ne semble point donc qu'ils cheminent tousiours en destroits: il est vrai que nous ne le voyons pas, mais ils le sentiront mieux que nous ne le pouvons pas imaginer. Et au reste, combien que nous ne le contemplions pas tousiours, si est-ce que Dieu accomplit en la fin ce qu'il dit ici, voire selon que Bildad l'exprime, que les frayeurs les espouvanteront. Mais il prend mal les frayeurs, comme s'il falloit que les ennemis de Dieu, et les meschans cognussent et apprehendessent leurs pechez pour en avoir telle crainte qu'ils s'en repentissent: car cela n'est pas. Et pourquoy? Ces deux choses ne sont pas incompatibles, que les meschans soyent estonnez, et que cependant ils se resioussent et s'esgayent, car quand les contempteurs de Dieu se veulent resiouir, ils se transportent, ils s'oublient, ils sont abbrutis, et se font à croire merveilles, en despitant Dieu ils cuident estre les plus heureux du monde. Voila quelle est la ioye des meschans c'est à dire, une ioye forcenee et qui leur oste tout sens et raison, tellement qu'il n'y a plus nulle modestie en eux. Or cependant Dieu les appelle quelquefois à conte, il les adiourne là dedans, tellement qu'ils sont contrains de sentir qu'il faut venir devant lui: et toutes fois, ils ensevelissent ceste cognoissance-la tant qu'ils peuvent, et sont contens de demeurer sourds et aveugles, pour ne point voir ni entendre ce que Dieu leur monstre et declare. Nous voyons maintenant comme nous devons exposer Geste doctrine pour la prattiquer, et pour en faire nostre profit. C'est en somme, que si les meschans ont tout à leur gré, ce n'est pas à dire que leur vie soit heureuse pour cela. Et pourquoy? Le principal bien des hommes quel est-il ? Qu'ils soyent asseurez, qu'ils ayent leurs consciences paisibles et en repos, pour aller et par la vie et par la mort en une vraye constance, et mesmes se resiouyr. Or cela est-il aux meschans? Nenni: car combien qu'ils s'efforcent de despiter Dieu, pour n'avoir nulle tristesse, si faut-il qu'en despit de leurs dents ils soyent contristez et faschez. En cela voyons-nous que leur vie est mal-heureuse parmi tous les biens qu'ils peuvent avoir. En ainsi quand nous cognoistrons que Dieu nous veut estre propice, encores que nous soyons tormentez de costé et d'autre: que cela nous console au milieu de toutes nos afflictions, sachans que Dieu y mettra fin à nostre profit et salut, et à la confusion de nos ennemis. Voila comme il nous faut prattiquer ceste doctrine. Il est vrai qu'elle merite d'estre deduite plus au long, et le sera encores à la lecture prochaine, au plaisir de Dieu: mais pour le present le temps ne porte pas que nous passions plus outre. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 76 LE SOIXANTE ET HUICTIEME SERMON, QUI EST LE II. SUR LE XVIII. CHAPITRE. 12. Sa force sera en famine, et y aura rompure d'angoisse à sa coste. 13. Le premier nay de la mort mangera ses branches, ou les membres de sa peau, voire il mangera ses membres. 14. Son esperance sera arrachee de son tabernacle, et le fera venir le roy de frayeur. 15. Celui qui n'est pas sien habitera en son tabernacle, et le soulphre sera espandu sur son domicile. 16. Ses racines dessecheront au dessous, et ses branches seront couppees en haut. 17. Sa memoire perira de la terre, et n'aura plus de renommee par les places. 18. On le iettera de clarté en tenebres, et sera exterminé du monde. 19. n n'aura ne {ils, ne neveus au peuple, il n'aura point de survivant en ses habitations. 20. Les survivans seront estonnez pour son iour, et ceux qui iront devant seront saisis de frayeur. 21. Voila quels sont les tabernacles du meschant, et le lieu de celui qui ne cognoit point Dieu. Nous avons à continuer le propos qui fut hier commencé: car Bildad monstre ici que Dieu ne laisse point les meschans impunis, quoy qu'il en soit. Or este sentence (comme nous avons dit) est bien vraye, si elle est deuëment entendue, c'est assavoir, pourveu que nous ne vueillons point obliger Dieu en telle façon que nous avons accoustumé qu'il punisse les meschans en telle sorte ou en telle, mais que nous lui laissions la liberté d'executer IOB CHAP. XVIII. 77 ses iugemens. · Or maintenant regardons ce qui s'ensuit. Ici Bildad en premier lieu a dit, Que la force du meschant sera famine, et qu'il y aura compure apprestee (ou disposee) à sa coste. Quand il parle de force, il n'y a nulle doute qu'il n'entende toute puissance: comme s'il disoit, que la nourriture sera convertie au meschant en famine. Et à cela aussi convient la seconde partie qu'il adiouste, Que ses costes n'aurout que rompure: car les costes signifient vertu, comme nous savons que la chair ne pourroit point soustenir l'homme, sinon qu'il y eust les costes qui sont plus dures, là où consiste toute la vigueur. Nous entendons donc en somme que Dieu maudira tellement les meschans, qu'encores qu'ils semblent robustes, et bien fournis de tout ce qu'il leur faut, cela ne sera pas pour les garder qu'ils ne soyent rompus et cassez. Or pour faire nostre profit de ceste sentence, nous avons à observer en premier lieu ce que dit l'Escriture, c'est assavoir, Que l'homme n'est point nourri du pain, mais de la parole qui procede de la bouche de Dieu. En quoy Moyse signifie, que l'abondance que nous aurons ne nous pourra pas soustenir. Quoy donc? Qu'il n'y a que la grace de Dieu. S'il plaist à nostre Seigneur, nous serons substantez, encores qu'il y ait faute de pain, dé boire, et de manger: comme il est dit, Qu'il nourrira les siens au temps de famine. Mais à l'opposite, quand un homme aura ses greniers bien pleins, et garnis, il pourra crever, mais ce ne sera pas qu'il soit soustenu. Bref, Dieu a declaré une fois en la Manne, que c'est lui seul qui nous soustient par sa vertu. Si les viandes que nous mangeons sont benistes de Dieu, elles nous serviront comme la Manne: et quand il y aura faute, Dieu suppleera bien à cela. u reste, si la benediction de Dieu n'est point sur nous, il n'y aura rien qui nous profite, il faudra que nous maigrissions, que nous soyons minez, et consumez avec nostre abondance. Ceste sentence donc de Bildad est bien vraye, et nous voyons comme il y a beaucoup d'autres passages en l'Escriture qui conviennent à cela. Ainsi apprenons d'en faire nostre profit, et cognoissons que nous n'avons ni vertu, ni substance, sinon en la bonté de Dieu quand elle est espandue sur nous, que c'est de là que nous tirons vie, que c'est par ce moyen que nous sommes conservez et maintenus en nostre estat: parquoy mettons là du tout nostre fiance. Et au reste, quand nous verrons les meschans estre robustes, sachons que cela ne durera point tousiours. Vray est qu'il ne nous faut point penser à la façon de Bildad, que Dieu tousiours à veuë d'oeil nous monstre ce qui est ici dit: mais il nous faut attendre en patience et laisser à Dieu la liberté d'executer ses iugemens quand bon lui 78 semblera. Voila ce que nous avons à noter de ce passage. Or il adiouste quant et quant, Que le premier nay de la mort mangera ses branches, ou les membres de sa peau voire, il mangera ses membres: car le mot est reiteré. Quand il est ici parlé du premier nay de la mort, il nous faut entendre une espece plus exquise de mort, car nous en verrons mourir d'aucuns, lesquels trespasseront à leur aise, que Dieu les espargnera: les autres seront tormentez, tellement qu'il y en aura qui languiront quelque temps, et seront mattez iusques au bout: et les autres quand ils meurent, c'est comme en ne sentant rien. Notons donc que ce mot ici, De premier nay de la mort, emporte une violence grande, quand un homme est là tenu comme en torture, que Dieu l'espouvante, qu'il est effrayé, et environné d'angoisses de toutes parts, qu'il ne voit aussi qu'un abysme de toute horreur. Bildad donc dit, qu'il en adviendra ainsi aux meschans. Vray est que nous sommes tous mortels, et que Dieu nous a mis en ce monde à ceste condition de nous en retirer. De fait nous ne pouvons pas venir à la vie celeste, que ce qui est de corruptible en nous, ne soit aboli, comme sainct Paul en parle (1. Cor. 15, 53). Que faut-il donc ? Qu'un chacun se dispose à mourir, cognoissant que Dieu nous fait une grace inestimable, de ce qu'il luy plaist par le moyen de la mort nous delivrer de corruption: et combien que ceste loge caduque de nostre corps soit abbatue, qu'il redressera un edifice en nous, qui est beaucoup plus excellent, d'autant que nous serons revestus de gloire et d'immortalité. Mais au contraire cognoissons que nostre Seigneur envoyera le premier nay de la mort sur les meschans, qu'il faudra que leur mort soit pleine de frayeur, qu'il n'y ait nulle consolation, que le mal ne soit nullement adouci. Et voila aussi en quoy nous differons d'avec les incredules: c'est assavoir, que combien qu'il nous faille passer par la mort tons ensemble, et que cela nous soit commun à tous sans exception: neantmoins Dieu nous tend la main, quand il est question de mourir, tellement que nous allons d'un courage paisible à luy, et que nous luy pouvons en une vraye et droite fiance recommander nos esprits, afin qu'il les reçoive comme un bon gardien et fidele. Mais quant aux meschans il faut qu'ils s'en aillent avec grande violence, qu'ils soyent esmeus et effrayez, qu'ils resistent à Dieu, qu'ils se tempestent, et qu'il n'y ait rien pour les consoler. Toutes fois qu'il nous souviene de ce qui a esté dit, c'est assavoir, que cela ne sera pas tousiours apparent: car quelquefois nostre Seigneur envoyera une mort violente à ses enfans: mais si le corps souffre, ce n'est pas à dire, que leur condition en soit pire quant à l'ame. SERMON LXVIII 79 Et voila eu quoy Bildad s'est trompé, comme nous avons tousiours à retenir cela, c'est assavoir, qu'il ne nous faut point iuger a veuë d'oeil: et d'autant que les iugemens de Dieu nous sont souvent cachez, et que nous n'appercevons pas comme Dieu les execute, que nous n'apportions point ici nostre sens et phantasie. Mais si Dieu execute ses iugemens d'une façon visible, notons-les pour en faire nostre profit: si nous ne les voyons pas, et bien, sachons qu'il a reservé la manifestation iusqu'a dernier iour, afin d'esprouver nostre foy. Mais cependant si est-ce que nous devons estre resolus en ceste conclusion, c'est assavoir, que si la mort est commune à tous les hommes, les fideles toutes .fois sont consolez par la bonté de Dieu, et tellement fortifiez, qu'ils vienent franchement à lui, sachans qu'il les recevra, comme ils sont asseurez qu'il fera bonne et seure garde de leurs ames iusques au dernier iour: que mesmes d'autant qu'elles sont commises en la main de nostre Seigneur Iesus Christ, et il les a prins en sa protection elles ne peuvent perir. Les fideles donc s'en iront franchement à la mort. Aucontraire il y a une mort exquise et espouvantable sur tous incredules, d'autant qu'en premier lieu ils ne savent où ils vont, et puis le iugement de Dieu les persecute, tellement qu'ils ne sauroyent concevoir que toute frayeur et espouvantement. Quand nous oyons que ce privilege nous est donné, nous avons bien à remercier nostre bon Dieu, et nous apprester à vivre, et à mourir à sa volonté. Que donc nous ne luy soyons point rebelles quand il nous voudra tirer de ce monde, veu la consolation qui nous est apprestee. Or il s'ensuit quant et quant, Que son esperance sera arrachee de son tabernacle, et qu'il sera amené au roy de frayeur. Quand il dit, Que l'esperance de l'inique sera arrachee de son tabernacle: en cela il nous est signifié, que Dieu logera pour un temps ceux qui n'en sont pas dignes, en sorte qu'ils auront tout leur aise, mesmes ils habiteront aux palais, cependant que les povres fideles auront à grand' peine de petites cahuettes pour se retirer. Voila donc les contempteurs de Dieu qui sont adonnez à tout mal, qui habiteront en ce monde, comme si la seigneurie leur en appartenoit: ils auront leurs maisons au long et au large, ils auront à se pourmener, et puis ils auront leur esperance en leurs delices c'est à dire, qu'il leur semblera qu'ils soyent si bien appuyez que iamais ne peuvent estre esbranlez, comme aussi il est dit au Pseaume (49, 12), qu'ils despitent l'ordre de nature: et quand on regarde les bastimens qu'ils ont fait ici bas, il semble qu'ils soyent eslevez, et que la main de Dieu ne les pourra point attoucher. Voila donc les deux choses qui nous sont declarees en 80 ce passage. Et pourtant quand nous voyons les contempteurs de Dieu en leurs bravetez, et en leurs magnificences, ne soyons point estonnez de cela. Pourquoy? Ce n'est point d'auiourd'huy qu'un tel train a commencé: nostre Seigneur veut que nous contemplions ces choses, afin de cognoistre que nous ne sommes point encores parvenus à nostre heritage, que nostre salut est caché. Voila comme nous ne devons point estre troublez ni scandalisez voyant que les meschans prosperent, qu'ils ont la vogue, qu'ils ont de belles habitations, et mesmes qu'ils se confient en leur fortune, qu'ils sont enflez d'orgueil, qu'ils ont une esperance qui est si bien enracinee (ce semble) que rien plus. Quand nous voyons cela, et bien, ce n'est pas chose nouvelle. Mais quoy? Notons ce qui est dit, Que l'esperance est arrachee de leur habitation: c'est à dire, que combien qu'auiourd'huy on les voye en telle pompe, et ainsi munis et equippez, qu'il semble qu'ils ayent des rempars de tous costez, et qu'il n'y ait mal qui puisse approcher d'eux pour les fascher: combien donc qu'on voye les meschans estre ainsi à leur aise, et que pour l'advenir il semble que cela doive tousiours durer: neantmoins Dieu accomplira ce qu'il a dit. Et ce n'est point sans cause qu'il est parlé et de leurs habitations, et de leur esprance: car en cela il nous est monstré, que Dieu ne sera point empesché d'executer sa vengeance sur eux, combien qu'ils soyent ainsi eslevez pour un temps, et comme exemptez de toutes les miseres de ce monde. Or en la fin il est dit, Qu'ils viendront au roy de frayeur. Comme par ci devant il a esté parlé du premier nay de la mort, pour signifier une mort violente, et qui est beaucoup plus à craindre que la mort commune: aussi maintenant quand il parle du Roy de frayeur, Bildad signifie une frayeur royale et exquise, c'est à dire, la plus grande qu'on sauroit trouver. Il est vray que par similitude nous pourrons bien prendre le diable pour le Roy de frayeur: mais le sens naturel est celui que i'ay touché Et de fait, c'est une mesme façon de parler, que Premier nay de mort, et Roy de frayeur. Ainsi donc notons en somme, qu'ici les meschans sont menacez d'estre attirez à une frayeur telle et si enorme, que ce n'est rien de toutes les craintes que les bons conçoivent eu ce monde. Or nous devons bien noter ce passage: car si Dieu nous envoye quelque occasion de souci et de frayeur, nous sommes faschez: et de fait, le principal bien que nous pouvons souhaitter en ceste vie, c'est la paix, que nous soyons delivrez et exemptez de toute doute et solicitude. Mais tant y a que si Dieu veut que nous Soyons en souci, il ne nous faut pas pourtant fascher. Et pourquoy'! Car quand nous avons des frayeurs, encores qu'elles soyent grandes, IOB CHAP. XVIII. 81 si est-ce que par ce moyen Dieu nous solicite à recourir à lui: car iamais nous ne viendrions nous cacher sous l'ombre de ses ailes si nous estions asseurez de tous costez. C'est de nous comme des petis enfans: car s'ils ne craignent ils s'esgayent, ils se iettent de costé et d'autre: mais s'il y a quelque crainte qui les espouvante, on ne les peut faire sortir du giron de leurs meres. Les petis poulsins mesmes ne se rassemblent point ai facilement sous les ailes de leurs meres, sinon qu'ils soyent effarouchez, et qu'ils craignent. Noua sommes tant despourveus de sens, que si nous ne savons qu'il y a danger pour nous, nous faisons des bestes esgarees. Et nostre Seigneur pour nous retirer à soy nous envoye des craintes, tellement qu'il faut qu'en despit de nos dents, nous cognoissions que nostre vie est mal asseuree, sinon qu'elle ait Dieu pour sa garde. Voila donc où tendent les soucia et Les frayeurs que Dieu envoye à ses enfans. Et puis ils sont par ce moyen-la accoustumez à se desfier de leurs vertus: car nous ne pouvons pas bien esperer en Dieu, si ce n'est que nous soyons comme desconfits en nous-mesmes, que nous ne sachions que devenir. Il est donc bon que nous ayons des frayeurs. Mais consolons-nous, quand nous voyons que si les meschans sont asseurez, en la fin il faudra que ce repos qu'ils ont auiourd'huy leur soit bien cher vendu. Et pourquoy? Ils viendront au Roy des frayeurs, c'est à dire, à de tels estonnemens, qu'il n'y aura rien qui les puisse delivrer, qu'ils seront en tormens, et angoisses extremes: que si on les veut ramener à Dieu, il n'y aura point de remede: si on leur dit qu'il faut qu'ils s'humilient, afin de s'arrester à la bonté de Dieu, ils ne comprendront point tout cela, et ne le peuvent gouster. Voila (di-ie) quels seront les estonnements de tous les meschans qui auiourd'huy se mocquent de Dieu. Voila en somme ce que nous avons à retenir de ce verset. Or il est dit consequemment, Que celuy qu n'est pas sien habitera en son tabernacle, et que le soulphre sera espandu sur son domicle. Aucuns exposent, qu'il habitera en son tabernacle: mais d'autant qu'il n'est pas sien, que le soulphre sera ietté dessus. Or cela est dur et contraint. Notons donc, que plustost Bildad a voulu signifier, que les habitations des meschans periront, ou bien qu'elles seront transferees à des estrangers. Voila en somme ce qu'il dit, comme en d'autres passages le semblable est dit des vignes et des terres. Et c'est la malediction que Moyse prononce en la Loy contre ceux qui n'obeissent point à Dieu, qui ne lui ont point servi, mais lui ont este ingrats et rebelles, Tu planteras des vignes, et un autre fera vendange: tu semeras, et un autre recueillera la moisson: tu bastiras des maisons, et un estranger 82 y habitera. Quand donc Geste malediction est accomplie, il nous faut cognoistre la main de Dieu. Or comme Bildad dit, que ceux qui possederont des grosses maisons pour un temps, en seront en la fin deiettez, et qu'il faudra que d'autres y succedent, et mesmes quand ils y habiteront, que Dieu les accablera là: qu'il ne faut point qu'ils ayent des pillars pour les dechasser, et quelque autre ennemi qui les vienne voler, qui pille leurs possessions: car le soulphre tombera d'enhaut, c'est à dire, Dieu trouvera des moyens qui sont incognus aux hommes, et extraordinaires, par lesquels il fera perir les mechans, encores qu'ils soyent eslevez en leurs tabernacles, et que nul ne les en face sortir. Voila en somme ce qui est ici contenu. Or moyennant que nous retenions l'advertissement que nous avons mis, ceste sentence est vraye et bien notable Ie di qu'il nous faut retenir, que les iugemens de Dieu ne sont pas tousiours esgaux en ce monde, et qu'ils ne s'exccutent pas d'une façon visible pour estre apprehendez à nostre sens: et ainsi quelquesfois Dieu fera bien que ses enfans seront remuez çà et là, comme nous le voyons: et ce n'est pas d'auiourd'huy que sainct Paul disoit (1. Cor. 4, 11), Nous sommes sans arrest. Entendoit-il que ceste malediction fust sur les enfans de Dieu, qu'ils ne feroyent que vaguer en ce monde? Non: car Dieu les a enseignez par cela de cercher son heritage, et ce repos qui leur est appresté là haut. Quand donc les fideles sont comme oiseaux sur la branche (comme on dit) qu'ils ne savent pas où s'appuyer, qu'ils sont transportez çà et là: ce n'est pas que ceste malediction de Dieu s'execute sur eux, plustost le tout leur est converti à bien et à salut. Mais toutes fois et quantes que nous voyons que nostre Seigneur desole ainsi les meschans et les contempteurs de sa parole, il nous faut cognoistre qu'il nous donne un goust de ceste malediction ici. u reste, quand ils habiteront en leurs maisons, et que nul ne sera pour les molester Dieu a la foudre en sa main, et le soulphre, il les pourra bien faire perir. Car encores que chacun leur favorise, qu'ils soyent maintenus par le monde, et qu'on les supporte, qu'ils soyent munis de tous costez: et bien, cela ne pourra fermer la porte à Dieu, qu'il ne se venge de son costé quand il lui plaira. Il s'ensuit quant et quant, Que sa racine dessechera par dessous, et que ses branches seront coupees par haut. Ici derechef Bildad signifie, que les meschans seront confus, encores que leur fortune semble estre tant heureuse que rien plus: car ceste similitude qu'il amene nous conduit là. Il est vrai qu'il les accompare à un arbre qui aura sa racine sous terre. Voila un arbre qui sera bien planté, et puis par dessus il aura son estendue, il aura son tronc, SERMOM. LXVIII 83 et ses branches, qui mesmes porteront et fleurs, et fueilles, et fruicts. Voila donc quelle est l'apparence des meschans, et des contempteurs de Dieu, et telles similitudes sont bien dignes d'estre notees par nous: car (comme desia nous avons declaré) il ne faut rien pour nous faire ennuyer, quand nous voyons que Dieu ne punit pas du premier coup ceux qui se desbordent à mal, mesmes qu'il semble qu'il leur porte faveur, qu'il les exauce, cela nous fasche, et sommes bouillans en nos desirs, que nous voudrions que Dieu incontinent en fist la vengeance. D'autant plus donc nous faut-il bien noter ce qui est ici dit: c'est assavoir, que les meschans pourront bien estre comme des beaux arbres, ainsi qu'il en est parlé au Pseaume 37 (v. 35): l'ai veu l'inique qui estoit eslevé, voire si haut, qu'il sembloit bien a un cedre de la montagne du Liban: car comme les cedres sont fort eminens entre les arbres, ainsi les meschans entre les hommes, voire tellement qu'il semble que chacun doive estre humilié sous eux. Mais quoi? l'ai passé (dit David) i'ai fait mon chemin, et en retournant i'ai veu qu'il n'y en avoit plus nulle trace. Quand il dit, qu'il a passé, il signifie qu'il a attendu patiemment que Dieu accomplist son oeuvre, et que le temps opportun fust venu. Ainsi nous en faut-il faire, que quand nous verrons les meschans en prosperité, cela ne nous retarde point de poursuivre nostre course, iusques a ce que nous soyons parvenus où Dieu nous appelle. Voila ce que nous avons à noter sur ce passage en premier lieu. Au reste, il nous faut aussi observer ceste menace, que quand les meschans auront prins racine profonde, et qu'il y aura telle prosperité, qu'il ne semble point que nul vent ni orage les esbranle iamais: ceste racine sechera au dessous, c'est à dire, que Dieu besongnera en sorte qu'ils seront ruinez et consumez: et au dessus les branches seront coupees: c'est à dire, en toutes sortes Dieu les persecutera. Or quand nous voyons ceci, recourons aux promesses qui sont donnees aux enfans de Dieu: comme il est dit, que l'homme craignant Dieu est accomparé à un arbre planté aupres d'un ruisseau, lequel tire tousiours humeur et substance, et que ceux qui esperent en Dieu pleinement sont semblables, comme il en est parlé en Ieremie (17, 7. 8). Prions donc Dieu que nous tirions humeur de lui, et que ce qui est dit en l'autre passage du Pseaume (92, 13) soit accompli en nous, Que le iuste fleurira comme la palme, et qu'il prosperera, voire en la maison du Seigneur. Que nostre Seigneur donc nourrisse tousiours nostre racine au dessous: et qu'encores que nous n'ayons point apparence devant les hommes, nous ne laissions point d'avoir nostre vie cachee en lui: et s'il lui plaist de nous donner quelque apparence: et bien, que ce soit pour magnifier sa benediction, 84 afin que nous soyons exemple et tesmoignage de sa bonté: aussi s'il lui plaist de retrancher Dos branches quelquefois qu'il face profiter cela: comme quand on coupera une vigne, et qu'on la taillera,. c'est pour puis apres lui faire porter bon fruict: autrement qui y laisseroit tout ce seroit pour l'abastardir. Cognoissons donc que s'il plaist à Dieu de couper nos rameaux, c'est pour nous faire tant mieux fructifier en lui, quand il aura esté de ce qui est superflu en nous: qua le tout nous sera converti à bien. Cependant cela aussi servira, que nous serons retenus pour n'estre point solicitez à ceste tentation de prier Dieu, qu'il nous face semblables aux meschans, c'est à dire, qu'il nous face prosperer comme eux. Voila quant à ceste similitude. Or il est dit aussi, Que leur memoire perira en terre, et qu'ils n'auront plus de renommee par les places.. Il est vrai que nous ne devons point mettre nostre confiance en ce monde pour y cercher nom et gloire. Car aussi l'Escriture saincte se moque de ceste vanité-là., quand elle dit, Que ceux. qui mettent ainsi leurs noms en terre, n'ont iamais CO ,nu que c'est de Dieu, ne de son royaume. Il ne faut point donc que nous soyons affectionnez de nous faire renommer en ce monde. Mais tant y a que ce n'est pas aussi en vain que Dieu a promis ceste benediction aux siens, que leur memoire sera à iamais, qu'elle sera beniste. Et comment cela? C'est d'autant que nostre Seigneur en despit de l'ingratitude du monde fera que les siens encores seront renommez, et on bonne sorte: ils seront contemptibles pour un temps, voire subiects à beaucoup de calomnies et d'opprobres, mais Dieu les en delivrera finalement, et faudra que leur integrité soit cognue. Voila donc comme la memoire des bons et enfans de Dieu sera beniste. Il est vrai que cela n'est point tousiours accompli en ce monde, mais il adviendra souventesfois. Et puis quand Dieu parle de la memoire, il entend quant à ceux qui ont discretion pour iuger: car les incredules sont aveugles et ignorans quant bien discerner les enfans de Dieu: mais cela ne diminue rien de la promesse que Dieu nous: donne. Or venons maintenant à ce que dit ici Bildad, La memoire des meschans perira. Quand il parle ainsi, notons que c'est une malediction qui est bien propre aux contempteurs de Dieu suivant ce que nous avons des a touché. Car ils sont enyvrez de leur folle ambition, qu'il leur semble que leur immortalité ne perira iamais du monde, et qu'on parlera d'eux à tousiours: et nous voyons au contraire comme il en va. Car pourquoi est-ce qu'ils se tourmentent ainsi? C'est afin qu'on parle d'eux. Et bien, les contempteurs de Dieu ont-ils ainsi appeté de se faire valoir en la bouche des hommes? IOB CHAP. XVIII. 85 Dieu leur tourne cela tout au rebours: car 8i leur memoire demeure, ce sera un opprobre, et on ne parlera d'eux, sinon en moquerie, et en derision. Et nous avons veu comme ceux qui ont esté ainsi transportez de Geste vaine convoitise, Dieu ne les ensevelit-il pas, qu'on ne sait plus que c'est d'eux? Quand il aura semblé que tant que le monde dureroit on parleroit d'eux, et que mesmes ils ont estimé qu'un chacun d'eux seroit le plus grand (car combien qu'ils en veissent beaucoup qui marchoyent devant, si est-ce qu'un chacun pensoit, le serai le principal) et bien, Dieu les a ensevelis (comme nous avons dit) et quand on parle, en quelle sorte est-ce? Il faut qu'on sente leur vilenie, et leur ignominie. Et cela ne vient-il point de ceste malediction de Dieu? Ainsi donc notons, que Bildad a ici exprime le principal de ce que demandent ceux qui sont addonnez an monde. Or ceci doit bien estre observe: car si Dieu fait perir nostre memoire quant au monde, et qu'y perdons nous? Quel dommage? Car nous savons que nos noms sont escrits au livre de vie Esiouissez vous (dit nostre Seigneur Iesus à ses disciples Luc. 10, 20) car vos noms sont escrits au registres de Dieu, et de vostre salut eternel. Ne voila point pour nous contenter ? Nous ne sommes par comme ces fols, qui n'ont autre immortalité que de faire parler d'eux. Or cela est par trop maigre: mais nous savons que Dieu a enregistré nos noms en son livre, qu'il y a ce testament qu'il a escrit, voire de sa propre main, c'est à dire, en son conseil eternel (car la main de Dieu est ceste ordonnance qu'il a faite immuable) et puis il a ratifié le tout par le sang de nostre Seigneur Iesus Christ, il l'a seellé par la vertu de son sainct Esprit. Quand donc nous avons là nostre memoire entre les Anges de paradis, entre les Patriarches, et Prophetes, et entre les Apostres, n'avons-nous point dequoy nous contenter ? Et ainsi, combien que nostre memoire soit destruite en ce monde, nous ne perdons rien pourtant: mais voila comme Dieu fait que la memoire des siens est beniste (comme desia nous avons touché) encores qu'ils soyent en mespris pour un temps, et tenus on ce monde comme fiente et ordure, ainsi que sainct Paul en parle (1. Cor. 4, 13): car il les accompare à des tripes pleines d'ordures qu'on iette là. Voila donc comme les fideles sont exercez pour un temps, voire mesmes qu'ils sont en malediction, comme s'ils portoyent tous les pechez du monde: mais en la fin Dieu fait reluire leur integrité comme l'aube du iour, et ils sont en memoire beniste. Nous voyons qu'Abraham de son temps a esté mesprisé et reietté. Qu'est-ce qu'on a peu estimer de Iacob? Mais nous voyons que leur memoire est beniste. Chacun s'est rué sur David, on 86 l'a maudit, on l'a despité, il a esté comme un ver de terre, il a este en opprobre et en moquerie iusques au: plus mesprisez, et un chacun l'avoit comme en abomination: et toutes fois nous voyons comme sa me noire est beniste, voire en l'Eglise de Dieu, car quant aux incredules, il ne faut point que là on cherche d'avoir memoire, ni renommee, d'autant que ce sont povres aveugles qui ne peuvent iuger, et ne sont point capables de discerner entre le blanc et le noir. Voila donc ce que nous avons à noter de ce passage. Or il est adiousté consequemment, Qu'ils seront deiettez de clarté en tenebres, qu'ils seront exterminez du monde, qu'ils n'auront ne fiIs ne neveus au peuple, et qu'ils n'auront point de survivant, ou d'heritiers en la terre où ils habitent. Ici Bildad conforme le propos qu'il avoit tenu, c'est assavoir, que si Dieu fait prosperer les meschans, ce n'est point à tousiours. Et cela est bien vray: car quelle felicité y a-il en leur condition, veu qu'il faut que tous leurs ris soyent convertis en pleurs? Ainsi donc cognoissons que la clarté presente des meschans est pour les conduire au chemin de tenebres. Quand nous oyons cela, de nostre costé, si nous sommes en tenebres, c'est a dire, en afflictions (omme le mot aussi l'emporte) que nous ne sachions de quel coste nous tourner, que nous ayons tant de miseres tout à l'environ de nous, que nous ne voyons nulle issue: et bien, sachons que ces tenebres tant obscures seront un chemin pour nous conduire à la clarté de Dieu: car il a une façon admirable pour conduire les siens à salut, voire quand il semble qu'il les vueille faire perir. Sommes-nous donc comme en perdition? Cogoissons que Dieu par ce moyen-la nous tire à salut. Sommes-nous en tenebres obscures? Cognoissons qu'il nous pourra bien amener à clarté. Voila ce que nous avons à recueillir de ce passage. Au contraire voyons-nous les meschans estre là enflez de leur noblesse, et qu'ils font leurs grandes parades, et estendent leurs ailes? Et bien, il est vray que les voila en grande clarté: mais attendons que Dieu accomplisse ce qui est ici dit, c'est assavoir, que les tenebres vienent. Voila donc une chose bien utile, comme nous voyons, de savoir, que si pour un temps Dieu fait prosperer les meschans, leur condition n'en est pas meilleure: car il faut tousiours regarder à l'issue. Et à l'opposite, si les povres fideles sont ici angoissez, qu'ils ne sachent que devenir, que leur condition n'est point pire pour cela. Et pourquoy? Regardons la fin: c'est que Dieu par tenebres les veut conduire à la clarté. Au reste, quand il est dit, que les meschans n'auront point d'enfans, ne de successeurs, et qu'ils ne laisseront point d'heritiers en leurs habitations, c'est suivant la malediction de la Loy' car il est SERMON LXVIII 87 dit, que le lignage est une benediction de Dieu: et encores que nostre Seigneur vueille que tous les biens de ceste vie lui soyent dediez, et qu'on l'en cognoisse autheur, pour lui en rendre la louange: neantmoins par special il prononce, que quand il donne lignage à quelqu'un, il le benit par ce moyen-la. Or Bildad, encores que lors la Loy ne fust point escrite, avoit ceste doctrine imprimee de Dieu, c'est assavoir, que nostre Seigneur exterminera les meschans, en sorte qu'il ne laissera nul de leur race, que tout cela ne soit aneanti. Si on allegue, que nostre Seigneur permettra bien que ses enfans mesmes soyent steriles: la response est à Gela, que ces maledictions ici sont converties en bien aux enfans de Dieu souventesfois. Et ne faut pas aussi que nous facions une regle generale, et indifferente pour dire, qu'à tous propos Dieu face visiblement ce qu'il prononce: car il nous lui en faut laisser le iugement par dessus pour en disposer en temps et lieu, et comme bon lui semblera. Nous verrons donc quelquefois qu'un homme fidele et craignant Dieu n'aura point de lignee en ce monde: ce n'est pas à dire pourtant qu'il soit maudit de Dieu. Car voila le premier iuste, quelle race a-il laisse? Et mesmes quand la promesse est donnee à Abraham, que son lignage sera comme le gravier de la mer, et comme les estoilles du ciel, a-il de semence en grand nombre? Combien laisse-il d'enfans apres sa mort? Il est vray qu'il en a quelques uns outre Isaac: mais Dieu les retranche, comme aussi ils n'estoyent pas dignes d'estre enfans d'Abraham. Il est vray qu'apres lui, Isaac son fils a bien deux enfans: mais l'un est meurtrier en son coeur, et il est contraint de chasser l'autre, et de le bannir de sa maison. Nous voyons donc que quand les fideles ne laisseront point d'enfans apres leur mort, ils ne laisseront pas d'estre bonis de Dieu pour cela: car ils ont un parentage continuel au ciel, 88 quand il plaist à Dieu de les conioindre non seulement avec tous ses saincts et fideles, mais avec les Anges aussi. Mais quant aux meschans, il faut que ceci soit cognu une malediction que Dieu leur envoye, car il leur semble que tout soit perdu pour eux, quand ils ne pourront point avoir d'heritier ne de successeur: et Dieu les en prive par sa iuste vengeance, et par une punition qui leur est propre d'autant qu'elle est du tout repugnante à leurs affections. Et est encores ce que nous avons à observer en ce passage. Or au reste, quand Bildad conclud en la fin Que ceux qui viendront apres seront estonnez, et que ceux qui marcheront devant seront saisis de frayeur, et que telle est l'habitation des meschans, et de ceux qui ne cognoissent point Dieu: c'est pour conformer son propos, c'est assavoir, que Dieu punira les meschans en telle sorte, que le monde sera estonné de contempler leur condition, tant elle sera malheureuse. Ceste sentence ici est bien vraye, et nous en devons bien faire nostre profit, et la retenir, pourveu que nous ne suivions point Bildad, en ce qu'il enclost en ceste malediction et Iob, et tous ceux qui sont affligez, Et pourquoy? Car (comme nous avons dit) les afflictions sont communes aux enfans de Dieu aussi bien qu'aux meschans. Il nous faut tousiours regarder de laisser à Dieu la conduite de toutes ces choses comme aussi elle lui appartient. Ainsi donc quand nous serons povres et affligez que le monde nous estimera miserables: que nous ne laissions pas pourtant de nous appuyer sur la bonté de nostre Dieu, attendans qu'il nous delivre pleinement de toutes nos povretez et afflictions, quand nous nous remettrons tousiours à luy. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. IOB CHAP. XIX 89 LE SOIXANTENEUFIEME SERMON, QUI EST LE . SUR LE XIX. CHAPITRE. 1. Iob respondant, dit, 2. Iusques à quand affligerez-vous mon coeur, et me minerez d e vos propos? 3. Desia vous m'avez rendu confus par dix fois, et n'avez point honte, et vous estes endurcis contre moy. 4. Si i'ay failli, ma faute demeurera avec moy. 5. Mais si vous-vous magnifiez, et vous esleve en ma calamité, 6. Sachez que Dieu m'a assiegé de sa puissance, et m'a environné de sa rets. 7. Si ie crie pour l'outrage, il ne me respond point: si ie m'escrie, ie n'ay point de droit. 8. Il a enclos mon chemin tellement qu'il n'y a point d'issue, et a mis les tenebres en ma voye. 9. Il m'a despouillé de ma gloire, il m'a esté la couronne de mon chef. 10. Il m'a destruit de toutes parts, et ie suis esvanoui: il a esté mon esperance comme d'un arbre. 11. Son ire s'est eslevee contre moy, et m'a tenu pour son ennemi. 12. Sa gendarmerie est venue, ils m'ont environné, et ont mis leur camp à l'entour de mon tabernacle. Nous avons veu quelle estoit l'intention de Bildad, quand il a argué Iob. Il prenoit ce theme general, Que Dieu ne laisse pas les meschans impunis. Là dessus il concluoit, qu'il falloit donc que Iob fust de ce nombre, puis qu'il estoit si griefvement affligé de Dieu. Or Iob le reprend, d'autant qu'il ne faut point estimer sa vie selon l'affliction qu'il enduroit, et que Dieu ne le punit point pour fautes qu'il ait commises, mais qu'il y a un iugement secret et incognu aux hommes. Or devant que venir là, il se plaint de ses amis, pource qu'ils s'estoyent ainsi endurcis contre luy. Vous n'avez point de honte (dit-il) de me rendre ici confus desia tant de fois: vous-vous estes endurcis, ou estrangez, car le mot peut emporter et l'un et l'autre: mais le plus propre c'est qu'ils se sont endurcis, n'ayans pitié ne compassion de ses maux. Nous voyons donc maintenant où tend ceste plainte. Mais quand il adiouste, Que s'il a failli, sa faute demeurera en luy, en cela il monstre qu'il estoit passionné outre mesure: car s'il avoit failli, il devoit recevoir correction paisiblement. Et c'est une façon de parler qui conviendra plustost à un homme incorrigible ou desesperé, qu'à un enfant de Dieu de dire, Laissez moy, car ie porteray ma punition. Ay-ie peché aux despens dautruy ? Iob neantmoins est tenté iusques là, voyant qu'il ne peut avoir autre raison de ses amis: mais cependant il retourne au principal, et n'insiste pas là, pource qu'il avoit 90 mauvaise cause: mais il dit, Pretendez-vous de gaigner contre moy en vous magnifiant, pource que vous me voyez en tel estat, et qu'il vous semble que ma cause soit perdue, et que ie serai condamné, pource qu'on me voit une si povre creature que rien plus? Cognoissez (dit-il) que Dieu m'a perverti en iugement: c'est à dire, Il ne faut point disputer ici par raison: car Dieu ne se reglera pas selon les hommes: Ie ne puis avoir droit de lui. I'aurai beau contester: mais si est-ce qu'il faut que ie porte mon mal, et que i'en soye accablé, et cependant si ie crie, si ie me lamente, ce n'est point pour adoucir mon mal, ie n'en aurai nul profit car il s'est declaré ennemi contre moi, il m'a envoyé des maux infinis, comme une armee qui m'assiege. le suis ici tormente, et qui pis est, le ne voi nulle issue en tout mon chemin, et semble qu'il m'ait enclos et enserre, et qu'il n'y ait moyen aucun d'eschapper de ses miseres qui me pressent, et me tormentent. Or ces propos seroyent bien estranges de prime face, sinon que desia nous eussions entendu en partie sur quoi Iob se fonde, et puis que derechef cela nous fust reduit maintenant en memoire, comme il sera au plaisir de Dieu. Mais suivons le propos de Iob. Ceste plainte qu'il fait à ses amis est iuste: c'est assavoir, qu'ils prennent plaisir à le rendre confus. Or (comme il a esté traitté par ci devant) si un homme est batu des verges de Dieu, combien que nous ayons iuste raison de le reprendre: toutes fois cela se doit faire avec un esprit de douceur, afin que la medecine ne soit par trop aspre, attendu que la main de Dieu en soi a desia assez de rigueur sans qu'on y adiouste plus. Si un homme s'esgaye à l'encontre de Dieu et qu'il semble qu'il ne sente nul mal, qu'il face de l'enragé, et qu'on ne puisse chevir de lui: là nous avons à user d'une plus grande aspreté: car il faut domter une telle arrogance, quand les hommes abusent de la patience et bonté de Dieu: et si du premier coup il ne les traite pas comme ils ont merité, qu'ils s'endurcissent, et deviennent plus obstinez, pource qu'il les supporte: voila (di-ie) où nous devons user d'une plus grande severité, car il n'y a point de propos que les hommes se moquent ainsi de Dieu, et qu'ils convertissent sa bonté et douceur en telle poison, qu'ils s'enveniment de plus en plus à l'encontre de lui. Que si on les traitte doucement, ils s'esgayent en leurs delices pour estre comme forcenez, on ne peut arracher SERMON XIX. 91 nulle raison d'eux, ni les attirer à repentance. Mais quand un homme sera matté, qu'on verra que desia Dieu y a tellement besongné, que nous devons estre esmeus de compassion: si nous venons là avec toute rigueur, et que sera-ce? Nous monstrons bien qu'il n'y a nulle humanité en nous. Vrai est que quand un homme seroit le plus affligé qu'il est possible, si nous le voyons encores estre endurci contre Dieu, et que toutes les corrections qu'il aura receues ne l'ayent point corrigé, il faudra alors user de rigueur: mais tant y a qu'encores devons-nous avoir pitié du mal que nous voyons, et si nous sommes humains, il y aura aussi quelque attrempance et douceur, et nous userons d'une façon aucunement paisible. Or aux amis de Iob il n'y a rien en de semblable: car s'ils l'eussent prins comme ils devoyent, ils eussent trouve qu'il s'humilioit sous la main de Dieu: et de fait, encores qu'il trouvast estrange d'estre ainsi traitte, neantmoins il ne laissoit pas de confesser que Dieu estoit son Iuge, et qu'il avoit toute puissance sur lui. Là dessus ils viennent detracter de lui, et lui font à croire (contre toute verité) qu'il estoit un meschant, qu'il n'y avoit qu'hypocrisie en lui, que iamais il n'avoit servi à Dieu de coeur, et que ceux qui n'estoyent point affligez tant que lui, estoyent beaucoup meilleurs et plus iustes. Il falloit que Iob renonçast Dieu, et parlast contre sa conscience, pour leur accorder leur dire. Voila donc sur quoi il insiste Or par cela nous sommes advertis, quand Dieu affligera quelques uns de nos prochains, de ne point conclure si tost qu'ils sont les pires du monde: mais regardons de iuger en equité comme nous voudrions qu'on fist de nous, Possible que Dieu veut esprouver leur patience. Encores qu'ils ayent cheminé droitement devant lui, et en un bon zele: tant y a qu'il veut que nous ayons des miroirs. Et s'il lui plaist de faire que la cause nous soit incognue, ou bien s'ils ont failli, et que Dieu les punisse: tant y a qu'il ne nous faut point encores mesurer leurs pechez par la punition que nous voyons. Et pourquoi? Car il s'adresse aux iustes plus durement, qu'à ceux qui sont des pires, pource qu'il reserve les plus meschans iusques en la fin: et cela est pour les rendre tant plus inexcusables: car ils ne font qu'amasser un thresor de son ire, et de sa vengeance tant plus horrible sur leurs testes. Voila donc comme il nous faut estre prudens et moderez quand nous verrons des povres personnes en affliction, afin que nous n'y allions point au pis. Et au reste, encores que Dieu nous monstre quasi au doigt qu'il a iuste cause, quand il envoye telles calamitez sur quelqu'un, que nous sachions faire nostre profit: et pour ce faire que nous regardions à nous, car quand Dieu nous tait ainsi sentir ses 92 iugemens, il nous veut instruire aux despens d'autrui. Ce ne sera rien donc quand nous condamnerons ceux qui endurent, sans avoir esgard à nos personnes: mais il faut qu'un chacun entre en soi, et qu'il regarde, Helas!! si mon Dieu m'a preservé, ie suis tenu d'autant à lui: et mesmes ie pourroye encore estre chastié en une sorte et en l'autre: il faut donc que ie cognoisse que tontes fois mon Dieu m'espargne, et que cela vient de sa pure misericorde que ie ne suis pas affligé iusques au bout, et mesmes que ie suis ici à mon aise, et à mon repos. Que nous cognoissions (di-ie) ces choses, afin que nous ayons occasion d'estre nos iuges, et que nous ne condamnions point les autres sans regarder à nous. Or cependant nous voyons quelle tentation c'est, quand les hommes apportent un iugement pervers et mauvais sur nous, et qu'il est bien difficile de tenir alors mesure, veu que Iob qui a eu une patience telle que nous savons, et que l'Escriture prononce, neantmoins s'est ici ietté hors des gons, et n'a peu se tenir en bride qu'il ne lui eschappast un mauvais propos. Il est vrai qu'il se plaint à bon droit: mais cependant ceste sentence est d'un homme incorrigible, Si i'ai failli ma faute demeurera avec moi. Car encores que les hommes nous soyent trop inhumains quand nous aurons failli (comme nous en verrons qui auront un zele trop ardent, ou qui n'apportent point de telle attrempance comme il seroit bien requis) si est-ce que les enfans de Dieu se doivent tousieurs humilier: car que savons nous si Dieu cognoist des vices en nous plus que nous-mesmes? et de fait, nous n'appercevons point la dixieme partie de nos pechez. Dieu donc nous envoyera quelquesfois une correction plus dure que nous ne pensons qu'elle nous soit convenable: mais c'est que nostre maladie nous est cachee. Nous voyons que David a eu ceste consideration-la envers Semei. Il savoit bien que Semei estoit un meschant, et qu'il n'estoit mene que d'un esprit d'aigreur et d'amertume contre lui: et nonobstant il dit, Que sait-on si Dieu lui a commande de se ruer ainsi sur moy? Voila David qui regarde, que Dieu le tenoit entre ses mains, et qu'il vouloit qu'il fust manié rudement. Or si nous devons attribuer â Dieu ce que les meschans nous persecutent pource qu'il se servira d'eux comme de fleaux pour frapper iustement sur nous: que sera-ce quand nous en verrons qui d'un bon zele taschent à nous reduire, et qui desirent nostre salut s'ils n'y vienent pas en telle douceur comme il seroit requis: faut-il pourtant que nous facions des chevaux eschappez pour reietter tout? Quel propos y a-il? Nous monstrons bien par cela, que nous ne sommes pas gouvernez par l'Esprit de Dieu, en façon que IOB CHAP. XIX. 93 ce soit. Or nous voyons que Iob à este tenté en cest endroit, et d'autant plus devons-nous estre sur nos gardes. si cela est advenu à un homme qui estoit comme un Ange du ciel, ie vous prie que sera-ce de nous, sinon que nous facions bon guet contre Satan? ne nous aura-il bien desbauché tantost? Or tant y a que s'il a une fois entree en nous, nous ne saurons bonnement de quel coste nous tourner pour nous reduire quand nous aurons decliné du droit chemin. Et ainsi que ce passage nous serve de telle instruction comme i'ai dit: c'est assavoir, que si les hommes s'eslevent ainsi contre nous, et qu'ils nous soyent par trop importuns, et qu'ils ne soyent pas si moderez comme il seroit besoin: toutes fois nous cognoissions qu'il nous sera tousiours bon pour nostre salut de recevoir les corrections qui nous sont faites. Et pour nous humilier, apprenons d'entrer en nous-mesmes et que nous ne soyons point despits et chagrins, quand on nous reprendra trop aigrement, et qu'on descouvrira nostre turpitude. Pourquoy est-ce (comme nous voyons) que les hommes tempestent sans regle, et sans modestie souventesfois? Pource qu'ils ne regardent point à Dieu. Car si un homme qui sera accusé cognoissoit, Or çà i'ay failli voirement, et ie me sens coulpable, et i'ay beau m'excuser devant les hommes: que ie me iustifie, que i'esblouisse les yeux et de moy et de mes prochains, et que ie pense qu'on me fait grand tort: helas! ie ne puis pas eschapper la main de mon Dieu: qu'est-ce que ie gaigneray donc, quand i'aurai fait beaucoup de circuits, et à m'excuser du costé des hommes ? Car voila Dieu qui me condamnera. Et encores n'est-il point question simplement d'estre adiourné devant le Iuge celeste: mais voila ma conscience qui me redargue tellement, que ie porte et mon iuge et mon bourreau avec moy. Puis qu'ainsi est donc, ne vaut-il pas mieux que ie passe condamnation, que ie baisse la teste, et que ie sente que Dieu voit tout? et quand ie suis ainsi traitté de lui, que ie cognoisse que ceste medecine m'est propre: et combien qu'elle me semble amere, et que ie la voudroye ietter, s'il m'estoit possible, que si faut-il que ie passe par là? Voila donc ce que nous avons à noter de ce passage. Et au reste, apprenons quand Dieu nous visite d'estre vigilans pour cognoistre nos fautes sachans qu'en cela il nous fait une grace singuliere, car nous voyons comme de nature nous sommes enclins à hypocrisie: et là dessus chacun se flatte, et se nourrit en ses vices, tellement que si nous n'estions prevenus d'autre costé, il n'y auroit celui qui ne voulust tousiours crouppir en son ordure. Et qu'en adviendroit-il finalement ? Quand nous aurons poursuivi de mal en pis, voila Satan qui gaigne possession, et nous sommes tellement transportez, 94 qu'il n'y a plus que stupidité . en nous, comme il est dit aux Proverbes (28, 14), et comme S. Paul aussi en parle (Rom: 1, 28, Ephes. 4 14). Car voila l'extremité de tous maux, quand il n'y a plus de doleance aux hommes, que les voila transportez, qu'ils sont livrez entre les mains de Satan, tellement qu'ils ne sont point navrez pour sentir leurs pechez; et pour gemir devant Dieu. Or si est-ce que nous en viendrions tous là, n'estoit que Dieu nous supportast par ce moyen: c'est qu'il nous suscitast quelquesfois des hommes, qui nous contraignent de sentir nos vices, quand nous les aurons mis en oubli, les descouvrent là où nous cuidons qu'ils soyent bien cachez, et nous ramentoivent qu'il faut venir devant le Iuge au lieu que nous lui avions tourné le dos. Voila donc, (comme i'ay dit) une grace qui n'est point à mespriser: car si nous reiettons les corrections qu'on nous fait, c'est autant que si nous taschions d'esteindre la clarté de l'Esprit de :Dieu. Nous sommes en tenebres, quand nos pechez sont cachez: et Dieu nous vient allumer sa lampe, afin qu'il nous esclaire pour voir nos povretez: et puis nous voulons avoir des bandeaux qui nous aveuglent, et ne voulons point souffrir qu'ils nous soyent ostez: nous reiettons la clarté, et aimons mieux les tenebres. le vous prie quelle ingratitude est-ce là? N'est-ce pas un sacrilège detestable, quand nous resistons ainsi à l'Esprit de Dieu, lequel nous tend la main et nous veut ramener au chemin de salut? Voila donc ce que nous avons à noter par special en ce passage: c'est que nous ne disions point, O si i'ay failli, ie porterai ma peine, un autre ne l'endurera pas pour moy: que nous ne combations point (di-ie) en telle sorte, sachans que Dieu eslargit ses graces aux autres pour nous en communiquer: et quand il nous envoye quelqu'un qui nous remonstre nos fautes, c'est un tesmoignage de sa bonté, et qu'il a encores le soin de nous, et nous veut reserver à soy. Et de fait, quand nous serons restifs pour regimber contre l'esperon, reiettans les corrections qui nous seront faites par les hommes: ce te ingratitude là s'adresse à Dieu mesme, c'est à lui que l'iniure est faite, et c'est lui aussi qui s'en vengera. Ainsi gardons-nous de tomber en telle fierté: mais sachons que quand nous aurons failli, c'est le temps dé retourner à nous-mesmes, et de sentir nostre mal, afin d'y remedier. Or venons maintenant au second poinct qui est le principal. Car (comme il a desia esté declaré ci dessus) Iob n'a pas reietté la correction pleinement, mais il a ietté ce propos-là comme d'une bouffee. Et cela a esté observé par ci devant, que Iob en ce livre n'a pas seulement parlé de ce qu'il avoit resolu en soy: mais a declaré ses passions selon qu'il en estoit esmeu, combien qu'il SERMON LXIX 95 y resistast, et qu'il se restreignist pour s'en repentir apres. Maintenant donc il vient au principal, voire delaissant ce qu'il a dit, et ne s'en souciant point: car il cognoit que c'est un propos extravagant, et qui n'est nullement fondé ni en raison, ni en verité. Il retourne donc à la defense de sa cause: c'est assavoir, que ses amis sous ombre de le corriger s'eslevent contre lui, voire et s'eslevent, n'allegans sinon son opprobre pour le rendre confus, et qu'ils vienent là avec une durté, et avec une impudence, qu'il n'y a ni humanité, ni modestie en eux. Voila donc l'intention de Iob. Et au reste, il conclud tousiours que Dieu ne le punit point pour ses pechez: mais qu'il l'a traitté d'une façon estrange, et qui n'est point accoustumee aux hommes. Et de fait, ici il se plaint, Que s'il crie, il n'a nulle raison, d'autant que Dieu lui est comme ennemi. Par ceci nous sommes enseignez en premier lieu, que si Nous voulons profiter envers nos prochains, en les arguant de leurs fautes, il faut que nous soyons bien informez qu'ils ont failli, et que nous les redarguons en verité, et non point par coniectures simples: comme ça esté une façon de proceder mauvaise aux amis de Iob, quand ils l'ont voulu condamner, pource qu'il estoit affligé de Dieu. Or nous devons bien avoir une autre conseil, comme i'ay desia declaré: car Dieu ne punit pas d'une mesure egale tous ceux qui ont failli, et mesmes les plus iustes quelquesfois sont tormentez beaucoup plus que les autres,. comme nous le voyons, car selon que Dieu leur a desparti de sa vertu, aussi il les examine iusques au bout. Il nous faut bien retenir ceci, afin que nous ne soyons point faschez, voyans que nous avons à cheminer par un mesme chemin. Car nous doit-il faire mal, que Dieu ne nous espargne non plus que ceux qu'il a le plus aimez que tous les autres? Voulons-nous estre plus privilegiez que les saincts Peres qui ont eu un tesmoignage si excellent du S. Esprit? Ainsi donc quand Nous voudrons former le procez à un chacun selon qu'il est traitté de Dieu, tous les povres de ce monde seront meschans tous ceux qui seront subiets à maladies, tous ceux qui seront mesprisez, et de nul credit. Et où sera-ce aller ? Car c'est là que Dieu choisit les siens, ce sont ceux qu'il recognoist et advouë pour ses enfans. Et au contraire, ceux qui sont constituez en honneur et dignité, Dieu les a ainsi eslevez, afin que leur cheute soit tant plus mortelle, voire quand ils auront abusé de sa grace. Ceux qui ont des richesses, s'engouffrent là dedans, tellement que c'est comme une entree d'enfer: ils s'enyvrent de leur abondance, ils despitent Dieu, tellement que le bien qu'ils auront possedé, criera vengeance à l'encontre d'eux Nous voyons que ceux qui Sont les plus robustes, ce sont chevaux 96 rebelles qui ne se peuvent point donter, et n'en peut-on nullement chevir, bref, il semble qu'il n'y ait que rage à l'encontre de Dieu. Voila donc un iugement par trop malin et pervers. Et ainsi apprenons de tenir une telle procedure, que nous ne condamnions les hommes, sinon par la Loy de Dieu, que nous soyons bien informez de leurs fautes pour en iuger: et au reste, que nous ne passions point nos limites, que nous cognoissions ce qui est à condamner des personnes, que nous les reservions tousiours à la main de Dieu, iusques à ce qu'il y ait une certaine marque que Dieu les aura reprouvez. Que donc de nostre part nous ne soyons point temeaires pour usurper ce qui ne nous est pas licite. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage, Or cependant nous avons dit, que la sentence de Iob est bien vraye: c'est assavoir: qu'il n'est point puni à cause de ses pechez: mais il ne s'ensuit pas qu'il ne se soit desbordé en ses passions. Et cela nous doit tousiours humilier tant plus: car quand nous voyons qu'un tel homme, qui estoit doué de si grandes graces, ne s'est peu tenir qu'il ne se soit esgaré, et que sera-ce de nous? Or suivant cela il dit, Que Dieu l'a perverti: c'est à dire, qu'il vient contre lui d'une façon-confuse qui n'a point de regle, et là où on ne trouvera point d'equité. Cela se peut dire en un sens qui ne seroit point mauvais: car nous avons deduit par ci devant, que Dieu a double iustice on soy. L'une est celle qu'il nous a declaree en sa Loy. Or ceste iustice nous est toute notoire et cognue: c'est nostre regle. Mais il y on a encores une autre en Dieu plus haute, qui nous est secrette et cachee. Car quand nous aurions accompli toute la Loy (Ge qui est impossible: mais le cas pose qu'ainsi fust) si est-ce que nous n'avons point satisfait à Dieu selon sa iustice parfaite: mais nous l'aurons contenté Selon qu'il veut que nous le servions, voire Selon notre portee humaine. le ne di pas telle que nous l'avons depuis le peché d'Adam: mais selon ce que nous avons este creez de Dieu. Prenons d/ c le cas que nous fussions Anges: et bien, nous pourrons accomplir la Loy de Dieu: mais cela D est pas pour respondre devant sa iustice souveraine: car elle est plus haute que tout ce que nous pouvons comprendre en nostre entendement, il D'y a nulle proportion. Ainsi nostre Seigneur quelquefois punira les hommes pour leurs pechez, voire selon qu'il a declaré ses maledictions en la Loy: aucunesfois il n'aura point tel regard pour les punir: mais il se reserve la fin et l'intention en son conseil secret. Comme nous voyons Iob qui est persecuté: si on demande pourquoi, nous aurons beau nous enquerir, nous ne trouverons pas que ce soit pour ses pechez: il faut donc qu'il y ait quelque autre chose. Nous voyons quels tormens IOB CHAP. XIX. 97 endure Iacob, et neantmoins si est-ce qu'il a servi purement à Dieu. Et ses Peres quoy? Abraham, et Isaac, il semble que Dieu ait conspiré à l'encontre d'eux pour les faire passer parmi tous les maux et miseres qu'on peut imaginer. Autant en est-il de David. Est-ce qu'ils ayent esté plus desbauchez que les autres, et qu'ils ayent merite des punitions plus rigoureuses? Nenni. Mais voila des iugemens de Dieu qui nous sont cachez pour un temps. Voila donc ce que Iob pretend ici: c'est assavoir, qu'il ne faut point prendre l'affliction qu'il endure, comme des chastiemens communs, et qui se rapportent aux menaces que Dieu a publiees en sa Loy: qu'il y a une cause plus haute, et qui ne peut estre cognue des hommes. Mais cependant si Iob eust eu simplement ce regard-là, en cela ii eust eu bonne raison: mais il se monstre passionne, quand il dit, Dieu m'a perverti tout est ici confus. Il est vrai qu'il a cognu tousiours que Dieu estoit iuste: comme nous voyons que combien qu'il soit comme esbranlé, et qu'il lui ait eschappé tels propos, si revient-il à soy, et cognoit bien qu'il faut qu'il ait la bouche close. Mais si ne laisse-il point d'avoir des escoumes: Gomme quand un pot boult et que les bouillons sont trop grans, ii faut qu'ils se iettent de costé et d'autre. Ainsi Iob en fait-il, et faut bien que nous cognoissions qu'il se tempeste par trop à l'encontre de Dieu. Or ceci nous est bien profitable, si nous le pouvons appliquer à nostre instruction. Car en premier lien nous aurons beaucoup profité, si nous avons retenu ceste leçon Que Dieu quelquesfois afflige les hommes, non point en considerant leurs pechez, mais pource qu'il les veut humilier, pource qu'il veut monstrer qu'il a toute authorité par dessus ses creatures, et qu'il les a ordonnees comme miroirs de patience: pource qu'il leur veut faire sentir leurs infirmitez, afin qu'ils se cognoissent tant mieux, quand ils auront appercue qu'il y a des vices cachez en eux qui se descouvrent par les afflictions, et qu'ils n'ont point eu constance telle qu'il estoit requis, mais qu'ils ont fleschi: et quand ils se seront ainsi veus comme trebuschez, qu'ils soyent tant plus incitez à invoquer Dieu, cognoissans que s'il ne leur eust tendu la main, c'estoit fait deux. Et de fait, quand nous endurons quelque affliction, le meilleur remede est que nous entrions en cognoissance de nos pechez, et qu'un chacun se forme son procez, Helas! i'ay tant offensé mon Dieu, que quand il me puniroit cent fois d'avantage, i'en ay desservi encores plus. An reste, si nous ne voyons pas tousiours pourquoy Dieu nous afflige, Et bien, Seigneur, tu es iuste: encores que ie ne puisse point comprendre la raison de ton conseil, il me doit suffire de savoir que tu ne fais rien sinon en droiture et equité. 98 Sachons donc que nous aurons une vraye sagesse, quand nous pourrons ainsi glorifier Dieu, encores qu'il nous tiene comme les yeux fermez, et nous conduise comme povres aveugles. Contentons-nous de cheminer par où il nous voudra mener et conduire, sachons que sa seule volonté nous doit estre pour iustice et pour une regle infallible. Touchant de ce que nous voyons Iob estre par trop passionné, cognoissons que ce nous est une chose bien difficile que de nous assubiettir a la simple volonté de Dieu, voire sans nous enquerir de la raison de ses oeuvres, et sur tout de celles qui surmontent nostre sens, et nostre capacité. Et c'est-ce que i': desia dit, que c'est une sagesse parfaite, et plus qu'Angelique, si nous savons faire cest honneur à Dieu, d'acquiescer purement et simplement à son plaisir: tellement qu'encores que nous le trouvions estrange, et qu'il nous semble estre contraire à toute raison et equité, que toutes fois nous baissions la teste, et que nous disions Seigneur, combien que ce soyent des abysmes profonds que tes iugemens, si est-ce que nous ne presumons point de venir au contraire. Et de fait, Iob s'estoit disposé à cela, et mesmes, combien qu'il ait eu de rudes assauts et tentations, si est-ce qu'en la fin il a eu la victoire: mais si voit-on qu'il fleschit, en disant, Dieu a perverti mon iugement, c'est à dire, il ne me traitte pas comme un iuge: mais il y va d'une rigueur extraordinaire, comme s'il n'y avoit nulle compassion en lui. Quand Iob a esté tenté iusques là, que sera-ce de nous? Ainsi donc appliquons tous nos sens, et tontes nos estudes à ceste doctrine, assavoir, d'acquiescer purement et simplement à la bonne volonté de nostre Dieu: et encores que les tentations nous transportent par fois, que nous ne demeurions pas là: mais que ceste bride nous retiene, qu'elle soit pour nous reprimer, quand nous regarderons que Dieu est nostre Iuge, et que les hommes mortels s'eslevent à l'encontre de leur Createur, quand ils ne peuvent s'assubiettir à ce qu'il leur envoye. Car encores qu'ils protestent tout le contraire, si est-ce qu'en ce qu'ils font, ils monstrent qu'ils accusent Dieu de cruauté, et qu'ils veulent entrer en procez contre lui. Voila ce que nous avons à retenir. Or Iob n us doit servir d'un tel exemple quand nous voyons l'excez de ses passions. Mais quand nous forons comparaison de lui, avec ceux qui se laschent la bride en une audace diabolique, encores devons-nous estre mieux advertis de nous humilier. Comme quoy ? Nous en verrons beaucoup qui ne seront pas semblables a Iob: car ils n'ont pas simplement une bouffee pour se despiter: mais ils persistent de mal en pis: et quand quelque chose ne leur vient point à gré, apres qu'ils auront murmuré contre Dieu, ils se donnent licence de le SERMON LXIX 99 despiter: et puis si quelque mot leur est difficile, il y a une telle temerité qu'ils ne feront point de scrupule de s'eslever à l'encontre de Dieu voire et seront opiniastres iusqu'au bout: comme nous en voyons de ces outrecuidez, quand il y aura quelque chose en l'Escriture saincte qui ne s'accordera point à leur sens, et à leur fol cerveau, Ô cela sera condamné du premier coup, sans s'enquerir d'où il procede: et puis encores qu'ils soyent convaincus, si ne laissent-ils pas d'estre impudens iusques-là de s'eslever contre Dieu, et contre ses iugemens secrets et incomprehensibles, pour dire, O voila, il est impossible que cela entre en ma teste. Et mon ami, si tu es un povre aveugle, le soleil sera-il obscurci qu'il ne luise pourtant? Si un aveugle dit, le ne voy point clair, est-ce à dire que le soleil n'apporte que tenebres? C'est bien à propos. Et ainsi quand nous voyons que le diable transporte les hommes en telle furie, qu'ils font leurs conclusions à l'encontre de Dieu: d'autant plus devons nous tascher de nous tenir en bride courte: et si quelquesfois nostre impatience nous solicite' et nous pousse à quelque despit, et chagrin, que pour le moins quand nous aurons bien tempesté, nous retournions à nous (car il vaut mieux: tard que iamais) pour dire' Et Seigneur, où seroy-ie, si tu ne me retenois? Ainsi mon Dieu, il faut bien que ie me gouverne par ton Esprit, et que tu me donnes ceste prudence-là, que ie soye du tout subiet à ta bonne volonté, quoy qu'il me puisse advenir. Voila ce que nous avons à observer. Et au reste, faisons aussi comparaison de nos maux avec ceux de Iob: car si nous regardons bien les afflictions qu'il a endurees, elles sont si estranges, qu'il pouvoit bien dire, ie ne say comme ie le doy prendre: car Dieu m'oppresse par trop. Et qu'ainsi soit, si Dieu nous touche du petit doigt, nous sommes si delicats, que c'est incontinent à se depister Et comment ceci ? Dieu nous envoyera quelque maladie commune, ô il nous semble qu'il nous devroit bien plus espargner: s'il nous afflige en quelque sorte, ce sera à nous tempester: bref, seulement qu'il nous donne un coup de verge, nous dirons qu'il aura foudroyé. Voyant que nous sommes ainsi impatiens, cognoissons ce que Iob a enduré: et si nous en venions iusques-là, que seroit-ce de nous? Seroit-il question de ietter seulement quelque escume, et puis nous retirer? Non: mais ce seroit pour nous desborder en tout et par tout veu qu'à la moindre occasion du monde, nous y sommes enclins. D'autant plus donc faut-il que nous cognoissions que nous avons mal profité en l'escole de nostre Dieu, iusques à ce que nous ayons apprins à recevoir patiemment toutes les corrections qu'il nous envoye, veu qu'elles tendent à nostre salut. Voila ce que nous avons encores à observer 100 de ce passage. Mais entre autres choses, notons que c'est une dure tentation, et fort dangereuse, quand nous ne sommes point exaucez de Dieu en nos cris et plaintes. Et pourquoy? Car il est dit que le nom de Dieu est une forteresse bonne et seure pour tous ceux qui y auront leurs recours Quiconques invoquera le nom du Seigneur, il aura salut: voire combien que le ciel et la terre fussent comme meslez ensemble, que tout l'ordre de nature fust confus, si est-ce qu'en invoquant le nom de Dieu nous serons tousiours secourus, comme il est dit en Ioel. Ce Sont les promesses de Dieu, Que devant que nous ayons la bouche ouverte, il nous exaucera: devant que nous ayons parlé, il aura la main estendue pour nous secourir. Voila donc Dieu qui se monstre tant liberal que merveilles, et nous dit qu'il surviendra à nostre nécessité: et toutes fois quand nous l'aurons invoquë, non pas seulement pour un coup, mais que nous aurons persisté à lui demander qu'il ait pitié de nous: et nous serons tousiours en un estat, qui pis est, il nous semblera que Dieu s'aigrisse à l'encontre de nous pour nous tourmenter tant plus, quand nous l'aurons invoquë. Quelle tentation est-ce là? Il m'est dit, que le nom de Dieu est mon refuge, que Dieu est prochain de tous ceux qui l'invoquent en verité: i'ay essaye que veulent dire ces promesses' et ie n'en sens nul profit: mais plustost mon mal s'augmente tant plus. Et que veut dire cela? Or tant y a que Iob en est là venu: et non seulement luy mais David, et les autres fideles. Et mesmes il à fallu que cela s'accomplist en nostre Seigneur Iesus Christ: comme c'est à lui que cela compete, le t'invoque de iour, ie crie de nuict, et cependant tu ne m'alleges point de mon mal: il semble que tu m'ayes d laissé: et nos peres quand ils ont eu leurs recours à toy ont tousiours cognu que ce n'a pas esté en vain: mais tu me rends ici confus. Or par cela notons, que quand Dieu a promis d'estre prochain à tous ceux qui l'invoquent, et les secourir avant qu'ils ayent la bouche ouverte pour lui demander aide, ce n'est pas à dire qu'il monstre tousiours cela à l'oeil. Et comment donc? C'est à sa façon. Il est certain que devant que nous invoquions Dieu, desia il est prest et appareillé de nous secourir. Et qu'ainsi soit, d'où vient ceste affection de le prier? N'est-ce pas de son sainct Esprit? Car iamais l'homme n'aura son recours à Dieu de son propre mouvement. C'est donc Dieu qui nous a regardé en pitié quand nous pensons qu'il nous ait tourné le dos. Apres, si nous avons subsisté quelque temps, il faut bien qu'il nous ait donné ces e vertu, il faut bien que nous ayons esté secourus de sa main pour estre ainsi patiens et humbles en nos miseres. Or il est vrai que nous pourrons bien avoir ceste apprehension ici, qu'il IOB CHAP. XIX. 101 nous semblera pour quelque temps que nous n'ayons point esté exancez de Dieu. Nous voyons comme Iob en a este, et David, et mesmes il a fallu que Iesus Christ en vinst là, non pas qu'il fust tenté à nostre façon, c'est à dire, qu'il fust tenté d'impatience: mais si est-ce que d'autant qu'il avoit à combatre contre sa nature humaine, il a fallu qu'il fust angoissé, voyant que Dieu l'avoit destitué de toute aide, il a mesmes fallu qu'il iettast ces cris: Mon Dieu pourquoy m'as-tu délaissé? Quand donc nous aurons telles tentations, et que nous serons angoissez à cause de nostre infirmité, et de tant de vices qui sont en nous, comme nous sommes pleins de defiance, de rebellion d'orgueil, et d'autres choses semblables: et bien; que nous recourions-là, Si est-ce que nous ne sommes pas les premiers que Dieu a voulu secourir, et lesquels combien qu'ils ayent langui quelque temps sous sa main, en la fin toutes fois ont senti le profit de leurs prieres. Ainsi donc perseverons en cela, et souffrons que Dieu nous tiene en langueur tant qu'il lui plaira iusqu'à ce qu'il nous en delivre, et qu'il se soit monstré nostre Sauveur, comme il nous en a desia donné quelque goust en ce monde. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 102 L E S E P T A N T E M S E R M O N , QUI EST LE II. SUR LE XIX. CHAPITRE. Ce sermon contient l'exposition des versets 7, 8, 9,10,11,12 qui avoyent esté touchez, et le texte qui s'ensuit ici. 13. Il a fait retirer arriere de moy mes freres, et ceux que ie cognossoye se sont estrangez de moy. 14. Mes prochains m'ont abandonné, mes parens m'ont mis en oubli. 15. Mes domestiques, et mes chambrieres m'ont desdaigné, et ay esté devant leurs yeux comme estranger. 16. Si i'appelle mon serviteur, il ne me respond point, encore que ie le prie de ma propre bouche. Il nous faut achever le propos qui fut commencé au dernier sermon: c'est que ceste tentation est bien dure et pesante, quand nous ne sommes point exaucez du premier coup en nos prieres. Car de fait, voila ce qui nous reste quand nous sommes affligez, que Dieu nous reçoive si nous le requerons, et qu'il ait pitié de nous, et que nous sentions que ce n'est point en vain que nous avons eu nostre refuge à luy. Voila (di-ie) le salut de tous fideles Or s'il semble que nous ayons perdu nostre temps quand nous aurons recouru à nostre Dieu afin qu'il nous aidast, qu'en sera-il? Ne serons-nous point comme desesperez ? Tant y a que Dieu veut ainsi exercer les siens, c'est qu'il se cachera, et ne fera point semblant de les ouir, ne de regarder aux maux qu'ils endurent. Vray est qu'il a promis, que si tost que nous le requerrons, il sera prest pour nous aider: mesmes qu'il n'attendra pas d'estre solicité, mais qu'il previendra nos requestes. Et voila aussi qui aggrave ceste tentation beau coup plus, quand il nous semble que Dieu s'est mocqué, et qu'il nous a donné une esperance frivole et inutile. Mais cognoissons puis qu'il a ainsi exercé les siens, qu'aniourd'hui il ne se faut point esbahir s'il fait le semblable envers nous. Ainsi attendons en patience, et nous verrons par l'issue qu'il ne nous a point mis en oubli, et qu'il ne laisse pas de nous exaucer, encores qu'il ne monstre pas si tost en evidence qu'il ait la main estendue sur nous. Et de fait, quand nous sommes patiens, et que nous pouvons persister en nos oraisons, c'est signe que desia Dieu nous a exaucez: car s'il ne nous avoit ainsi preservez, seroit-il possible que nous puissions durer une seule minute de temps, comme il a este exposé? Mais il nous faut venir au mal qui est en nous: car voila pourquoy Dieu differe son aide, et qu'il la prolonge, c'est d'autant que nous ne le prions pas d'une telle affection comme il seroit requis. Chacun dira bien, qu'il ne tient pas à prier: et de fait, quand on demande à un homme, Or ç L, avez-vous fait vostre devoir de requérir à Dieu qu'il eust merci de vous? l'ai prié aussi bien qu'il est possible, chacun le dira ainsi: mais tons ceux qui parlent en ceste sorte ne savent que c'est de prier, nous y allons si froidement que rien plus. Et nous semble-il que Dieu doive recevoir de telles requestes qui sont faites comme par acquit et ceremonie? (Ainsi donc notons que Dieu voyant la froidure SERMON LXX 103 et paresse qui est en nous, ne nous aide pas si tost, afin de nous aguiser, et enflammer en tant plus grand desir, et que par ce moyen-la nostre foy soit tant mieux examinee: ou bien si nous prions Dieu aucunement, et qu'il n'y ait point de nonchalance en nos oraisons, il y aura de la rebellion cachee, comme nous le voyons ici en Iob. Il est vrai que Iob a prié: mais y a-il une modestie telle qu'il appartient? Nenni: mais il est impatient par trop. Comment donc est-ce qu'il nous faut aller à Dieu? S. Paul nous en donne la regle, disant (Philip. 4, 6), que nous le prions incessamment avec action de graces: et encores que nous soyons tormentez et ayons des maux qui nous pressent, qu'il nous faille gemir et souspirer: tant y a qu'en priant Dieu il nous faut tousiours benir son nom, et nous faut assubiettir à lui. Quand cela n'y est point, il n'y a plus de prieres: c'est plustost une défiance comme si on alloit sommer un ennemi, et le defier. Voila donc comme nos oraisons quelquesfois sont semblables à des adiournemens, ainsi que nous les faisons à Dieu. Et comment cela? Le plus grand honneur que Dieu demande de nous, c'est que nous l'invoquions en toutes nos adversitez: au lieu de lui faire un tel hommage, nous venons le despiter. Il ne faut point donc trouver estrange s'il a les aureilles bouchees à nos prieres, et ne fait semblant de nous secourir, quand nous le reclamons. Et ainsi que nous ayons ces deux choses: c'est assavoir, que nous prions Dieu d'une affection ardente, que ce ne soit point seulement pour ouvrir la bouche, ou pour ietter quelque souspir à la volee, mais que nous le requerions du profond du coeur. Pour le second, qu'il n'y ait pas un orgueil en nous que nous vueillions assubiettir Dieu à faire tout ce qui nous viendra en la teste et en la phantasie: mais que nous le requerions avec toute humilité, le magnifians, et lui rendans louange, encores qu'il nous afflige. Quand nous aurons ces deux choses, il est certain que nous serons beaucoup plustost exaucez: car les vices contraires sont cause que Dieu dilaye tant à nous secourir. Mais prenons le cas que quand nous aurons prié deuëment, et d'une telle affection que Dieu demande, nous ne soyons point secourus: encores faut-il que nous ayons patience iusques à ce que le temps opportun soit venu, lequel est en sa main: c'est à lui d'en iuger. Si donc nous ne cognoissons pas auiourd'hui que c'est qu'auront profité nos oraisons, demain Dieu nous le fera sentir. Pourtant que nous demeurions là tous coys, attendans l'opportunité, et l'issue telle que Dieu nous la voudra donner: et elle sera bonne et heureuse pour nostre salut. Voila ce que nous avons à noter de ce passage quand Iob dit, Qu'il s'est escrié mais qu'il n'a point esté escouté, car tout ce qu'il adiouste n'est sinon 104 pour se plaindre que ses afflictions sont si extremes, qu'il ne se faut point esbahir s'il a des tourmens par trop excessifs, et qu'il ne faut pas que ses amis se rebecquent à l'encontre: car c'est folie (dit-il) d'estimer ce que ie doy faire par la coustume ordinaire. Si un homme est affligé, et bien, on lui dira qu'il doit prier Dieu: de moi, si ie le prie, ie ne suis point exaucé. On lui dira: Mon ami, il ne se faut point tempester si fort: mais aussi le mal qu'il souffrira pourra estre commun: mais il y a en moy une douleur telle et si exorbitante, la main de Dieu (dit-il) me presse d'une façon si estrange et si rigoreuse, que quand ie n'auray ne sens ne raison en moi, il ne s'en faut point esbahir. Voila quelle est l'intention de Iob. Or nous avons declaré ci dessus qu'il falloit cognoistre que Dieu quelquesfois exercera sa rigueur sur les creatures d'une façon qui nous sera incognue quant à nostre sens naturel: et pourtant alors il nous faut prier, pour dire: Seigneur, fay moy tousiours sentir que tu es prochain de moy: et combien que ie n'apperçoive point cela par experience, mesmes que ie soye comme délaissé de toy en apparence: neantmoins que ie puisse tousieurs appuyer mon esperance sur ta bonté et ton secours. Iob devoit parler ainsi: mais puis qu'il ne le fait pas, voila pourquoy il s'est ietté ainsi aux champs (comme on dit) et qu'il fait ces complaintes que nous oyons en ce passage. Mais pour faire nostre profit de ce qui est ici contenu, notons que le sainct Esprit nous a voulu proposer en la personne de Iob comme un miroir des passions humaines, quand elles ne sont point attrempees sous l'obeissance de Dieu. Voila pour un Item. Le second est, que Dieu nous a ici voulu declarer ses iugemens, combien ils sont terribles, et que quand il lui plaist de cacher sa face amiable, et se monstrer comme ennemi aux hommes, c'est une chose si espouvantable, que cela seroit pour abysmer tout le monde. Voila le second. Le troisieme c'est que Iob, combien qu'il fust ainsi passionné, a resisté neantmoins à ces tentations: mais il n'en est pas si tost venu à bout, qu'il ne lui soit eschappé beaucoup de mots qui estoient mauvais, tellement qu'il y a eu de l'infirmité meslee avec la vertu. Voila donc les trois choses que nous avons ici à observer. En premier lieu, notons que Dieu veut que les hommes se mirent en la personne de Iob: car nous ne cognoistrions pas quels nous sommes, sinon que Dieu nous contraignist d'appercevoir nos foiblesses. Chacun cuidera estre puissant et robuste, nous imaginons que c'est merveilles que de nostre vertu, que iamais nous ne fleschirons: voire loin des coups nous sommes hardis: mais si tost que Dieu nous presse, nous sommes abbatus, tellement que nous devons bien sentir (si nous ne IOB CHAP. XIX. 105 sommes par trop stupides) que Ça este une vaine arrogance et folle, quand nous avons pensé avoir quelque vertu en nous, laquelle est nulle. D'autant donc que les hommes sont ainsi aveuglez d'une folle persuasion, et comme enyvrez, le S. Esprit nous represente ici la personne de Iob, afin que nous cognoissions comme les hommes defaillent sous la main de Dieu, quand ils sont affligez, comment ils ne peuvent persister, et qu'il faut qu'ils soyent abattue du tout. Si cela est advenu à Iob qui estoit constant par dessus les autres, helas! que sera-ce de nous? Mais il nous faut venir au second, qui est le principal: car pourquoy est-ce que nous n'avons point une docilité pour nous humilier devant Dieu, et pour cheminer en crainte, sans nous confier en nous, et en rien que nous puissions? Pource que nous ne sentons point que la main de Dieu nous est pesante et insupportable. Voila donc Dieu qui nous declare, que c'est une chose horrible, quand il veut desployer sa vertu sur les hommes mortels pour les chastier, qu'il faut qu'ils fondent là comme neige au soleil, qu'il faut qu'ils soyent du tout abbatus: mesmes, comme l'Escriture en parle, il ne faudra pas que Dieu desploye sa rigueur sur nous: seulement qu'il retire son esprit, c'est à dire, ceste vigueur qu'il nous donne, et nous voila defaillis. Et quand il dit, que non seulement il nous privera de sa vertu, mais qu'elle nous sera contraire, qu'il viendra là comme la foudre et tempeste pour nous abysmer, helas! que pourrons-nous faire? Il est vrai que nous confesserons qu'il est impossible aux hommes mortels de tenir bon quand ils seront assaillis de Dieu: mais cependant si ne concevons-nous pas, comme il seroit requis, combien la main de Dieu nous doit estre espouvantable. Voila pourquoy ici l'exemple nous en est monstre en la personne de Iob. Or cependant il ne faut pas que nous estimions (comme il a este touché) que Iob se soit pleu, ou nourri en telles passions qui estoyent mauvaises, et à condamner. Et comment donc? Il a tasche d'y resister: mais si a-il fallu qu'il fust là comme en branle: et Dieu a voulu monstrer, que iamais les hommes ne sont si vertueux qu'il n'y ait tousiours à redire, et qu'ils ne se monstrent en quelque sorte par trop debiles. Et cela nous est bien utile: car c'est afin que nous ne soyons point descouragez quand nous serons tentez, et qu'il semblera que nous devions estre du tout abattus. Si nous-nous trouvons donc ainsi: et bien, passons outre, et prions Dieu qu'il nous supporte, et ne doutons point qu'il ne le face, puis que nous voyons que Iob combien qu'il y ait eu de l'infirmité de la chair en lui, n'a pas laissé toutes fois d'estre victorieux: que nous ne doutions point (di-ie) que Dieu ne besongne tellement qu'il nous fera surmonter toutes 106 nos tentations. Voire, mais ce ne sera pas qu'il ne nous faille clocher, que nous n'en recevions des coups, et que les playes n'en saignent: qu'il nous suffise que les coups que nous recevrons ne sont point mortels, que Dieu se mettra au devant comme pour un bouclier. Or venons maintenant aux plaintes que fait ici Iob. Il dit, Que Dieu a environné ses voyes tellement qu'il n'en sauroit sortir, et qu'il a mis des tenebres en son chemin. Si nous sommes affligez, encores voila qui adoucit beaucoup nos douleurs, quand nous voyons que le mal doit tost passer, qu'il ne durera pas tousiours: comme si nous trouvons quelque moyen pour eschapper, ou que nous ayons quelque conseil. Mais si tout cela nous est esté, il ne nous reste plus que desespoir. C'est ce que Iob a ici entendu. Il dit, que Dieu a enclos toutes ses voyes: c'est à dire, Helas ! que deviendrai-ie? Car un povre homme, s'il est tormenté de beaucoup de maux, il regardera d'en sortir: et bien, si ce n'est par un chemin, ce sera par un autre, il cherche les moyens, il trouve quelque conseil: mais ce n'est pas ainsi de moy, car Dieu m'a ici enclos, ie n'y voy nulle issue, i'ay beau disputer, si ie pourrai obtenir ceci ou cela: il n'y aura point d'allegement pour moi Et pourquoy ? Il n'y a que tenebres par tout, c'est a dire, ie ne voy ne chemin ne sentier: et Dieu m'a tellement enclos, qu'en un mot il n'y a plus de remede. C'est la somme de ce qui est ici dit: et nous le faut bien noter, afin que si le semblable nous advenoit, nous ne laissions pas d'invoquer Dieu. Qui est cause que les hommes devant le coup se ferment la porte, et qu'ils ne peuvent plus prier, et mesmes qu'ils sont du tout confus? C'est qu'il leur semble que iamais le semblable n'a esté fait à personne. Et de fait, nous avons veu par ci devant, que Iob estoit assailli de telles tentations, Regarde à tous les fideles qui ont esté devant toi, si iamais Dieu les a traittez en telle façon. (1 estoit pour conclure que Iob estoit perdu, et reprouvé du tout. Ainsi donc voici un passage qui est bien digne d'estre noté. Et pourquoi? Si quelquefois il nous semble que les maux que nous endurons n'ayent nulle fin, et que nous n'en puissions iamais estre delivrez, mais que quand nous aurons cerché çà et là, il nous semble qu'il soit impossible d'en estre iamais affranchis: disons Et bien, Dieu sait comment il nous veut retirer d'ici, que nous demeurions donc là. Et voire, mais est-il possible que Dieu ait pitié de nous? Et nous voyons que le semblable est advenu à Iob. Regardons l'issue, comme dit Sainct Iaques (5, 11): et puis que Dieu a delivré cest homme des maux où il estoit, pourquoy est-ce qu'auiourd'hui il ne nous surviendra? car sa puissance n'est pas amoindrie, ni sa bon e. Voila donc a quel usage il nous SERMON LXX 107 faut appliquer ceste sentence de Iob, quand il dit, que Dieu avoit enclos ses voyes. Au reste, notons, que Dieu privera pour un temps ses fideles des benedictions qu'il leur a promises: afin qu'ils soyent incitez à le prier, et aussi quand il les veut humilier, on bien qu'il les chastie pour leurs pechez. Quant à Iob il est vrai qu'il n'a pas endure pour les fautes qu'il avoit commises, non pas que Dieu n'en trouvast assez en lui pour le punir: mais (comme nous avons declaré) il n'a point eu ce regard seul, plustost il a voulu esprouver sa patience: mais de nostre costé il nous privera des benedictions qu'il nous a promises à cause que nous l'avons offensé' et que nous ne sommes pas dignes d'en iouir: ou bien ce sera quelque coup d'esperon qu'il nous donnera, afin que nous l'invoquions plus ardemment. Voila Dieu qui promet à ses fideles qu'il les guidera par leurs voyes, mesmes qu'il leur baillera les Anges pour conducteurs, qu'ils ne feront point un faux pas, qu'ils n'auront point une mauvaise rencontre. C'est une belle promesse. Or cependant il nous semblera que les chemins nous soyent fermez, qu'il n'y ait qu'espines et ronces, mesmes qu'il n'y ait que montagnes et rochers de toutes parts: nous voila enclos: de sortir, il nous semblera qu'il est impossible. Là dessus qu'avons-nous à faire ? sinon de cognoistre, Helas! ie ne suis pas digne que Dieu me declare sa bonté comme il l'a promis à ses enfans. le devroye avoir mon chemin tout plein' et ie ne say de quel costé marcher: il faut donc que maintenant ie cognoisse mes fautes. Ou bien, Dieu a promis d'envoyer ses Anges pour conducteurs à ses fideles. Mais quoy ? Il semble que ce soit tout autrement en moi. Il faut donc que ie le requiere, qu'il luy plaise de monstrer l'effect de ceste promesse envers moi. Ainsi nous sommes solicitez par tels moyens d'invoquer Dieu. Cependant cognoissons que si est-ce qu'il ne nous privera point de conseil et prudence iusques en la fin, que là où il n'y aura point de voye, il nous en fera trouver: et sa vertu nous sera tant mieux cognue nous aurons plus ample matiere de le glorifier quand il aura besongné d'une telle façon, que nous D'avions point attendu. Car quand Dieu a surmonté nostre sens et esperance, nous avons tant plus de quoy le glorifier. Voila en somme ce que nous avons à noter de ceste sentence. Or Iob adiouste, Que Dieu luy a esté sa gloire, et qu'il lui a esté sa couronne du chef, qu'il l'a consumé, qu'il l'a destruit, qu'il a esté son esperance comme d'un arbre. Ici Iob signifie deux choses: l'une c'est que Dieu l'a aflligé si rudement, que quand on fera comparaison de lui avec les autres, on trouvera qu'il endure beaucoup plus: et puis pour le second il dit, qu'il n'est pas comme les 108 autres qui endurent, lesquels encores qu'ils souffrent du mal fort grand, si est-ce qu'ils sont comme un arbre qu'on aura arraché, et toutes fois il y demeurera encores quelque petite racine, ou quelque filet, et encores pourront-ils avoir respit: mais de moi (dit-il) ie suis tellement arraché, qu'il n'y demeure plus nulle substance, il semble que Dieu m'ait retranché du tout. Car combien qu'il ne fust point encores exterminé du monde, si est-ce que sa vie e toit semblable à une mort: voire, et Dieu lui avoit fait autant de playes comme il lui estoit advenu de maux et de calamitez, ses enfans avoyent esté froissez devant lui, toute sa substance ravie et perdue, son corps estoit devenu comme une charongne pourrie. Ce n'est pas donc sans cause qu'il dit, que Dieu l'a retranché, et lui a esté son esperance: comme si un arbre estoit là du tout arraché de la terre, qu'il n'y demeurast plus rien sa vertu est escoulee, et ne faut plus attendre qu'il verdoye en la terre pour apporter quelque fruict, d'autant qu'il a perdu toute sa vigueur. Iob donc dit, qu'il lui. en est fait ainsi. Or quand nous oyons ces choses, il ne nous faut point esbahir s'il est fasché, iusques là, qu'il semble qu'il n'y ait plus rien qui le puisse soulager, car qui est celui de nous qui ne seroit beaucoup plus impatient' quand il endureroit la centieme partie de ce que Iob a enduré? mais tant y a que nous cognoissons que Dieu lui a assisté. Il nous faut donc esperer qu'il en fera autant envers nous. Qui est cause de l'impatience qui est en nous souventesfois? Tout ainsi que quand nous voulons estre patiens en nos adversitez, il nous faut prendre consolation en la grace de nostre Dieu: aussi au contraire quand nous ne pouvons souffrir que Dieu nous afflige, et que nous sommes si despiteux qu'il nous semble qu'il n'y a plus d'ordre ne de raison, voila nostre esperance qui est aneantie. Ainsi en est-il advenu à Iob: non seulement il a offensé Dieu en ce qu'il s'est ainsi desbordé comme nous voyons, mais il n'a pas tenu à lui qu'il ne se soit precipité comme en desespoir, et il meritoit bien que Dieu l'exterminast, qu'il lui ostast toute esperance, qu'il fust là comme un arbre qui seroit arraché. Car Iob parlant ainsi comme nous voyons, s'est privé de la grace de Dieu, tellement qu'il estoit du tout perdu, il estoit comme abysmé aux enfers, Sinon que Dieu lui eust tendu la main de bien loin. Ainsi donc cognoissons que ç'a esté une bonté singuliere de Dieu, de ce qu'il n'a point permis que son serviteur tombast iusques aux abysmes: et que par cela nous soyons admonnestez, qu'il est bon besoin que Dieu nous maintiene, et mesmes qu'il nous releve quand nous sommes cheus. Car Dieu besongne en deux sortes envers nous, voire afin que nous l'invoquions: il nous preserve quelquesfois par sa vertu, tellement IOB CHAP. XIX. 109 que nous ne tombons point: et quelquesfois il permet que nous defaillions, afin que puis apres il nous releve. Il est vray cependant qu'il ne nous le faut point tenter, pour nous lascher la bride comme phrenetiques, sous ombre que Dieu aura bien relevé ceux qui seront tombez: car nous abuserions de sa grace. Au reste, si faut-il que nous magnifions sa bonté envers Iob, cognoissans que quand nous sommes comme defaillis, il vient à nous, et nous cherche: et il est bien necessaire qu'il besongne en telle sorte: car autrement nous demeurerions confus à tous coups, ainsi que nous en voyons ici un beau miroir. Voila donc quant à ce mot. Et au reste pour resister à une telle tentation, notons qu'il faut que nostre vie soit cachee, comme aussi sainct Paul en parle (Colos. 3, 3): il est vray que nous sommes semblables à un arbre arraché: mais tant y a que Dieu ne laisse point de nous donner vertu secrette, et nous aurons tousiours vigueur, combien qu'il semble que nous perissions. N'estimons point donc nostre vie ne nostre salut par ce que nous voyons et qui se peut iuger à l'oeil, ou de nos sens naturels: mais cognoissons que Dieu nous veut conserver d'un moyen qui nous est incomprehensible. Nostre vie donc (dit sainct Paul) est cachee avec nostre Seigneur Iesus Christ. Et ainsi attendons, et prions ce bon Dieu, qu'il nous face la grace de tousiours regarder à lui, iusques à ce que le temps soit venu qu'il revele ce qui est maintenant incognu: car il faut que nous soyons semblables à morts, iusques à ce que Dieu nous vivifie. Nous sentirons bien ici bas quelque goust de sa grace et il nous la fera bien experimenter: mais encores que nous ne la sentions point par fois, si faut-il le prier qu'il nous resveille, et qu'il nous face cognoistre l'amour qu'il nous porte: et quand nous n'aurons qu'une seule goutte de la grace de Dieu, si nous faut-il souvenir de ce que dit sainct Paul aux Romains (8, 10. 11), Que quand l'Esprit de Dieu a vie en nous, encores .qu'il n'y en ait qu'une bien petite portion, si est-elle suffisante pour aneantir tout ce qui est de nostre mauvaise nature en nous. Et bien, il est vray que nous ne sentirons pas tousiours cela, nous ne cognoistrons pas la vertu de l'Esprit de, Dieu, quand elle sera en nous: mais prions Dieu qu'il ne permette point que nous demeurions tousiours en tel eslourdissement, et en telle stupidité, que nous ne sentions sa grace pour l'appliquer à tel usage qu'il veut, et pour en faire nostre profit. Voila ce que nous avons à noter en second lieu de ce passage. Or Iob dit apres, Que Dieu avoit embrasé son ire contre lui, et qu'il lui avoit esté ennemi. Il est vray que toutes fois et quantes que Dieu nous afflige, l'Escriture saincte dit Qu'il est courroucé 110 contre nous: non point qu'il soit subiet à nos passions, et puis ce n'est pas aussi qu'il nous reiette et qu'il nous haysse de fait; Quoi donc ? C'est d'autant qu'il nous fait contempler son ire en nos afflictions. La raison ? Car les afflictions sont autant de chastiemens que Dieu envoye aux hommes pour leurs pechez. Il est vray (comme desia nous avons dit) que quelquesfois il chastiera les siens pour autre raison: mais si est-ce que ceci nous doit venir de prime face au devant, que nous sommes pecheurs et redevables à Dieu: et pourtant il punit les fautes que nous avons commises. Mais en ce que dit Iob il y a quelque consideration particuliere outre l'usage commun. Il se complaint que l'ire de Dieu s'est embrasee contre lui Et cela doit-il estre nouveau ? Car nostre Seigneur declare et prononce en toute l'Escriture saincte, qu'il est courroucé contre ceux qu'il chastie. Voire: mais Iob a voulu plus exprimer, c'est assavoir que ceste ire de Dieu n'estoit point commune, ni accoustumee, et que c'estoit comme si Dieu l'eust tenu du tout pour reprouvé. Or tout ainsi qu'en general Dieu veut que nous apprehendions son ire quand il nous punit, et que nous entrions en cognoissance de nos pechez: aussi il veut que nous cognoissions que ceste ire-la est temporelle, et qu'elle passe, et s'escoule: comme il est dit au Prophete Isaie (54, 8), Ce n'est que pour une minute de temps que ie te feray sentir mon indignation: mais ie te feray cognoistre ma misericorde d'aage on aage: elle sera permanente envers toy. Voila donc comme au milieu des afflictions il nous faut d'un costé cognoistre que Dieu est courroucé, d'autant que nous l'avons offensé par nos pechez, et puis il faut que nous ne doutions pas qu'il ne nous aime, et qu'il ne demande dé se reconcilier avec nous. Mais Iob declare ici, que Dieu l'a tenu pour son ennemi, c'est à dire, ce courroux ici n'est point ordinaire comme quand Dieu se monstre courrouce contré les pecheurs, et qu'il leur donne quelque signe de sa vengeance: mais il m'a esté excessif, dit Iob. C'est le sens de ses propos. Or que seroit-ce si nous estions comme lui? Car sans consolation (comme desia nous avons declaré) il est impossible que nous soyons patiens: il ne se peut faire que nous ne soyons rebelles à Dieu, quand nous ne cognoissons point sa bonté. Afin que tu sois craint (dit David Pseau. 130, 4) tu es amiable Seigneur. Quand donc les hommes ne peuvent avoir ceci imprime en leur coeur, que Dieu leur veut estre pitoyable, tant s'en faut qu'ils s'humilient, que plustost ils grinceront les dents à l'encontre de lui. Or il semble bien que Iob ne se soit point consolé: mais qu'il ait conclu que Dieu le vouloit faire perir, qu'il l'avoit desia ruiné du tout. Où en pouvoit-il estre donc ? Comme SERMON LXX 111 desia nous avons monstré, il declare ici ses premieres passions, où il a passé mesure: mais tant y a qu'en la fin il y a resisté. Or voyans cela, que nous faut-il faire, sinon prier Dieu qu'il engrave tellement en nos coeurs la promesse qu'il a faite à toute son Eglise, que iamais elle ne nous eschappe? Ceste promesse est telle, Que quand nous l'aurons offensé, que nous aurons decliné de ses commandemens, il nous chastiera: mais ce sera en verge d'homme, c'est à dire, qu'il nous chastiera doucement, et d'une façon temperee, et que iamais sa misericorde ne sera eslongnee de nous, comme aussi il le dit en l'autre passage en son Prophete Abacuc (3, 2). Puis qu'ainsi est, prions-le (di-ie) qu'en toutes nos afflictions il ne permette pas qu'il nous semble qu'il nous tiene pour ses ennemis: mais cognoissons quand nous l'avons irrite, que nous sommes bien dignes qu'il nous face la guerre, et qu'il nous soit ennemi mortel: et que toutes fois il ne laisse pas de nous estre Pere, qu'il veut poursuivre sa bonté sur nous, combien que nous ayons desservi tout le contraire. Et cependant si telles tentations nous vienent au devant, que Dieu nous tiene pour ses ennemis, ne laissons pas de tousiours batailler à l'encontre: Voila, il est vray que si ie regarde mon estat et condition, il me semblera bien que Dieu me tiene pour son ennemi qu'il m'ait comme rasé du nombre des siens, qu'il ne vueille plus aussi se souvenir de moy pour me secourir: mais tant y a que ie luy feray cest honneur de me reposer en luy, et d'y avoir tout mon recours. Voila donc comme nous avons à resister à ceste tentation de laquelle Iob a esté fort opprimé, combien qu'il n'en fust point vaincu du tout. Or il adiouste quant et quant: Car la gendarmerie de Dieu est venue, et ses bandes ont mis le camp tout à l'environ de ma maison. Il appelle la gendarmerie de Dieu, et ses bandes, toutes les afflictions qu'il enduroit. Ceste similitude desia a esté veuë en un autre passage, c'est que toutes les adversitez ausquelles nous sommes subiets sont autant de fleaux de Dieu, autant de dards, autant de fleches, autant d'espees: bref, autant de gendarmes qui sont comme à sa suite. Et ceci est bien necessaire d'estre cognu: car combien que nous le confessions en general, si est-ce que nous n'en avons pas une telle persuasion comme il seroit bien requis. Et de fait, les hommes ne se peuvent tenir de penser, que c'est une mauvaise fortune qui leur est advenue: quand ils endurent quelque mal: s'il est tombé une gresle, qu'il soit venu quelque gelee pour gaster les vignes et les bleds, voila une mauvaise fortune: et ceste maniere de parler procede de ce que nous regardons à ce qui nous est prochain, et que nous ne pouvons monter plus 112 haut, pour cognoistre que Dieu a disposé le tout Voila (di-ie) comme les hommes iront tousiours à l'estourdie. Et ainsi quand l'Escriture parle des afflictions, monstrant que Dieu les tient en sa main, que ce sont ses armees, que ce sont ses bandes que c'est lui qui s'en sert, qu'il les envoye, et on dispose à son plaisir: notons bien tout cela, afin que quand nous serons affligez on quelque sorte que ce soit, nous contemplions tousiours la main de Dieu, que nous sachions que c'est elle qui frappe sur nous, et que par cela nous soyons instruits à nous humilier: Et bien Seigneur, ie voy que les hommes me faschent et ie voy les causes inferieures, ie voy pourquoi telle chose m'est advenue: mais cependant Seigneur tu es par dessus tout, et il faut que ie regarde à toy, et que ie recognoisse les playes qui procedent de ta main. Au reste, notons aussi que Dieu n'a point seulement un gendarme, ou une espee, et un baston pour nous affliger: mais il a des bandes, il a des armees toutes prestes pour nous assieger de tous costez, comme Iob en parle ici. Quand donc nous serons eschappez d un mal, Dieu nous pourra bien rattrapper tantost. Et ce poinct encores est bien utile: car combien que les hommes soyent convaincus, que la main de Dieu les persecute, si est-ce qu'ils conçoivent tousiours quelque vaine esperance pour sortir: il leur semble, Et bien, ie viendrai à bout de ceci encores y a-il tel remede. Voila (di-ie) comme les hommes au lieu de s'humilier sous la main de Dieu, se rebellent d'avantage, et leur semble qu'en lui donnant quelque coup de corne, ils le chasseront bien loin: mesmes nous voyons la rebellion qui est en nous, que quand Dieu nous a donné quelque coup de verge, nous sommes enflez d'orgueil et presomption, et nous semble qu'il nous face grand tort, et ne regardons pas qu'il nous pourroit persecuter cent fois autant. Voila ce que nous avons à noter Or en la fin Iob se plaint que ses amis lui ont esté contraires, et en cela mesmes il declare qu'il cognoist la main de Dieu. Ceste sentence conferme encores mieux ce que nous avons desia dit, afin que nous sachions iusques où s'estend ceste doctrine. Les maladies sont-elles gensdarmes de Dieu? Elles sont aussi ses fleaux et ses espees. Car l'Escriture use de toutes ces similitudes, afin que nous concevions mieux selon nostre rudesse, les choses qui ne nous peuvent entrer assez avant en l'esprit. Toutes fois cela encore sera aucunement accordé: mais quand les hommes soudain changent, et nous sont faits adversaires, quand ceux: qui nous devroyent estre amis, et qui nous estoyent familiers, augmentent nostre mal, il ne semble point que cela vienne de Dieu. Et de fait d'ou procede une telle mauvaise affection, sinon de IOB CHAP. XIX 113 la corruption des hommes? tant y que c'est Dieu qui nous afflige lors, et sa providence conduit cela. Aussi qu'on regarde les choses, car on n'eust iamais pensé que les hommes deussent ainsi changer et user d'une telle malice: et pourtant concluons que ce changement vient de Dieu. Vrai est que quand il y a faute et peché en un acte, s'il est dit, que Dieu besongne là, il nous semble que le mal et vice soit de Dieu. Mais il nous faut considerer comment ceste doctrine s'entend. Ainsi donc il est certain que quand les hommes sont malins et cruels envers nous, la malice est d'eux: mais cependant ce n'est pas dire que Dieu ne les induise cela, et qu'il ne les retire de toute bonne affection et humaine, et qu'il ne vueille en somme que nous soyons persecutez par eux. Tant y a que Dieu faisant cela ne fait point mal: car il a bonnes et iustes causes, et fait tout en droiture: les hommes ne peuvent pas dire qu'ils ayent fait le mal pour lui obeir: car leurs consciences et son commandement les rend assez convaincus du contraire. Nous voyons donc comme Iob en tout et par tout a ici attribué à Dieu une puissance telle, qu'il fait de ses creatures ce qu'il veut, et s'en sert pour nous affliger quand bon lui semble. S'il nous envoye des maladies, et bien, c'est de lui que cela procede: s'il nous envoye d'autres calamitez, que nous soyons destituez de tous biens, c'est Dieu qui fait tout, comme auparavant Iob l'a dit, car combien que les brigands lui eussent ravi sa substance: Et bien, le Seigneur l'a donne, et il me l'a esté, le nom de Dieu soit benit. Ainsi donc pesons bien ce qui nous est ici monstre par Iob, c'est assavoir, que quand ses amis lui ont esté contraires, qu'ils le sont venus aguiser, et ont esté comme bandez contre lui, qu'ils ont fait une conclusion de le fouler au pied: il cognoist que Dieu avoit ainsi endurci leurs coeurs, et qu'il ne vouloit pas qu'ils usassent d'humanité envers lui. Iob donc attribue ceci à Dieu, comme s'il disoit, Soigneur tu me persecutes d'une façon si exorbitante, que ie ne sai que dire, sinon que tu me constitues comme un but pour tirer toutes es vengeances contre moi. Oh en suis-ie donc maintenant? Ne semble-il pas que tu m'ayes mis aux enfers ? Voila à quoi tond ce propos de Iob. Il est vrai qu'il a eu bonne prudence, cognoissant que c'estoit Dieu qui avoit aliené ses amis de lui: mais cependant si est-ce que son infirmité se monstre, d'autant qu'il ne s'est point appaisé voyant une telle tentation. Car il devoit dire:. Et bien, Seigneur, il est vrai que tu as armé les hommes à l'encontre de moi, tu les as ici amenez pour me faire la guerre: mais si est-ce qu'encores attendrai-ie secours de toi: et puis qu'il te plaist te servir des hommes pour m'affliger, ie me retirerai à toi, sachant que tu changeras bien leur coeur quand il te plaira. Voila où Iob devoit aller: il ne l'a point fait du premier coup: mais si est-ce qu'il y a tendu. Et ainsi regardons à nous, que quand les hommes machineront nostre ruine, et nous persecuteront, nous ne nous arrestions point à eux pour nous y attacher, mais que nous cognoissions que nous avons affaire à Dieu. Et pourtant que nous recourions à lui, afin que nous esperions en sa bonté, quand nous serons chastiez par ses creatures. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 114 LE SEPTANTE ET UNIEME SERMON, QUI EST LE III. SUR LE XIX. CHAPITRE. 17. Mon haleine a esté fascheuse à ma femme, et si la supplie par les enfans de mon ventre. 18. Mesmes les petis me reiettent, et quand ie me leve, ils iettent des brocards contre moy. 19. Mais amis m'ont eu en abomination, et ceux que i'aimoye se sont retournez contre moy. 20. Mon os s'est attaché à ma peau, et à ma chair, et suis eschappé avec la peau de mes dents. 21. Ayez pitié de moy, ayez pitié de moy, vous mes amis: car la main de Dieu m'a frappé. 22. Pourquoy me persecutez-vous comme Dieu, et ne vous saoulez de ma chair? 23. le desire que mes propos soyent escrits, qu'ils soyent enregistrez en un livre, 24. Avec un greffe de fer en plomb, ou en pierre, à perpetuité. 25. le say que mon Redempteur est vivant, et finalement s'eslevera sur là terre. D'autant que Dieu a conioint les hommes, afin que l'un supporte l'autre, et que chacun tasche d'aider à son prochain, et quand nous ne pourrons mieux, que nous ayons quelque pitié et compassion les uns des autres: s'il advient que nous soyons SERMON LXXI 115 destituez de toute aide, qu'on nous moleste de tous costez,. et que nul ne se monstre humain envers nous, mais que chacun nous soit cruel, ceste tentation-la est bien dure. Et voila pourquoi Iob en ce passage se complaint, qu'il n'y a eu ne femme, ni amis, ni domestiques qui ayent eu pitié de luy, mais que tout le monde l'a reietté: Or quand nous oyons ceci, nous le devons appliquer à nous: car (comme il fut hier traitté) Dieu permettra que les hommes nous defaillent, qu'un chacun s'estrange de nous, afin que nous recourions tant mieux à lui. Et de fait, cependant que nous aurons quelque support du costé du monde, nous n'esperons pas en Dieu comme il faut: plustost nous sommes retenus ici bas: car nostre nature aussi du tout y encline, et s'y adonne par trop. Et ainsi Dieu quelquesfois nous voulant retirer à soy, fera que nous serons destituez de toute aide humaine. Ou bien, ce sera pour nous humilier: car il nous semble qu'il doit bien avoir regard à nous, et que nous en sommes dignes: et chacun s'aveugle d'une telle presomption. Nostre Seigneur donc quelquesfois nous voudra instruire à humilité par ce moyen, qu'un chacun nous mesprisera que nous serons reiettez des grans et des petis. Ainsi alors nous aurons à penser que nous ne sommes pas tels que nous avons cuidé. Mais quoi qu'il en soit, si cela advient, cognoissons que pourtant nous ne sommes point delaissez de Dieu: car nous voyons que Iob a encores son recours à lui, et qu'il n'est point frustré de son attente. Dieu donc lui a tendu la main cependant que les hommes l'avoyent reietté, et cuidoyent bien qu'il n'y eust plus nulle esperance pour luy: c'est alors que Dieu a regardé à luy faire merci. Confions-nous donc en cela. Au reste, que nous soyons enseignez de faire nostre devoir envers ceux qui sont affligez, suivant ce que i'ay dit, que Dieu nous a conioints et unis ensemble, afin que nous ayons une communauté: car les hommes ne se doivent pas separer du tout. Il est vray que nostre Seigneur a ordonné la police, qu'un chacun aura sa maison, chacun aura son mesnage, sa femme, ses enfans, chacun sera en son degré: mais tant y a que nul ne doit s'exempter du commun, pour dire, Ie vivray à moy seul. Ce seroit vivre pis qu'en beste brute cela. Quoi donc? Cognoissons que Dieu nous a obligez les uns aux autres, afin de nous secourir: et pour le moins quand nous voyons quelqu'un en necessité, encores que nous ne luy puissions faire le bien que nous voudrions, que nous soyons humains envers lui. Si cela n'est, Dotons qu'en la personne de Iob ici le sainct Esprit demande vengeance contre nous: car il n'y a nulle doute que Iob (combien qu'il fust agite de passions grandes et excessives) n'ait tousiours esté gouverné par l'Esprit de Dieu, et sur 116 tout quant à ces principes generaux, c'est à dire, quant aux sentences qu'il met: comme nous avons declaré qu'elles emportent doctrine profitable. Notons donc qu'ici nostre Seigneur declare, que c'est une cruauté par trop grande à nous, quand nous verrons un povre homme affligé, et que nous ne tascherons point de le secourir, mais plustost nous retirerons de lui. Notons aussi que mesmes quelquesfois il est dit des choses par occasion en l'Escriture saincte, dont nous pouvons recueillir bonne doctrine: comme ici Iob parlant de sa femme, dit, qu'elle n'a peu porter son haleine, combien qu'il la priast par les enfans de son ventre. Sur cela il monstre, que les enfans doivent augmenter l'amour du mari et de la femme. Car quand Dieu benit un mariage par lignee, cela doit croistre l'affection mutuelle pour vivre en plus grande concorde. Les payens ont bien cognu cela: mais il est mal observe de ceux qui devroyent bien voir plus clair. Et quelle condamnation sera-ce pour les fideles, qui se vantent d'avoir esté enseignez en la parole de Dieu, s'ils ne cognoissent point ce que nature a monstré aux povres ignorans qui sont comme aveugles? Voila donc les Payens qui ont confesse que les enfans estoyent comme des gages pour confermer mieux l'amour du mari avec la femme, pour les tenir en paix et union. Suivant cela Iob dit, Qu'il a supplié sa femme par les enfans qu'il avoit engendré d'elle. Or cela ne l'a rien emeuë. Il monstre donc que c'est une chose contre nature, et que sa femme s'est monstree comme une beste sauvage en cest endroit. Ainsi notons, que tous ceux qui ne peuvent suivre un tel ordre, sont redarguez ici en passant, comme si le sainct Esprit avoit prononcé leur sentence en termes expres. Or toutes fois nous en voyons beaucoup qui n'ont nulle discretion, si Dieu leur a fait la grace de leur donner des enfans. Voila un homme qui aura vescu avec sa femme: il est vray que le mariage est desia une chose si sacree que ce mot seul doit bien suffire, quand il est dit Qu'ils seront deux en une chair que l'homme aura l'union qu'il doit avoir avec sa femme plus precieuse, que celle qu'il aura au pere et à la mere: mais quand Dieu adiouste encores de superabondant pour confirmation de ceste grace, que le mariage produit enfans, si les hommes et les femmes sont si brutaux, qu'ils ne soyent point induits et incitez par cela de s'aimer encores plus, il est certain que leur ingratitude est par trop lourde. Or (comme desia nous avons dit) c'est une chose bien mal pratiquee entre les Chrestiens: mais si faut-il que nous facions nostre profit de ce mot, encore qu'il ne soit ici touché que par occasion. Iob pour augmenter le mal, dit, que et ces IOB CHAP. XIX. 117 amis, et les hommes de son conseil, c'est à dire, ceux à qui il avoit accoustumé de communiquer tous ses secrets, se sont retournez contre lui ou bien se sont mocquez, qu'ils n'en ont tenu nul conte: et que non seulement ceux qui estoyent en quelque credit et dignité l'ont m'esprisé, mais les plus petis, les plus malotrus. Il signifie en somme, qu'il s'est trouvé destitué de tout secours, veu que ses amis lui ont defailli. Secondemet, qu'il a este en opprobre, tellement que les plus mesprisez du monde encores n'ont pas daigné le regarder comme pour le tenir de leur reng. Il falloit bien dire que l'affliction fust grande, veu qu'il n'y avoit nul qui le recognust comme de la compagnie des hommes: mais qu'il estoit desia plus qu'exterminé. Voila en somme ce qu'a voulu dire Iob. Or (comme desia nous avons touché) Dieu l'a voulu ainsi exercer, afin qu'il nous fust un miroir. S'il advient donc que ceux qui nous sont les plus prochains nous soyent ennemis mortels, et qu'ils nous persecutent, apprenons de recourir â. Dieu, et de porter cela patiemment, veu qu'il est advenu à Iob devant nous. Et mesmes reduisons en memoire ce qui est dit de nostre Seigneur Iesus Christ, pource qu'il appartient à tous les membres de son Eglise, Celui qui mangeoit le pain à ma table, a levé le talon contre moi. Il faut que cela s'accomplisse en tous fideles: et pour ceste cause nostre Seigneur Iesus nous a monstré le chemin, afin que nous ne soyons point trop faschez d'estre conformez à son image. Nous verrons donc tous les coups, que les enfans de Dieu seront trahis et persecutez par ceux aus-quels ils s'estoyent fiez du tout, et ausquels ils avoyent eu grande privauté. Et bien, voila une chose fort dure, on ne le peut nier, et quand nous sentons ce mal, c'est assez pour nous faire perdre courage: mais puis que nostre Dieu nous a declaré, qu'il faut qu'ainsi soit, et qu'il nous en a donné le tesmoignage en son Fils unique, passons par là, et submettons-nous à ceste condition. Voila encores ce que nous avons à observer en ce passage. Or venons maintenant à ce que Iob adiouste Ayez pitié de moy, ayez pitié de moy, vous mes amis: car la main de Dieu m'a touché, dit-il. Il est vray, quand nous voyons que Dieu punit les hommes, que nous devons bien le glorifier, disans, Seigneur, tu es iuste. Mais il y avoit une consideration speciale en Iob, qu'il n'estoit point puni de Dieu pour ses fautes qu'il avoit commises, c'estoit à autre fin: et encores prenons le cas qu'il eust esté chastié selon ses demerites, toutes fois quand nous verrons un povre malfaiteur que Dieu aura mené à sa condamnation, si faut-il que nous en soyons touchez en nous-mesmes, voire pour deux causes. L'une c'est, que quand chacun regardera à soy, nous trouverons que Dieu nous devroit 118 punir aussi rudement et plus, quand il luy plairoit de nous visiter selon que nous l'avons desservi. Quiconques donc pensera à soy, il se trouvera coupable pour estre puni de Dieu aussi griefvement que ceux lesquels il voit bien pressez: et pourtant nous les devons regarder en pitié et compassion. Ainsi nos vices et nos iniquitez nous doivent faire humilier. Voila un povre miserable, ie voy que Dieu le persecute, c'est une chose horrible. Mais quoi ? Il y a bien cause dequoi Dieu me pourroit ainsi punir: il faut donc que ie m'humilie et que ie me mire en la personne de cestui-ci. Voila pour un Item. Et puis, quand nous verrons un homme qui aura este affligé de la main de Dieu si fort que rien plus, que nous sachions non seulement qu'il a esté creé à l'image de Dieu, mais aussi qu'il nous est prochain, et comme un avec nous: nous sommes tous d'une nature, nous avons une chair, nous sommes le genre humain, pour dire, que nous sommes sortis d'une mesme source. Puis qu'ainsi est, et ne faut-il pas que nous pensions les uns des autres: Ie voy d'avantage une povre ame qui s'en va perir: ne doy-ie point avoir compassion le cela pour y subenir, si en moy est? Et encores que ie n'aye point le moyen, si doy-ie y aspirer. Voila (di-ie) les deux raisons qui nous doivent esmouvoir à pitié quand nous voyons que Dieu afflige de ceux qui en sont dignes. Quand donc nous pensons à nous, il est certain qu'il faut que nous soyons bien durs et stupides, ou nous aurons pitié de ceux qui sont nos semblables, comme quand nous recognoistrons, Voila un homme qui est formé à l'image de Dieu, il est d une nature commune avec moy, et puis, voila une ame qui a esté rachetee par le sang du Fils de Dieu, si elle perit, n'en devons-nous point estre touchez ? C'est pourquoi Iob dit maintenant, Ayez pitié de moi mes mis, d'autant que la main de Dieu m'a frappé. Pour entendre encores mieux ceci, il nous faut prendre ceste sentence, Que c'est une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant. Quand donc nous voyons quelque punition que Dieu envoye, il faut que nous soyons esmeus de frayeur, voire combien qu'il nous espargne. le seray à repos, et Dieu ne fera point semblant de me toucher, mais ie verray comme il frappe sur l'un, comme il afflige l'autre: ne voila point pour estre estonnez? Faut-il que nous attendions que Dieu rue sur nos testes à grans coups? Cela seroit par trop lourd. Mais quand nous voyons qu'il nous veut instruire aux despens d'autruy, il faut regarder la cause pourquoi il punit ainsi les hommes ainsi que sainct Paul nous monstre (Ephes. 5, 6j. Il ne dit pas, Craignez, car l'ire de Dieu viendra sur vous: mais il dit, Mes amis, vous SERMON LXXI 119 voyez comme Dieu punit les incredules cependant qu'il vous espargne: si faut-il que vous cognoissiez que c'est à vostre instruction quand il donne quelque signe de son ire sur les hommes. Que donc nous notions bien ceste sentence de l'Apostre c'est assavoir, que c'est une chose espouvantable de tomber entre les mains de Dieu, et pourtant toutes fois et quantes qu'il fera quelque punition, que nous en soyons esmeus. Or de là nous serons quant et quant instruits, d'avoir pitié de ceux qui endurent, pour dire, Helas! voila une povre creature: si c'estoit un homme mortel qui l'affligeast on lui pourroit donner quelque allegement: mais Dieu lui est contraire: et n'en devons-nous point avoir pitié en voyant cela? Si on allegue, Et n'est-ce pas resister à Dieu si nous avons pitié de ceux qui sont chastiez pour leurs fautes? N'est-ce pas autant comme si nous voulions nous rebecquer à l'encontre de la iustice de Dieu? Non: car nous pouvons bien avoir ces deux affections en nous: d'approuver la iustice de Dieu, lui rendans gloire et louange de ce qu'il fait: et neantmoins nous ne laisserons pas d'avoir pitié de ceux qui sont punis, d'autant que nous en avons merité autant ou plus d'autant aussi que nous devons cercher le salut dé tous, et mesmes de ceux qui nous sont plus prochains, et où il y aura quelque lien que Dieu aura mis entre nous: comme nous approuverons la iustice terrienne, qui n'est que comme un petit miroir de la iustice de Dieu, et toutes fois nous ne laisserons pas d'avoir pitié d'un malfaicteur. Quand un criminel sera puni, on ne dira pas qu'on lui face tort, ne qu'il y ait cruauté au iuge On dira donc que ceux qui sont constituez en l'estat de iustice s'acquitent de leur devoir, et qu'ils font un sacrifice agreable à Dieu, quand ils feront mourir un criminel: mais cependant nous ne laisserons point d'avoir pitié d'une povre creature qui souffrira pour ses malefices: si nous n'en sommes esmeus, il n'y aura point d'humanité en nous. Si nous cognoissons cela en la iustice humaine, qui n'est que comme une petite estincelle de Dieu: quand nous venons là haut à ce throne souverain, ie vous prie ne devons nous pas en premier lieu glorifier Dieu de tout ce qu'il fait, cognoissans qu'il est iuste et equitable en tout et par tout? Et neantmoins cela n'empeschera (comme i'ai dit) que nous n'ayons compassion de ceux qui endurent, pour les soliciter, et leur subvenir: et quand nous ne pourrions mieux, que nous desirions leur salut, prians Dieu qu'en la fin il face profiter leurs corrections pour les retirer à soi, qu'il ne permette point qu'ils demeurent endurcis pour se rebecquer contre sa main. Voila (di-ie) sur quoi Iob se fonde quand il requiert et exhorte ses amis d'avoir pitié de lui. 120 Et notamment il parle à ceux qui lui estoyent plus prochains: car combien que Dieu ait mis en general quelque unité entre tous hommes, c'est à dire, qu'il les ait tous conioints ensemble (comme nous avons dit) et qu'ils ne se doivent point separer les uns des autres: tant y a que Dieu nous oblige au double, quand nous avons ou parentage, ou quelque autre lien, comme nous savons que les voisins doivent estre incitez à se porter quelque amitié plus privee: car alors Dieu a mis les hommes, comme on feroit les bestes sous un ioug, par maniere de dire: les bestes brutes nous doivent enseigner ce que nous avons à faire. Quand deux boeufs seront accouplez ensemble, si chacun veut estre revesche, ils se tormenteront l'un l'autre: et s'ils ne s'accordent pour labourer d'un accord ensemble, pour puis apres et boire et dormir, il faudra qu'ils soyent là comme leurs bourreaux. Ainsi en est-il des hommes, quand Dieu les approche les uns des autres en quelque façon que ce soit: c'est comme s'il les vouloit accoupler sous un mesme ioug pour s'aider, et se supporter l'un l'autre: et s'ils sont revesches, s'ils sont pires lue les bestes brutes quelle condamnation meritent-ils sur leur teste? Ainsi donc notons bien, que selon que Dieu nous approche, et nous donne moyen de communiquer ensemble, il nous oblige les uns aux autres, car un ami sera tant plus tenu à son ami, et combien qu'il faut que nostre charité soit generale, et que nous aimions tous ceux que Dieu nous recommande, et fussent mesmes nos ennemis mortels: si est-ce que le mari sera plus tenu à sa femme, le pere à ses enfans, les enfans au pere, les parens aussi les uns aux autres: et faut en general que nous cognoissions tous les degrez d'amitié, que Dieu a mis au monde. Or Iob adiouste, Pourquoi me persecutez-vous comme Dieu? Il semble bien que ce propos ici n'ait point grande raison: car il est dit (comme desia nous avons touché) que le iuste lavera ses mains au sang de l'inique. Nous devons donc nous esiouyr, quand nous voyons que Dieu punit les meschans: or Iob amene ici, qu'on ne doit pas persecuter ceux que Dieu persecute. Mais desia ceste question a esté soluë, quand nous avons dit, que nous pouvons bien nous accorder à la iustice de Dieu: et toutes fois nous ne laisserons point d'avoir pitié de ceux qui endurent, et les soulager, si en nous estoit: pour le moins nous aurons ceste affection-la de desirer leur salut. Ce sera donc une chose cruelle quand nous perscuterons les hommes comme Dieu. Et pourquoi ? Car quand Dieu afflige les pecheurs (ie ne di pas les iustes comme Iob, mais ceux qui auront mal vescu, qui auront est d'une vie meschante) ce n'est pas afin que nous levions la teste contr'eux, et que nous les molestions encores d'avantage: mais il veut en IOB CHAP. :XIX. 121 premier lieu, qu'un chacun de nous apprenne à se condamner en la personne d'autrui. le voi . que celui-là est maintenant batu des verges de Dieu. Et pourquoi? Pour ses pechez. Or Dieu n'est-il pas Iuge de tout le monde ? Ceci me compote donc: car suis-ie innocent ? Dieu ne trouvera-il point à redire en moi ? Helas! il n'y a que trop de fautes, et par trop lourdes. Voila donc comme en la personne d'autrui on se doit condamner, toutes fois et quantes que nous y contemplons les chastiemens que Dieu envoye: et puis aussi Dieu nous veut exercer à pitié et compassion. Si nous suivons cest ordre, nous ne pourrons faillir: mais si sans avoir esgard à nos fautes nous venons tormenter ceux qui n'ont desia que par trop de mal, ne voila point une cruauté? Nous voulons usurper l'office de Dieu pour estre iuges: et plustost nous devrions penser à ce qui est dit, Qu'il nous faudra tous comparoistre devant le throne iudicial de Dieu. Il est vrai que (comme desia nous avons dit) il faut bien que Dieu soit glorifié par toutes les punitions qu'il envoye aux hommes: mais ce n'est pas à dire qu'un chacun ne se doive condamner, et estre retenu en quelque humanité par ce moyen-là, quand nous cognoistrons qu'il faut que Dieu soit le Iuge de tous. Et voila pourquoy Iob argue à bon droit ses amis de ce qu'ils le persecutent comme Dieu. Notons bien donc, que si Dieu desploye sa vengeance sur ceux qui l'ont offensé, ce n'est pas qu'il nous vueille armer pour estre inhumains, et nous mettre en furie contre les povres patiens qui sont du tout abbatus mais plustost qu'il veut que nous en ayons compassion. Au reste, Iob accuse ici la cruauté de ses amis, disant qu'ils ne se peuvent saouler de sa chair. Pourquoy (dit-il) ne vous pouvez-vous saouler de ma chair? Il est certain que c'est une similitude qu'il prend: car quand nous sommes ainsi acharnez (comme on dit) à l'encontre de nos prochains, c'est comme si nous les voulions manger tous vifs: et nous userons bien aussi de ces façons de parler en nostre langage commun. Ainsi donc comme un homme prendra plaisir à sa refection, à boire, et à manger: aussi ceux qui sont cruels contre leurs prochains, il semble qu'ils en veulent faire leurs repas, qu'ils les veulent manger et engloutir tous vifs. Voila donc pourquoy Iob dit, Pourquoy ne vous saoulezvous de ma chair? Car quand nous voyons que nos prochains ont du mal tant et plus, et qu'encores cela ne nous saoule point, mais que nous augmentons leur mal, c'est une cruauté par trop grande, c'est comme les manger. Ceste circonstance donc est à noter, quand Iob dit, Que pour le moins ses amis se devroyent contenter de le voir ainsi abbatu. Que voulez-vous plus? le 122 suis à l'extremité, tant que ie n'en puis plus. C'est une chose naturelle, que quand nous aurons hay quelque personne, et desiré son mal, et cerché toue les moyens de nous venger, toutes fois s'il advient qu'un tel soit si affligé que rien plus, voila nostre courroux qui s'appaise. Or ie ne di point que ceste affection ici doive estre tenue pour vertu: car les Payens, combien qu'ils fussent meschans, combien qu'ils cuidassent que la vengeance leur fust licite, toutes fois ont eu cela, de s'appaiser quand ils ont veu leurs ennemis qui estoient tant molestez, qu'il ne falloit plus qu'ils y missent la main. Comme qu y? Voila un homme qui aura mal-fait à quelqu'un: et bien, celui qui sera offensé se voudra venger, s'il lui estoit possible. Or cependant voici Dieu qui prévient, et envoye quelque calamité grande à celui qui aura fait l'offense: l'homme qui auparavant estoit envenimé, et qui ne demandoit sinon à ruiner celui qu'il hayssoit, dira lors, Voire et que lui ferai-ie plus? Il est si abbatu, que c'est mesmes pitié, il en a assez. Voila donc comme le feu s'esteindra naturellement, quand nous aurions esté les plus irritez du monde contre quelqu'un, si nous le voyons en affliction. Cela (comme i'ay dit) n'est point vertu, et ne merite point d'estre reputé pour service de Dieu, ne pour charité. Mais cependant si c'est une inclination naturelle, mesmes entre les Payens, que sera-ce auiourd'hui de ceux qui ne se contentent point, quand ils verront leurs ennemis tant persecutez que rien plus: mais sont là insatiables, et voudroyent encores les avoir mangez? Et si cela est condamnable, quand il se fera envers les ennemis, quand on ne se sera point contenté des afflictions que Dieu leur aura envoyees: que sera-ce de le faire envers les amis? Pourtant que ceux gui seront ainsi cruels sachent qu'ils ne sont pas dignes d'estre reputez du nombre des hommes. Quiconques donc se voudra acquitter de son devoir, non seulement il se doit appaiser du mal et de l'affliction de ses ennemis: mais il se doit esmouvoir à pitié: et au lieu de cercher vengeance, il doit plustost estre prest de les secourir entant qu'en lui sera: car il n'y a nulle doute quand Dieu envoye quelque affliction à nos ennemis, et à ceux qui nous ont irrité, qu'il ne vueille adoucir ceste malice et ceste rancune qui est en nous, qu'il ne vueille changer ce qui est cause que nous sommes ainsi mal affectionnez envers nos prochains. Or si Dieu nous appelle à humanité, et que nous allions tout au rebours, n'est-ce point batailler manifestement contre lui? Notons bien donc quand Dieu affligera ceux qui nous ont fait quelque tort et iniure que c'est pour adoucir l'aigreur qui est en nos courages: et si nous avons esté faschez auparavant, et picquez, ou que nous ayons appeté vengeance, que Dieu veut moderer SERMON LXXI 123 toutes ces mauvaises affections-là en nous, et nous veut induire à compassion et humanité. Voila ce que nous avons à noter de ce passage. Or Iob adiouste encores nouvelles complaintes de ses miseres, disant, Que son os estoit attaché à sa peau, et qu'il est eschappé avec la peau de ses dents. C'est pour mieux exprimer le propos que nous venons de toucher, c'est assavoir, que ses amis devroyent bien estre saoulez, encores qu'ils fussent comme des bestes, ne cerchans qu'à devorer. Et pourquoy ? Car (dit-il) vous voyez en quel estat ie suis. Que demandez-vous plus? Sauroit-on souhaiter plus de mal à une personne, que Dieu m'en a envoyé? Or quand il dit, que sa peau est attachee aux os, c'est comme s'il disoit, qu'il est desseché du tout, qu'il est là comme une figure d'un trespassé, qu'il n'y a plus ne suc, ne substance en lui. Quand il dit, qu'il est eschappé avec la peau de ses dents, c'est pour signifier, qu'il n'y a rien de sain en luy que les gensives, ou que sa peau est semblable aux gensives, car si la vermine a gaigné en un corps, la peau ne sera plus seche: mais elle sera comme les gensives: c'est à dire, quand la pourriture gaignera, et que tout sera mangé, on verra une chair sanglante, et il en sortira à demi sang, à demi eau, comme d'une pluye, comme nous voyons qu'une pluye semble aux gensives. Voila donc Iob qui declare qu'il a esté défiguré tellement qu'on ne cognoissoit plus de face d'homme en lui. Or quand il est venu à ceste extremité-là, n'estoit-ce pas raison que ses amis se contentassent? Nous sommes donc ici admonnestez de mieux regarder aux afflictions de nos prochains que nous ne faisons pas: et que quand Dieu leur envoyera quelques calamitez nous le prions qu'il nous face la grace d'avoir les yeux plus ouvers pour les considerer, et les bien noter, tellement que cela nous induise à pitié: qu'un chacun s'emploie a y mettre remede en tant qu'en lui sera, et qu'en la fin encores nous esperions que quand ils sont ainsi touchez de la main de Dieu, il se monstrera misericordieux envers eux. Or pource que Iob estoit accusé par ses amis d'avoir blasphemé contre Dieu, et qu'il s'estoit iustifié contre tonte raison, et qu'il s'estoit aveuglé en ses vices, ne les cognoissant point: il dit, le voudroye que tous mes propos fussent escrits, qu'ils fussent engravez avec un greffe de fer, qu'ils fussent engravez dedans du plomb, ou dedans une pierre à perpetuité, et à une memoire permanente. Iob parlant ainsi declare, qu'il n'a point maintenu son innocence en vain, et qu'il ne craint pas que ceci lui soit reproché devant Dieu: car il sait qu'il a iuste cause de ce faire. Voila en somme où il pretend. Or il est bien certain quant aux propos de Iob, qu'il y a eu de l'excez, il y a eu beaucoup 124 de sentences extravagantes: car il n'a pas tenu mesure, et quoy qu'il eust un fondement bon et raisonnable, et que sa cause fust approuvee de Dieu, si est-ce qu'il l'a mal deduite (comme nous avons declaré par ci devant) et lui sont eschappez beaucoup de mots qui estoient à condamner. Pourquoy donc est-ce que maintenant il dit, qu'il voudroit que ses propos fussent ainsi escrits? N'est-ce point pour lui apporter double condamnation sur sa teste? Notons que Iob a regardé au principal et qu'il ne s'est point attaché à chacun mot qu'il avoit prononcé: mais il prend ici ses propos, pour la defense de sa cause. Or ceste defense-la estoit iuste: et combien qu'elle ait esté mal demenee, et qu'il ait extravagué d'un costé et d'autre, si est-ce neantmoins qu'il maintient à bon droit, qu'il n'est point affligé pour ses pechez, et qu'il ne falloit pas aussi l'estimer le plus meschant du monde, pource que Dieu se monstroit ainsi rigoreux contre lui. Iob donc a proposé cela avec raison: mais encores n'a-il pas laissé de faillir, d'autant qu'il n'a pas tellement recognu tous ses vices, qu'il se soit tousiours bien senti coulpable devant Dieu. Par ceci nous sommes admonnestez de parler bien prudemment. Il est dit an Psaume (39, 2), I'ay deliberé en moy de tenir la bouche close, de me brider cependant que les meschans dominent, et qu'ils ont la vogue: mais en la fin ie n'ay peu me contenir. David cognoissoit bien, que quand les enfans de Dieu sont tentez, se voyans opprimez d'afflictions, cependant que les meschans font leurs triomphes, et ont le vent à gré, c'est une chose si dure, qu'il est bien difficile que nous puissions nous contenir, que nous ne murmurions contre Dieu. Pour ceste cause il dit, Ie me suis resolu de me tenir comme bridé, i'ay mis un chevestre, i'ay barré ma bouche, afin de ne sonner mot: mais en la fin toutes ces brides ont esté rompues, toute ceste conclusion que i'avoye prinse ne m'a peu tenir de monstrer le desir que i'avoye conceu là dedans: et le feu en la fin s'est allumé et desbordé. Par cela David monstre que c'est une vertu bien grande et b en rare, que nous soyons patiens en silence et en nous taisant, quand les maux nous pressent, et que nous voyons sur tout les meschans avoir la bouche ouverte pour se glorifier, et pour se mocquer de nous. Ainsi en conioignant ce passage de David avec l'exemple de Iob, nous devons estre instruits de tenir la bouche close quand Dieu nous afflige. Et pourquoy? Car selon que nos passions sont violentes, combien que nous apprenions de parler en telle simplicité comme nous devons, et de louer Dieu, et le benir: encores ne pouvons-nous pas estre si prudens, ne si moderez qu'il ne nous eschappe quelque chose, qu'il n'y ait quelques bouillons qui sortent, tellement que nous serons IOB CHAP. XIX. 125 tousiours coulpables en nos propos. Ainsi donc combien que nous n'ayons point ceste intention de blasphemer contre Dieu, ne de dire chose qui ne soit à son honneur, encores ne peut-il advenir que nous n'ayons esté trop hardis en nostre parler: comme quand Iob a demandé que tout soit enregistré, que tout soit engravé pour memorial, que cela soit mis ou en pierre, ou en plomb, afin que iamais on ne le puisse effacer. Or advisons plustost de prier Dieu, qu'aux propos que nous cuiderons estre les plus nets, il nous pardonne encores nos fautes: car celui qui pourra retenir sa langue (dit S. Iaques 3, 2) aura une vertu singuliere. Et pourquoy? Car nous sommes si volages à mal parler que rien plus, et quand nous cuiderons avoir parlé par bonne integrité, Dieu trouvera qu'il y aura encores de l'excez Voila donc ce que nous avons à noter de ce passage. Or en la fin Iob adiouste, Qu'il sait que son Redempteur vit. Vrai est que ceci ne se pourra pas declarer du tout pour maintenant: mais si faut-il que nous touchions à quelle intention Iob parle ainsi. Il entend donc qu'il n'a point fait à la façon des hypocrites pour demener sa cause devant les hommes, et pour se iustifier, il cognoit qu'il a affaire à Dieu. Voila qu'il faut savoir, car ces sentences ici, si elles estoient prinses comme rompues, n'auroient pas grande edification, et nous ne saurions que Iob auroit voulu dire. Parquoy retenons ce que nous avons touche. Qu'est-ce que Iob pretend? Nous savons que les hommes travaillent tant qu'ils peuvent à s'excuser, voire d'autant qu'ils ne pensent point à Dieu: c'est assez que le monde se contente d'eux, et qu'on les estime gens de bien. Voila donc l'hypocrisie qui engendre une impudence. Car si ie ne cognoy que Dieu est mon Iuge, Ô il me suffira que les hommes m'applaudissent, qu'ils me tienent en bonne reputation. Et qu'ay-ie gaigné? Rien qui soit. N'est-ce pas bien une grande impudence, quand encores que ma conscience propre me redargue, encores que ie soye convaincu d'avoir mal fait, si est-ce que ie leverai 126 le front, et dirai, Pourquoy est-ce qu'on m'accuse? Qu'est-ce que i'ay fait? N'ay-ie pas bonne cause? le prendrai de belles couleurs pour couvrir mon peché' et quand i'aurai ainsi esbloui les yeux de. hommes, voila ma cause gaignee. Mais c'est ce que i'ai dit, que l'hypocrisie engendre l'impudence, c'est à dire, que les hommes sont hardis à maintenir leur cause pour bonne, d'autant qu'ils n'ont point regard à Dieu. Or Iob au contraire dit, le say que mon Dieu est vivant, et qu'il se dressera en la fin sur la poudre. Comme s'il disoit, On m'estime comme un meschant et desesperé, comme si i'avoye blasphemé Dieu, taschant de me iustifier à l'encontre de lui. Nenni non, ie ne demande qu'à m'humilier, et à me reposer du tout en sa grace: mais si faut-il cependant que ie maintiene mon integrité contre vous car ie voy que vous n'y procedez que par calomnies, ie me defen donc en telle sorte, que cependant ie regarde à Dieu, et ay là mes yeux fichez. Or de ceci nous pouvons, et devons recueillir une bonne instruction: c'est assavoir, que nous ne soyons point tant hypocrites que de nous couvrir devant les hommes, pour faire semblant de maintenir une bonne cause, et nous monstrer gens de bien, et cependant que nostre conscience nous redargue. Apprenons plustost d'entrer en nous-mesmes, pour cognoistre nos pechez, et pour nous adiourner devant Dieu: que nous commencions (di-ie) par ce bout-là, pour dire, Or çà comment en suis-ie? Il est vrai que ie pourrai bien m'excuser devant les hommes: mais cependant qu'est-ce que ie profiterai devant Dieu? M'acceptera-il? Nenni. Suivant cela donc, que nous venions tous devant ce Iuge celeste et grands et petits' et qu'un chacun se presente-là pour demander pardon de ses fautes: et ne doutons point que quand nous y viendrons en verité, nous ne soyons absous de lui: non pas que nous en soyons dignes: mais par sa grace et misericorde. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. SERMON LXXII 127 LE SEPTANTEDEUXIEME SERMON, QUI EST LE IV. SUR LE XIX. CHAPITRE. Ce sermon contient encore l'exposition du verset 25 et puis du texte ici adiousté. 26. Encores qu'apres ma peau, les vers ayent miné ceci, de ma chair ie verrai Dieu. 27. Ie le contemplerai en moy, mes yeux le verront, et non autre: mes reins sont deffaillis en mon sein. 28. Et vous avez dit, En quoy est-il persecuté? et la racine de propos se trouve en moy. 29. Craignez de la presence du glaive: car l'ire d'affliction est avec le glaive, afin que vous sachiez qu'il y a iugement. Nous vismes hier la protestation que fait ici Iob, c'est d'avoir son regard à Dieu, et non point s'attacher aux hommes: pource que ceux qui s'arrestent ici bas, n'entrent pas volontiers en leurs consciences pour se condamner comme ils doivent, et pour sentir leurs pechez, afin qu'ils en demandent pardon à Dieu, confessans qu'ils ont failli. Car nous voyons, si tost que nous sommes acharnez aux hommes, que nous ne demandons que de les surmonter, soit par verité, soit par mensonge. Voila qui est cause que nous ne pensons point droitement à Dieu, et par consequent que nous ne mettons point peine à nous corriger de nos fautes, comme nous devons, bref, qu'il n'y a qu'hypocrisie. Et pourtant Iob dit, Qu'il sait que son Redempteur est vivant: comme s'il disoit, qu'il n'a point plaidé iusques ici pour estre iustifié tellement devant les hommes, que ce ne soit là son but: car il savoit qu'il faut venir devant Dieu, et là estre iugé, et rendre conte de toute sa vie. Et puis il adiouste, Que Dieu se tiendra debout le dernier sur la poudre: comme s'il disoit, Quand les hommes seront defaillis, comme il faut que le monde perisse, voila Dieu qui est permanent: ainsi ce seroit grande folie à moy de me vouloir excuser devant les hommes, et cependant que Dieu me condamnast, car ceux qui sont maintenant mes iuges, ou qui le veulent estre, ou ausquels ie voudroye deferer cest honneur-là, il faut qu'ils perissent avec moi, et Dieu demeurera tousiours. Ainsi donc il me suffit de me rendre à lui, et d'ouir ce qu'il lui plaira d'ordonner. Or quand il dit, Que Dieu se tiendra debout sur la poudre, il signifie qu'il n'est point semblable aux hommes: car il faut que nous descheons tous iusques à ce que nous soyons aneantis, nous savons qu'il nous faut retourner là d'où nous sommes venus, en corruption en pourriture. Mais Dieu 128 (dit-il) ne peut deschoir à la façon des hommes, mais il sera tousiours en son estat. Et au reste, notons que Iob a voulu signifier, que Dieu espandra ceste vertu qui est en lui sur la poudre, c'est à dire, sur les hommes qui ne sont rien, et qui n'ont point de vertu en eux. Or ce titre qu'il attribue à Dieu emporte beaucoup, qu'il est son garant, et celui par lequel il est maintenu. Si Dieu vouloit, il pourroit bien demeurer en son entier, et cependant nous peririons: mais il veut nous faire participans de sa vertu, et nous la faire sentir. Ainsi il se tient tellement debout sur la poudre, qu'il fait resveiller la poudre quant et quant, et la remet au dessus: car sans cela en vain il seroit nommé et Redemptenr, et Garant. Notons bien donc que Iob a ici voulu exprimer que Dieu ne tient point seulement sa vertu enclose en son essence, mais qu'elle est espandue sur les hommes. Voici une bonne doctrine pour nous. Car en premier lieu nous sommes admonnestez quelle vanité c'est de vouloir complaire seulement aux hommes, et d'estre approuvé d'eux. Que gaignons-nous? Car il faut que tout cela s'en aille bas. Apprenons donc d'avoir les yeux fichez en Dieu, afin qu'il nous advouë, et que nous puissions estre approuvez de lui. Voila où il faut appliquer toute nostre estude. Et cependant pour n'estre point retenus en ce monde, pour n'estre enveloppez en ceste hypocrisie, qui est de nature par trop enracinee en nous, cognoissons que Dieu est nostre garant, c'est à dire qu'il lui appartient à lui seul de maintenir l'integrité des hommes, quand ils auront cheminé en conscience pure devant lui: qu'il sera leur Iuge une fois, et se tiendra debout sur la poudre: et combien que tout ce que nous voyons à l'entour de nous soit fragile et caduque, que Dieu n'est point semblable qu'il a son estat plus haut: et non seulement pour soy, mais afin de remettre toutes creatures en leur estat, quand elles seront defaillies. Et c'est une consolation inestimable pour tous fideles, quand ils se voyent opprimez de calomnies en ce monde: et combien qu'ils ayent tasché de cheminer droit, qu'on ne laisse pas de les picquer, et de les mordre faussement, que lors ils se puissent remettre à Dieu, et l'appeller pour leur garant, qu'ils s'appuyent sur ceste certitude, que Dieu sera debout, quand les hommes seront aneantis. Et bien, IOB CHAP. XIX. 129 ceux qui presument auiourd'hui de nous condamner, et de mesdire de nous, il faudra qu'ils tombent bas, et la chance sera bien tournee: car Dieu alors sera nostre Redempteur. Les hommes auiourd'hui par leur temerité usurperont la puissance de Dieu' ils entreprendront ce qui ne leur est point licite: mais si faudra-il que Dieu se monstre en la fin tel qu'il est, et qu'il soit exalté, et que nous cognoissions que c'est à lui de nous maintenir Voila ce qui nous doit venir en memoire toutes fois et quantes qu'on mesdira de nous faussement, et que nous aurons bon tesmoignage devant Dieu, qu'il nous suffise que celui-la nous approuve, combien que nous soyons reiettez de tout le monde. Or venons maintenant à ce que dit Iob.. Il dit, que les vers (car combien que le mot ne soit point exprimé, toutes fois si voit-on bien qu'il entend toute vermine et corruption) que les vers, apres avoir mangé ceste peau, rongeront et mineront ce qui est de reste: mais qu'encores il espere de voir Dieu, et le voir (dit-il) de ma chair, c'est à dire, estant restauré: ouy ie le verrai et non autre, combien que mes reins soyent defaillis en moi, c'est à dire, toute ma vertu soit cassee et abolie. Voici une protestation digne d'estre notee, quand Iob declare qu'il aura son regard arresté en Dieu, et non autre, voire combien qu'il soit du tout consumé: comme s'il disoit, Que l'esperance qu'il a en Dieu, il ne la mesurera point selon ce qu'il peut voir: mais que quand rien n'apparoistra, il ne laissera point pourtant de regarder à Dieu. Comme quoy? Si un homme se trouve comme delaissé de Dieu, qu'il n'apperçoive sinon toute matiere de desespoir, que la mort le menace de tous costez, mesmes qu'elle l'engloutisse: et que cependant neantmoins il tiene bon, qu'il soit constant en la foy pour dire, Si est-ce que i'invoquerai mon Dieu, et encores sentirai-ie sa vertu: il ne faut que sa puissance pour nous donner vigueur: et cela sera' voire quand il semblera que ie serai perdu. Voila un homme qui surmonte les choses presentes. Il ne monstre point donc la foy et l'esperance qu'il a en Dieu, par ce qu'il peut voir et comprendre de son sens naturel, mais il outrepasse le monde: comme il est dit, que nous devons esperer par dessus esperance, et que l'esperance est des choses cachees. Maintenant nous voyons l'intention de Iob. Il est vrai qu'il ne parle point ici expressement et simplement de la resurrection: mais tant y a que ces mots ne peuvent estre exposez, sinon qu'on cognoisse que Iob a voulu attribuer à Dieu une puissance qui ne se voit point auiourd'hui en l'ordre commun de nature. C'est donc comme s'il disoit, que Dieu ne veut point estre cognu de nous seulement cependant qu'il nous fait du bien, nous preserve et nourrit: mais qu'encores qu'il nous 130 defaillist en apparence, et que nous ne vissions que la mort devant nous, il faut que nous soyons resolus que nostre Seigneur ne laissera point d'estre nostre garant, et qu'estans siens nous serons maintenus par sa protection. Mais afin de faire mieux nostre profit de ce passage, pesons bien ce que Iob dit, Encores que ce reste ici (dit-il) soit miné apres ma peau, si est-ce que ie verrai mon Dieu. Ceci n'est pas croire en Dieu, d'autant qu'il fait que la terre produit du bled et du vin: comme nous en verrons beaucoup de brutaux, qui n'ont aucun goust ne sentiment qu'il y a un Dieu an ciel, sinon qu'il les repaisse, et qu'il leur remplisse le ventre: quand on leur demandera, que c'est que Dieu, Et c'est celui qui nous nourrit. Vray est qu'il nous faut bien comprendre la bonté et la vertu de nostre Dieu en tous les biens qu'il nous eslargit: mais si ne falloit-il point demeurer là: car il faut (comme i'ay desia dit) que nostre foy surmonte tout ce qui se peut voir en ce monde. Et ainsi ne disons pas, le croy en Dieu, pource qu'il me maintient, pource qu'il me donne santé, pource qu'il me nourrit: mais ie croy en Dieu, d'autant que desia il m'a donne quelque goust de sa bonté et de sa vertu, quand il a le soin de ce corps, qui n'est que corruption, que ie voy qu'il se declare pere en ce que ie subsiste par la vertu de son Esprit: mais ie croy en lui seul, d'autant qu'il m'appelle au ciel, qu'il ne m'a point creé comme un boeuf ou un asne pour vivre ici quelque espace de temps: mais il m'a formé à son image, afin que i'espere en l'heritage de son royaume pour estre participant de la gloire de son Fils: ie croy que iournellement il m'y convie, afin que ie ne doute pas' que quand mon corps sera ietté au sepulchre, qu'il sera là comme aneanti neantmoins il sera restauré au dernier iour: et que cependant mon ame sera en bonne garde et seure, quand apres la mort Dieu l'aura en sa protection, et que lors mesmes ie contempleray mieux que ie ne fay point maintenant la vie qui ne s a esté acquise par le sang de nostre Seigneur Iesus Christ. Voila donc quelle doit estre nostre creance pour estre bien reglez. Or quand nous serons ainsi bien disposez, nous pourrons dire avec Iob, Et bien, il est vray que ie voy que mon corps s'en va en decadence: s'il y a quelque vigueur, elle diminue de iour en iour, et ie contemple la mort sans l'aller cercher dix lieuës loin: car ie ne peux voir si peu d'infirmité en ma chair, que ce ne soit desia un message de mort: mais si est-ce que ie verray mon Dieu. Et si nous pouvons parler ainsi, quand nous voyons que petit à petit nostre vertu decline, et qu'elle s'esvanouit: s'il plaist à Dieu de nous affliger, tellement que nous soyons comme à demi pourris (ainsi que Iob en SERMON LXXII 131 estoit: car il dit, Ma peau est mangee et consumee: il estoit comme un trespassé, et neantmoins il proteste, Si ne laisseray-ie point de contempler mon Dieu): ne laissons point encores d'esperer en Dieu à l'exemple de Iob. Voila donc comme ceste grandeur des afflictions que Dieu nous envoyera ne sera pas pour nous estonner, moyennant que nous soyons enseignez de le cognoistre tel qu'il est envers nous, c'est assavoir, de bien considerer à quelle fin il nous a creez, et nous maintient en ce monde. Au reste quand Iob dit, Qu'il verra son Redempteur de sa chair, il entend (comme desia nous avons dit) qu'il sera restaure en estat nouveau, sa peau ayant esté ainsi mangee. Car il dit mesmes que ses os seront consumez, et qu'il n'y demeurera rien d'entier: et puis il adiouste, De ma chair ie verray Dieu. Et comment le verra-il de sa chair? C'est à dire, ie seray remis comme i'estoye auparavant, et verray encores mon Dieu. Et ainsi il confesse que Dieu sera assez puissant pour le remettre au dessus, encores qu'il l'ait du tout consumé, et plongé iusqu'aux abysmes. Voila à quelle condition nous devons esperer en Dieu: c'est que quand il nous aura iettez au sepulchre, nous sachions qu'il nous tiendra la main pour nous en retirer Que nous ne disions point donc, l'espere en Dieu, pource que ie voy qu'il m'assiste, et ne me defaut en rien: mais quand Dieu nous defaut qu'il est comme eslongné de nous, disons avec Iob, Ie le verrai de ma chair, ie ne suis maintenant rien, il semble que ie soye un ombrage, que ma vie s'esvanouit incontinent: mais tant y a qu'encores mon Dieu se declarera si puissant envers moi, que ie le verrai. Si Iob a parlé ainsi du temps qu'il n'y avoit pas encores grande doctrine, que possible la Loy n'estoit pas escrite: mais prenons le cas qu'elle le fust, les Prophetes n'estoient pas encores il n'y avoit sinon Moyse (car les Prophetes font mention de Iob comme d'un homme du temps ancien). Si donc ayant seulement une petite estincelle de clarté, il a esté tellement fortifié en ses afflictions, et non seulement quand il a veu une espece de mort, mais quand il sembloit que Dieu l'eust constitué entre les hommes comme un monstre, une chose espouvantable et effrayante, qu'il ait peu dire, Si est-ce que ie verrai mon Dieu: quelle excuse y aura-il auiourd'hui, quand Dieu nous declare de si pres et si expressement la Resurrection, et qu'il nous en donne tant de belles promesses? Et mesmes consideré que nous en voyons le miroir et la substance en nostre Seigneur Iesus Christ, qu'il a ressuscité afin de nous monstrer qu'il ne faut point que nous doutions d'estre une fois participans de ceste gloire immortelle. Si donc apres tant de confirmations nous ne pouvons avoir ceste cognoissance qui a este en Iob, ne faut-il point que cela 132 soit imputé à nostre ingratitude? Car si nous pouvions recevoir les promesses de Dieu en vraye foy, n'auroyent-elles point assez de vertu pour nous faire surmonter toutes ces tentations qui dominent ainsi sur nous? Ainsi donc notons bien ce passage, afin de pouvoir dire aussi avec S. Paul (2. Cor. 5, 1)Que si ceste loge de nostre corps s'en va (car il appelle une loge comme une chose de fusilles, quelque cahuëtte qui ne sera rien) nous avons un edifice qui nous est appresté, beaucoup meilleur, et plus excellent au ciel. Si cest homme exterieur, c'est à dire, tout ce qui est de la vie presente, et qui apparoit, s'aneantit, tant y a que Dieu nous veut renouveller, et nous fait desia aucunement contempler nostre resurrection, quand nous voyons nos corps ainsi defaillir. Comme aussi sainct Paul en l'autre passage (1. Cor. 15, 36) nous ramene à la semence qu'on iette en terre, disant qu'elle ne peut point germer pour avoir racine vive, et pour ietter bon fruict, si premierement elle n'est convertie en pourriture. Voyons-nous donc que la mort commence à dominer sur nous? notons que Dieu nous veut donner une vraye vie, assavoir, ceste vie celeste, qui nous a esté acquise par le precieux sang de son Fils. Or sans cela il faut que nous soyons vaincus de la moindre tentation du monde, car (comme i'ay desia dit) toutes les miseres que nous avons à souffrir, sont autant de messages de mort. Or voyans la mort, et cuidans que nous serons là consumez, ne faut-il point que nous defaillions du tout? Il n'y a donc autre moyen de nous consoler en nos afflictions, sinon ceste doctrine: c'est que quand tout ce qui est en nous sera consumé, nous ne laisserons point de voir nostre Dieu, voire et de le voir de nostre chair. Et puis il est dit, Mes yeux le contempleront, et non autre. Iob adiouste ceci suivant le propos qu'il avoit tenu: c'est assavoir, Puis qu'ainsi est que mon Dieu m'a donné ceste certitude, qu'il me remettra en ores en vertu, ie me tiendrai du tout à lui: il ne faut plus que ie m'esgare, que ie soye distrait, ne çà, ne là: car il faut que ie me tiene à lui seul. Mes yeux, donc, le contempleront, et non autre. Voici encores une belle doctrine. Ce qu'il a dit n'agueres, c'est assavoir, Qu'il verra Dieu de sa chair, se rapporte à l'experience, quand Dieu le remettra comme sur ses pieds: ce qu'il dit à ceste heure, c'est d'un autre regard qu'il parle, c'est assavoir, d'un regard d'esperance: car Dieu est regardé de nous en deux manieres: nous le regardons, quand il se monstre Pere et Sauveur par effect, et qu'il nous en donne l'experience toute notoire. Voila mon Dieu qui m'aura retiré d'une telle maladie, que ce sera comme une resurrection: c'est un tesmoignage qu'il a mis la main sur moy pour me secourir: ie le contemple donc, et le contemple IOB CHAP. XIX 133 par effect. Or cependant que ie suis en maladie, qu'il n'y a plus nul espoir, ie ne laisse pas de contempler Dieu: car ie me fie en lui: apres, i'atten en patience l'issue qu'il me voudra donner, et ne doute point qu'encores qu'il me retire du monde, que ie ne soye sien. Voila encores une autre façon de contempler Dieu. Iob donc a dit, qu'il contemplera Dieu par effet, quand il aura esté remis en son estat: il adiouste en second lieu, Qu'il ne laissera pas de le contempler, encore qu'il soit là accablé de maux, et qu'il n'en puisse plus. Mes yeux (dit-il) se tiendront à lui' ie n'en veux point decliner. Or ici nous voyons quelle est la nature de la foy: c'est assavoir, de se recueillir tellement en Dieu, qu'elle ne vague point, qu'elle n'ait point tant de distractions comme nous avons accoustumé d'avoir. le vous prie, qui est cause que nous ne pouvons pas nous reposer en Dieu comme il seroit requis? Et c'est pource que nous partissons l'office de Dieu, et toute sa vertu en tant de pieces et loppins, qu'il ne lui reste quasi rien. Nous dirons bien que c'est Dieu, auquel il appartient de nous maintenir: mais cependant nous ne laissons pas de tracasser haut et bas, devant et derriere, pour cercher les moyens de nostre vie: non pas comme estans donnez de Dieu, et procedans de lui: mais nous leur attribuons la vertu de Dieu mesme et en faisons comme des idoles Voila comme nous ne pouvons regarder a Dieu d'un bon oeil, et ne pouvons aussi avoir repos ni contentement en lui. Notons bien donc ce mot dont use Iob: c'est que ses yeux contempleront Dieu et non autre: comme s'il disoit, le me tien là; ie ne serai plus ainsi agité, comme Mes hommes sont, mais ie me remettrai du tout à mon Dieu, pour dire, C'est toy Seigneur, voire toy seul duquel ie tien ma vie, et quand ie defaudrai maintenant, tu me restaureras comme tu l'as promis. Or faisons tousiours ceste comparaison entre Iob et nous, que si Iob n'ayant point un tel tesmoignage de la bonté de Dieu, n'ayant point une doctrine si familiere de la centieme partie comme nous avons, à toutes fois dit, qu'il contempleroit Dieu: et nous, serons-nous à excuser, quand nous aurons esté esgarez çà et la, voire attendu que nostre Seigneur Iesus Christ se presente à nous, auquel habite toute plenitude de gloire divine, et que toute la vertu du S Esprit s'est monstree en lui, quand il est ressuscité des morts? Et mesmes il ne faut point que nous estendions nostre veuë bien loin pour le contempler: car l'Evangile est un beau miroir, où nous le voyons face à face. Puis qu'ainsi est (comme i'ay touché) advisons de n'estre point coulpables d'une telle ingratitude, que nous n'ayons daigné regarder celui qui se presentoit à nous tant privément. 134 Voila en somme ce que nous avons à noter de ce passage. Iob adiouste encores, Combien que mes reins soyent defaillis en mon sein, c'est à dire, qu'il n'y ait plus ne vertu ne vigueur en moy. En somme (suivant le propos qu'il avoit desia tenu) il monstre qu'il ne regarde point à Dieu, pource qu'il soit traitté à son aise, que Dieu lui envoye toue ses souhaits, qu'il soit preservé d'afflictions: mais c'est tout au rebours. Combien (dit-il) que ie soye eu telle angoisse, qu'il semble que Dieu foudroie sur moy, qu'il n'y ait plus nulle vigueur: tant y a que ie contemplerai mon Dieu de mes yeux, et me tiendrai du tout à lui, et scay que ie le verrai encores comme mon Redempteur et garant, apres qu'il m'aura ainsi consumé. Or il dit pour conclusion à ses amis, Vous avez dit, Pourquoy est-il persecuté, ou, pourquoy le persecuterons-nous? car la racine de cause (ou de propos) se trouve en moy. Ce passage est un peu obscur, pource que ce mot se peut prendre en deux sortes. Pourquoy est-il persecuté, ou, le persecutorons-nous? Si nous le prenons, Pourquoy est-il persecuté, c'est que les amis de Iob s'esbahissent pourquoy Dieu l'avoit ai rudement traitté, et pourtant ils concluent, qu'il faut dire que c'est un homme du tout reprouvé. Si on traduit, Comment le persecuteron-nous? ce sera qu'ils sont venus d'une malice deliberee pour trouver à redire, et à mordre sur lui. Mais combien qu'il y ait diversité quant aux mots, toutes fois le sens revient à un. Regardons la doctrine que nous avons à en recueillir: car c'est le principal, voire le tout. Iob donc reproche à ses amis, qu'ils ont mal iugé de son affliction. Et pourquoy? Car du premier coup ils se sont lii ruez, O il faut dire que cest homme soit un meschant: s'il eust cheminé en bonne conscience et pure, il ne seroit pas ainsi affligé. Or à l'opposite Iob dit, Que racine de propos se trouve en lui. Il est vrai que ce mot emporte aucunesfois Chose, aucunesfois Parole: mais Iob signifie ici qu'il a un bon fondement et ferme, et que quand on l'aura bien sondé, on trouvera que sa cause n'est pas telle comme les autres l'avoyent faussement estimee. Regardons maintenant à quel propos ceci tend, et quel profit nous en pouvons recevoir. Quand Iob propose à ses amis, qu'ils ont dit, Pourquoi est-il persecuté? il monstre que c'est une cruauté aux hommes, que de cercher les pechez d'autrui, si tost qu'ils verront quelqu'un batu des verges de Dieu: pour dire, Il faut que cest homme soit meschant: espluchons donc sa vie: car c'est par ce bout-là qu'il noue faut commencer. Il est vrai (comme il a esté dit plus amplement ci dessus) que en toutes les verges et corrections que Dieu en SERMON LXXII 135 voye, il nous faut tousiours contempler son iugement sur les pechez des hommes: mais c'est pour nous condamner. Il ne faut point que nous soyons iuges d'autrui en nous espargnant: commençons, commençons par nous. Nous voyons donc l'usage de ceste doctrine: c'est assavoir, que si un homme est pressé de maux, nous ne soyons point si hastifs à le condamner, et mesmes que nous n'enclinions point de ce costé-là pour trouver des crimes en lui: mais plustost que nous regardions à Dieu, lequel se monstre Iuge et de nous, et de celui-la, et nous contraint de cognoistre, qu'il faut que nous ayons pitié et compassion de celui qui endure, et que nous n'y allions point à la volee, encores que nous cognoissions ses fautes: mais que nous advisions plustost de lui apporter quelque medecine pour s'en guerir. Gardons-nous de mettre la charrue devant les boeufs, c'est d'assoir iugement devant qu'avoir cognu la cause, comme nous avons accoustumé d'en faire. Desia il a esté dit souventesfois, que Dieu n'affligera pas tousiours les hommes pour une mesme fin: quelquesfois il punira leurs pechez, quelquefois il voudra esprouver leur patience, ou il aura quelque autre regard. Que donc nous ne soyons point trop hastifs ne temeraires à iuger devant que nous ayons bien cognu: car nous voyons ce qui est advenu aux amis de Iob. Du premier coup, le voila affligé, il faut donc dire qu'il est meschant: mais bien-heureux est l'homme qui iuge prudemment sur l'affligé, comme il est dit au Pseaume. David n'a-il pas esté opprimé de la main de Dieu aussi rudement que iamais homme fut? Et toutes fois il dit, l'ai trouvé David mon serviteur selon mon coeur, ie l'ay oingt d'huyle de ioye. Voila Dieu qui prend David comme en son giron, et cependant nous voyons comme il est traitté. Si nous sommes temeraires à en iuger, nous condamnerons et David et Abraham, et tous les saincts Patriarches. Et ce iugement-là ne revient-il pas au deshonneur de Dieu ? Il est certain. Ainsi donc, que nous soyons sobres et modestes quand nous verrons que nos prochains seront affligez, et que nous cognoissions la main de Dieu, afin qu'il ne nous adviene pas ce qui est advenu aux amis de Iob. Or notamment il dit, Que racine de cause se trouve en lui, ou racine de propos, ou effect et substance. Par cela il signifie, qu'il faut enquerir devant que iuger. Or de fait, chacun confessera bien, que si nous y allons à la volee, ce seroit une folle presomption et outrecuidance à nous, et ce proverbe est tout commun, De fol iuge, brefve sentence: mais toutes fois nous ne laissons pas de nous hazarder ainsi, sans avoir bien sondé et examiné quelle est la chose. Notons bien donc, qu'il nous faut venir à la racine devant qu'assoir nul iugement: 136 et ne iugeons pas subitement, craignans d'estre veus ignorans, car voila qui pousse les hommes à se haster par trop, c'est qu'ils ont honte de n'estre point aigus à iuger du premier coup: car si ie n'en di ma ratelee on ne m'estimera point. Or Dieu se mocque de ceste ambition-là. Retenons-nous donc en sobrieté et modestie, iusques à ce que Dieu nous ait declaré pourquoy c'est qu'il punit l'un plus que l'autre: que nous ne prevenions point cela. Il est vrai, quand nous aurons enquis, quand nous serons venus à la racine, nous pourrons alors iuger franchement: car le iugement ne sera point de nous, il sera prins de Dieu, d'autant qu'il sera fondé sur sa parole, et sera gouverné par son S. Esprit: mais devant tout il faut venir à ceste racine de laquelle il est ici fait mention. Et puis Iob dit, Craignez de la presence du glaive: Car l'indignation d'iniquité, ou d'affliction du glaive est pres, afin que vous sachiez qu'il y a iugement. Ce propos ici est assez obscur, pource que les mots sont coupez: mais voici en somme ce qu'a voulu dire Iob, Craignez (dit-il) devant le glaive: comme s'il disoit, Vous parlez ici comme en l'ombre, vous devisez à plaisir comme ceux qui n'ont que faire, et qui sont de bon loisir. Tels pourront disputer: comme il n'y a gens qui facent mieux la guerre que ceux qui sont loin des coups, ils donneront la bataille, ils assiegeront les villes, ils tuent, ils pillent, ils saccagent, c'est merveilles: mais quand ils auront bien. devisé, et beu parmi le marché, s'il falloit seulement qu'ils ouyssent sonner un tabourin, les voila esperdus. Iob donc reproche à ses amis, qu'ils ont disputé de sa cause comme à loisir, mais qu'il faut qu'ils apprehendent le iugement de Dieu, et craignent le glaive, comme si desia il se monstroit sur eux. Et puis il dit, L'indignation d'iniquité. Ce mot denote ce te cruauté, laquelle il leur avoit desia reprochee auparavant. L'indignation donc, c'est à dire, Vous-vous estes ici eschauffez contre moy, voire pour m'affliger. Car le mot Hebrieu peut signifier Iniquité, et aussi Affliction: mais ici Iob declare que ses amis ne sont pas venus à lui comme a ans quelque compassion de sou mal, plustost qu'ils y sont venus eschauffez, voire pour l'affliger, et pour le molester d'avantage. Et qu'estce que cela emporte? Le glaive, dit-il, c'est à dire, Dieu ne laissera point une telle rage impunie, car encores que ie vous eusse offensé, si falloit-il que vous fussiez plus humains envers moy: mais me condamnant sans cause, vous ne montrez que toute rigueur envers moy: il faudra donc que le glaive de Dieu se desploye sur vous, voire afin que vous cognoissiez qu'il y a iugement. Voici une sentence notable, et bien utile: car Iob redarguant ainsi ses IOB CHAP. XIX. 137 amis, est comme un Prophete de Dieu, qui s'adresse en commun et en general à tous. Il nous remonstre donc que nous avons à craindre le glaive de Dieu, si nous sommes malins pour iuger mal du bien, et si nous sommes inhumains pour tormenter et affliger ceux qui desia sont assez miserables. Il est dit, Malheur sur vous qui dites le mal estre bien, et le bien estre mal: et toutes fois nous voyons que ce vice a regné de tout temps, et regne encores aujourd'hui. Ceux qui sont menez de leurs passions, quel scrupule feront-ils de despiter Dieu manifestement? Il sauront bien, Voila une bonne cause de soy, et toutes fois i'iray à l'encontre. Voila un homme qui demande de servir à Dieu, ie l'empescheray: voila une chose qui pouvoit estre à l'edification de l'Eglise, qui pouvoit servir à la communauté des hommes, au bien public, et ie ruineray tout. Car on en verra mesmes de ceux qui sont assis au siege de iustice, qui seront là comme diables encharnez pour despiter Dieu, pour renverser toute equité et droiture, et qui seront pleins de corruption et d'excez. Quand nous voyons cela, que peut-on dire, sinon que nous sommes venus au comble de toute iniquité? Autant en est-il des autres: on voit qu'il n'y a ne grans, ne petis qui ne despitent Dieu. Ainsi donc ne faut-il point dire que le diable possede les hommes, quand ils s'adonnent ainsi à renverser le bien, à maintenir le mal voire attendu que ceste horrible malediction a esté prononcee par la bouche du Prophete (Isaie 5, 20), contre tous ceux qui diront le mal estre le bien, et le bien estre le mal? Et c'est ce que Iob a ici pretendu, disant, Craigne le glaive. A qui parle-il? ceux qui s'estoyent enflez contre Dieu, et contre toute droiture. Car à qui faisons-nous la guerre, sinon à Dieu, quand nous voulons convertir la clarté en tenebres, que nous voulons opprimer une bonne cause? Voila Dieu qui est assailli de nous. Ainsi donc nous avons bien occasion de craindre, mesmes quand nous affligerions un seul povre homme, et lui donnerions quelque moleste de nouveau. Car voila Dieu qui s'y oppose: il dit, qu'il ne veut porter ces violences, et ces extorsions-là. Quand on voudra faire quelque outrage et iniure aux povres gens, il se met au devant, et monstre qu'il en est le protecteur. Quand donc nous sommes tentez de fascher et molester les povres, et ceux qui sont desia en affliction, ces paroles ne nous devroyent-elles pas faire trembler, quand elles nous viendront en memoire, que le glaive de Dieu est desgainé contre tous ceux qui voudront affliger d'avantage ceux qui le sont desia par trop? Voici donc Dieu qui defie tous ceux qui sont adonnez à iniures, violences, extorsions, ou choses semblables' et les somme à feu et sang. Et ainsi quand il est question de quelque povre personne affligee, et 138 qui n'aura point de support, que nous craignons de la fouler, et de lui faire quelque moleste et opprobre. Et pourquoi? Car voici Dieu qui prononce qu'il a son glaive desgainé contre. tous ceux qui auront ainsi tormenté les bons et les innocens. Et c'est ce que Iob dit pour conclusion, Que l'indignation d'iniquité apportera le glaive: comme s'il disoit, Il est vray que les hommes, quand maintenant ils se desbordent à molester les bons, il leur semble qu'ils demeureront impunis, ils ne craignent ne Dieu, ne son iugement: voire mais le glaive (dit-il) leur est appresté. Ne soyons point donc si outrecuidez de nous promettre que la main de Dieu ne puisse approcher de nous, quand nous aurons ainsi tormenté les povres gens, qui ne demandoyent qu'à estre paisibles, et qui ne nous avoyent en rien offensé, quand nous les viendrons picquer, et que nous leur serons en aigreur, Dieu nous sera encores plus aigre cent mille fois, et nous le sentirons tel quand nous serons venus devant lui, comme devant nostre iuge. Or si ceci estoit bien pesé, il est certain que les choses iroyent bien autrement par le monde qu'elles ne font pas. Nous voyons les Princes, qui pour leur ambition iront saccager les pays, brusler les maisons, destruire les villes, voler, ravir, piller et ruiner tout, tellement que c'est une horreur. Et pourquoy? Tout cela leur est licite sous le titre de guerre. fais il falloit en premier lieu regarder s'ils sont contraints d'esmouvoir tels troubles, de mener ainsi la guerre par tout le monde. Mais d'autant qu'il n'y a que leur ambition qui les enflamme à cela, et qu'il faut que tant de maux soyent produits de ceste rage, de laquelle ils sont esmeus: et pensent-ils que le glaive ne leur soit appresté? Et puis ceux qui leur servent en leurs cupiditez, et qui les y nourrissent, cuidentils pas aussi que Dieu doive desgainer son glaive sur eux ? Mais ne regardons point seulement à ceux-la: car nous en voyons qui ne seront ne rois, ne princes, et qui n'auront point le pouvoir de renverser les pays, et y aller par force, qui toutes fois ne laisseront point d'avoir autant de malice, ou plus que les autres: car ils seront comme des petis scorpions, qui ietteront le venin par la queue, quand ils ne pourront nuire autrement: et nous voyons que chacun ne demande qu'à picquer et molester. Ne faut-il point donc qu'on experimente ce qui est ici dit, c'est assavoir, que le glaive est desgainé à l'encontre de toutes telles gens? Et voila pourquoi Iob dit notamment, Afin que vous sachiez. Il est vray que ceux-ci n'estoyent pas des lourdaux qu'ils ne cognussent qu'il y avoit un Dieu au ciel qui estoit Iuge du monde, c'estoyent gens savans et bien exercez, comme nous avons veu par leurs propos, et verrons encores au plaisir de Dieu. Et SERMON LXXIII 139 pourquoi est-ce donc que Iob leur dit, Afin que vous sachiez? a est d'autant que les hommes estans aveuglez de leurs affections mauvaises, ne cognoissent point Dieu, qu'il leur semble, que quand ils auront mis un voile entre-deux, Dieu n'y devra plus voir goutte, et qu'il ne les doive point punir comme ils l'ont merité. Contemplons donc le glaive, combien que maintenant nous ne le voyons point à l'oeil: c'est à dire, combien que Dieu ne nous monstre pas encores tels signes qu'il nous vueille affliger, pour nous faire cognoistre qu'il est Iuge du monde: et sachons qu'il nous veut attirer par douceur, et nous monstrer qu'il ne veut point user de rigueur excessive envers nous, voire quand nous n'aurons point esté rigoreux envers nos prochains. Et au reste, cognoissons que ce n'est point encores assez de nous abstenir de tout mal: mais il faut que nous advisions d'aider à tous ceux qui sont en affliction. Car quand un homme pourra protester, qu'il s'est abstenu de tout tort et iniure, encores ne sera-il point quitte devant Dieu pour cela. Et pourquoy? Car il devoit aider et secourir ceux qui avoyent faute de son secours. Or si ceux qui se sont abstenus de mal, ne sont point absous devant Dieu, mais sont tenus pour coulpables, ie vous prie que dirons-nous de ceux qui ne forgent que malice iour et nuict, qui regardent, Comment est-ce que ie pourray picquer et tormenter maintenant cestu-ci, et puis cestui-la? Quand il y en aura de si malins, qui s'aguiseront ainsi de propos deliberé à nuire leurs prochains, ne faut-il pas bien que le glaive de Dieu s'aguise quant et quant à l'encontre d'eux? Pensons donc a nous, et non seulement soyons prests de subvenir à ceux que nous voyons estre affligez: mais aussi d'autant qu'il y a tant de miseres et de calamitez par tout le monde, que nous ayons pitié et compassion de ceux qui sont loin, et que nostre veuë s'estende iusques là (comme la charité doit embrasser tout le genre humain) et que nous prions Dieu qu'il lui plaise d'avoir pitié de ceux qui sont ainsi angoissez, et qu'apres les avoir chastiez de ses verges, il les ramene à soy, et face que tout cela soit converti à leur salut, tellement qu'au lieu que nous avons maintenant occasion de gemir, nous puissions alors nous resiouir tous ensemble, et benir son nom d'un commun accord. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 140 LE SEPTANTETROISIEME SERMON, QUI EST LE . 1 SUR LE CHAPITRE. 1. Sophar Naamathite respondant, dit, 2. Mes pensees me poussent à respondre, et la hastiveté est en moy. 3. I'ay ouy la correction de mou ignominie, et l'esprit de mon intelligence me pousse à respondre. 4. N'as-tu pas seu dés le temps iadis, depuis que Dieu a mis l'homme sur terre, 5. Que l'exaltation des meschans est depuis n'agueres, et la ioye des hypocrites ne durera point ? 6. S'ils sont esleve iusques au ciel, et qu'ils ayent levé la teste aux nues, 7. lls periront comme leur ente: et ceux qui les auront veu, diront, Où. sont-ils? Pour bien faire nostre profit de ceste doctrine, nous avons à retenir ce qui a esté declaré par ci devant, c'est assavoir, que ceux qui ont combatu contre Iob, disans, que Dieu ne laissera point les meschans impunis ont prins une sentence qui est vraye (ouy en soy) mais ils l'ont mal appropriee à; la personne de Iob. Voila pourquoy nous devons bien tousiours prier Dieu qu'il nous donne prudence et discretion, pour savoir appliquer droitement ce que nous aurons cognu de la parole de Dieu: car nous pourrions destourner à mal ce qui nous seroit utile: comme nous en voyons beaucoup qui abusent de l'Escriture saincte à tors et a travers. Nous avons donc à noter ce poinct, et alors nous verrons qu'il y a ici de bons enseignemens et fort utiles. Or la somme de ce que Sophar dit ici, c'est que les meschans et contempteurs de Dieu, encores qu'on les voye prosperer pour un peu, periront, et qu'il faut que l'issue en soit miserable, et qu'on l'a tousiours ainsi veu et prattiqué, et que iusques en la fin du monde Dieu exercera ses iugemens comme il a fait. Mais devant que venir là, il use d'une preface, c'est assavoir, Qu'il est contraint de respondre, et incité à ce faire, tant pour l'esprit de son intelligence, que pource qu'il a honte d'estre ainsi redargué de Iob, voire sachant (comme IOB CHAP. XX. 141 il dit) que son propos est vrai, et que Iob debatoit au contraire. Or si ainsi estoit, Sophar auroit iuste raison: car en premier lieu, quand Dieu nous fait quelque grace, ce n'est point afin qu'elle nous serve seulement: mais nous en devons faire participans nos prochains. Si donc Dieu donne plus d'intelligence à l'un qu'à l'autre, doit-il retenir cela lui seul? Nenni. Mais il faut que les graces que Dieu nous distribue, nous taschions de les communiquer, afin que nos prochains en soyent edifiez comme nous, et que Dieu soit honoré d'un commun accord. Et c'est aussi ce que Sainct Paul nous monstre (1. Cor. 12, 7) que chacun n'a point receu pour soi ce que Dieu lui a donné, mais que nous devons appliquer le tout à l'usage commun. Et voila aussi comme Dieu veut que nostre charité soit exercee: ce n'est point que chacun se contente de sa personne, et qu'il mesprise ses prochains: car où en serions nous? y auroit-il plus corps d'Eglise? Ne faut-il point que les membres soyent conioincts ensemble? Ne faut-il point que le tout se rapporte au chef? Ainsi donc notons bien quand Sophar dit, Que l'esprit de son intelligence le pousse à respondre: que si c'estoit que Dieu le gouvernast, et que ce propos ici fust bien couché, il auroit raison d'ainsi parler, car il ne faut pas quand Dieu nous aura manifesté ce qui est bon (comme i'ai dit) que cela soit aneanti par nous, mais que nous le mettions plustost en clarté. Et voila pourquoi il est dit (Ps. 116, 10), que quand nous avons creu, il nous faut parler. Ainsi la foi ne doit point estre une chose morte: mais il faut qu'elle se manifeste: et sainct Paul (2. Cor. 4, 13) fait bien valoir ce passage-là du Pseaume: car il monstre qu'il ne lui est point licite de ce faire, d'autant que Dieu lui a donné intelligence laquelle doit servir à tout le monde: et ainsi qu'il desploye ce thresor qui lui a esté commis, sachant bien que ce n'est point une chose particuliere pour un homme seul, mais que cela est pour le profit et instruction de toute l'Eglise. Et de fait, chacun de nous doit appliquer ceste doctrine à soi: car nous en verrons beaucoup qu; diront, que c'est assez que chacun croye en son coeur, comme si ce que Dieu a conioint se pouvoit separer par les hommes. Or nous avons desia veu le tesmoignage de David, c'est que ceux qui croyent, doivent parler quant et quant: car sans cela ils monstrent bien qu'ils ensevelissent par leur malice ce que Dieu vouloit estre publié: comme il est dit, Qu'une chandelle ne sera point allumee, afin qu'on la mette sous quelque vaisseau, ou qu'elle soit cachee: mais c'est afin qu'elle soit mise sur un buffet, et qu'elle luise au long et au large. Au reste, souvent quand quelqu'un aura receu quelque grace, il lui semble que c'est pour 142 s'en faire priser, et valoir plus que les autres. Or au contraire, en ce faisant nous profanons les dons de Dieu, assavoir, quand nous les faisons servir à quelque ambition. Ce n'est point ainsi que Dieu distribue ses graces aux uns plus qu'au: autres, mais c'est afin que nous les facions profiter. Qu'un chacun donc regarde à faire valoir et à distribuer ce qui lui est commis de Dieu, et que ceux qui n'en ont point tant receu, neantmoins soyent par ce moyen là menez à ce salut, auquel Dieu nous appelle, afin qu'il soit glorifié au milieu de nous. Voila pour un Item. Mais encores l'autre article nous doit plus presser, quand Sophar dit, Qu'il a ouy la correction de son ignominie. Il ne rapporte point ceci seulement à sa personne: mais c'est suivant le propos que nous avons tenu ci dessus, que Sophar se courrouce quand il voit que la verité de Dieu est par ce moyen-là foulee au pied. Iob n'avoit pas eu ceste intention (comme nous avons declaré) et Sophar lui fait grand tort: mais tant y a que ceste doctrine en soi demeure tousiours bonne et veritable, et la devons tenir pour telle, et le sainct Esprit aussi nous a voulu enseigner par un homme qui estoit aveuglé en son imagination, et cependant il n'a pas laissé d'avoir de bons principes. Ainsi donc ceste doctrine prinse comme elle est, nous peut servir, voire combien que nous voyons qu'il reprouve le bien, et que la verité de Dieu soit combatue, qu'il y resiste par cavillations, et par choses mal appliquees. Et pourtant quand cela nous adviendra, il nous y faut resister entant qu'en nous sera. l'ai donc dit, quand nous verrons qu'on resiste à la verité de Dieu, qu'il nous y faut opposer comme parties formelles. Pourquoi? Car si Dieu nous donne dequoi pour nous constituer comme ses procureurs et ses tesmoins, il veut que sa cause soit maintenue par nous. Or c'est un grand honneur qui nous est fait que cestui-là. Dieu voit que nous sommes pleins de vanité, qu'il n'y a que mensonge en nous, et neantmoins il nous appelle pour estre ses procureurs. Et le doit-il faire ? y est-il tenu ? Mais il nous veut honorer iusques là. Que reste-il donc ? Qu'un chacun de nous s'efforce tant qu'il lui sera possible, quand nous verrons que les hommes sont si malins et si meschans, qu'ils s'eslevent à l'encontre de Dieu, qu'ils ne demandent qu'à pervertir la verité, et la corrompre, faut-il lors que nous soyons lasches ? Nenni. Comme auiourd'hui nous voyons que le Pape a beaucoup de seducteurs, qui ne demandent sinon à calomnier toute bonne doctrine, à falsifier tout ce que nous mettons en avant au nom de Dieu: et mesmes il ne faut point aller si loin, mais nous voyons des esprits malins par tout, des supposts de Satan, qui desquisent les choses, SERMON LXXIII 143 qui ne demandent sinon de tout renverser. Quand nous voyons que le diable machine ainsi de ruiner ce qui estoit bon pour edifier l'Eglise, que les hommes sont si envenimez à l'encontre, nous devons-nous taire? No faut-il point que nous y resistions constamment entant qu'on nous sera? Il est bien certain: autrement nous serions lasches, et mesmes cela nous seroit reputé une trahison, quand nous permettrions que la verité de Dieu fust ainsi aneantie, et qu'elle ne fust point maintenue par nous. Il y on a ,à qui il semble qu'il vaudroit mieux se taire, et ne point parler contre les Papistes, ne leurs superstitions. Voire, mais cependant nous voyons que le diable abuseroit de nostre silence, pour tousiours mettre on avant ses mensonges, et ses tyrannies. Si les povres ames perissent, et que nous dissimulions cependant, que sera-ce? Si un berger fait son devoir, souffrira-il que les loups et les larrons entrent dedans le troupeau, qu'ils pillent, qu'ils mangent, qu'ils devorent, et cependant ne sonnera mot ? Or Dieu nous a constituez comme pasteurs on son Eglise. Tout ainsi que nous devons avoir une voix douce et amiable pour guider le troupeau, pour mener à salut ceux qui sont dociles et dobonnaires: aussi à l'oposite, quand nous voyons les larrons et les loups, il faut que nous crions haut et clair en y resistant. Voila donc comme ceux qui voyent qu'on renverse la verité de Dieu, ne doivent point dissimuler, mais il faut qu'ils ayent zele pour y resister entant qu'il leur sera possible. Au reste, si nous devons avoir une telle vertu et constance pour maintenir une bonne cause contre les tromperies des meschans, et leurs subtilitez: quand nous verrons aussi que de fait le nom de Dieu sera blasphemé, que toute bonne doctrine sera mise en mespris et on opprobre par la meschants vie des malins, par leur audace, et par tout ce qu'ils entreprennent, ie vous prie, ne faut-il point que nous parlions encores on cest endroit ? Et pleust à Dieu que la necessité ne nous contraignist pas comme elle fait. Mais quoy ? Nous voyons que quand on aura presché la parole de Dieu, qu'on aille par les rues, et qu'on contemple ;e qui se fait tant on public qu'en particulier, il semble qu'on ait conspiré à l'encontre de Dieu, que le fou et l'eau ne sont point plus contraires, qu'est la vie commune que nous menons à la doctrine qui se presche. le laisse à parler qu'on ne tiendra gueres conte de l'ouir: mais encores qu'on s'assemblast, encores qu'on fist quelque ceremonie, pour dire, Dieu sera honoré, et sa parole sera recouë: on voit que ce n'est que comme un ieu de petis enfans, et qu'on se mocque pleinement de Dieu on la vie commune, et qu'il n'y a que mespris de sa parole. Il ne faut point qu'on dechiffre par le 144 menu les choses telles qu'elles sont: on voit ce qui en est, et faut bien que nous soyons plus que stupides, si nous ne gemissons quand nous voyons que Dieu est si mal obey entre nous qu'on lui porto si peu de reverence: et mesmes les choses vienent iusques à cest opprobre duquel parle Sophar, que Dieu ne sera pas seulement deshonoré, pource que les paillardises, les dissolutions, les blasphemes, les rapines, et autres choses semblables régneront, et ne seront point punies comme elles devroyent: mais il semble encores quand on en fait quelque punition, qu'on se vueille mocquer de Dieu et de la iustice, et ie parle de ce que ie voi hier à mes yeux, quand il y aura une putain on prison, il faudra porter les tartres pour la festoyer, qu'on fora bien semblant de la tenir enserree et cependant on fora les monstres avec les grandes tartres: et ie vous prie, qu'est-ce que cela? Et quand seulement il m'auroit esté dit, et que la chose seroit seulement esventee, encores ie ne m'en pourroye taire: mais ie l'ay veu à mes yeux, tellement qu'il sembloit que Dieu m'avoit là amené, et que le diable vouloit faire ses triomphes de l'autre costé. Ainsi donc il ne se faut point osbahir, si ceux qui ont la charge du troupeau de Dieu pour annoncer sa parole quand ils voyent les choses si enormes, parlent si rudement quand il n'y a ne modestie, ne honesteté quelconque, qu'il n'y a plus de bride: et encores sommes nous coulpables devant Dieu, quand nous n'en disons pas la centiemme partie que nous devons, attendu le desbordement si confus, comme nous le voyons. Ainsi donc, notons bien ce passage de Sophar, quand il dit, Que d'autant qu'il s'est eschauffé en son opprobre, il ne s'est peu taire: mais qu'il est poussé à respondre. Et pourquoy? Car nous ne devons point souffrir que le mal ait ainsi la vogue sans nous y opposer, sans monstrer que nous avons quelque zele de Dieu pour maintenir sa gloire et sa verité. Or venons maintenant au propos general qui est ici de luit. N'as-tu pont cognu (dit Sophar) dés le temps iadis, voire depuis que les hommes sont mis sur terre, que la hautesse des meschans est de n'agueres, et que la ioye des hypocrites, ou transgresseurs, ne durera point? Il prend ici un principe qui est bon et vray, l'est assavoir, que si nous estimons la vie des contempteurs de Dieu estre heureuse, c'est un abus. Et pourquoy? Car leur felicite n'est qu'un songe, comme il adioustera la similitude tantost après. Il est vray que la plus part dira bien, que les meschans sont mal-heureux. Mais quoy? Si est-ce que nous sommes preoccupez, quand nous voyons un homme qui sera à son aise, ou en honneur, encores qu'il ne regle pas sa vie selon Dieu, nous serons là ravis neantmoins, et nous semble que sa condition soit desirable, chacun lui en portera IOB CHAP. XX. 145 envie. Voire, mais cependant nous ne cognoissons pas que ceux qui s'eslevent ainsi sont comme des escargots, ainsi qu'il en est parlé au Pseaume (58, 9). Et c'est une comparaison qui est bien a noter: car David dit, que ceux qui son'; eslevez en ce monde, et qui n'ont point une racine vive pour subsister en Dieu, sont comme des escargots: cela se levera en une nuict, mais il s'escoule aussi tost: voila des limaces pour tout potage. Et nous ne regardons point à cela, nous laissons le principal, c'est assavoir, d'attendre l'issue: nous n'avons point de patience, pour dire, Et bien, Dieu esleve ceux qu'il veut: mais c'est afin qu'ils se rompent le col d'une cheute plus grande et plus lourde. Nous saurons bien iuger de la roue de fortune, mais nous ne venons par rapporter tout cela à la providence de Dieu, pour contempler ses oeuvres, et luy rendre la louange de tout. D'autant plus donc nous faut-il bien noter ceste sentence: c'est assavoir, que depuis que Dieu a mis les hommes sur terre, on a tousiours observé par usage continuel, que la hautesse des hypocrites est de n'agueres, et que leur ioye ne durera point tousiours Quand Sophar dit, que cela doit estre cognu par une experience longue, et que ç'a esté depuis que Dieu a creé le monde: ce mot pese beaucoup. Car si nous voyons seulement deux ou trois exemples de la iustice de Dieu, n'en devrions-nous pas estre assez touchez? Mais il y a ici beaucoup plus, il n'est point question que Dieu en trois ou quatre personnes nous declare, qu'il ne laisse point les meschans impunis: il le declare tous les iours, il l'a declaré devant que nous fussions nays: et poursuivons d'aage en aage depuis la creation du monde, nous verrons que Dieu a tousiours observé cela. Quand donc nous avons de tels exemples, et si grans et de si long temps, que Dieu s'est tousiours monstré Iuge sur la felicité des meschans qu'il a fait tout retourner à leur confusion et ruine faut-il que nous en doutions encores là dessus ? Ainsi donc notons bien ce mot, comme il emporte beaucoup à la verité, c'est assavoir, que de tout temps, et depuis que les hommes habitent en terre, Dieu a voulu qu'il y eust tousiours quelques tesmoignages de ses iugemens: et ainsi qu'il ne faut point que nous soyons si eslourdis et hebetez, que nous ne cognoissions ce que Dieu fait pour nostre instruction. De là nous devons recueillir encores, que ce n'est point assez que nous ayons les yeux ouverts pour bien noter et marquer ce que Dieu fait durant nostre vie: mais qu'il nous faut profiter aux histoires anciennes. Et de fait, voila pourquoy nostre Seigneur a voulu que nous eussions quelques iugemens notables qui fussent laissez par escrit, afin que la memoire en demeure à iamais. Et mesmes non seulement nous devons faire nostre 146 profit de ce qui est contenu en l'Escriture saincte, mais quand nous oyons parler de ce que recitent les histoires escrites par les Payens: encores faut-il que nous ayons ceste prudence d'appliquer à nous ce que Dieu a fait. Car nous voyons comme il a exercé vengeance sur tous ceux qui s'estoyent adonnez à cruautez, à rapines, et autres extorsions: apres, comme il a puni les paillardises, et autres infections quand elles ont par trop regné: nous voyons puis apres comme il a puni les pariures, les cruautez, qu'il n'a peu porter l'orgueil des hommes. Ne faut-il point quand nous regarderons à cela, qu'il nous serve aussi bien auiourd'huy? Retenons bien donc ceste leçon qui nous est ici monstree, c'est à savoir, puis que Dieu dés la creation du monde n'a cessé de tousiours nous donner quelques advertissemens pour monstrer qu'il est Iuge du monde, que nous apprenions de le craindre, et de cheminer en solicitude, et que les punitions qu'il a faites sur les meschans nous soyent autant de miroirs, et autant de brides pour nous retenir. Or retournons maintenant à ce qu'il dit, Que la hautesse des meschans est de n'agueres. Et pourquoy? Encores qu'ils fussent eslevez au ciel, qu'ils dressassent la teste iusques aux nues, si est-ce qu'ils ne consisteront point, Dieu les renversera bien tost. Ici Sophar continue le propos que nous avons veu par ci devant, c'est à savoir que Dieu quelquefois permettra bien que les meschans soyent eslevez, et qu'ils fleurissent: mais cela n'est point de longue duree. Or si Sophar eust bien consideré ceci, il neust plus eu question avec Iob: mais pource qu'il prend un propos general, et ne l'applique pas droitement, il y va à la traverse. Tant y a (comme i'ay dit) que ceste doctrine merite d'estre receuë, comme venant du S. Esprit: il ne reste sinon que nous la contemplions avec bonne prudence, pour l'appliquer comme il faut. Continuons donc ce propos. Quand les meschans seront en prosperité, c'est une tentation bien fascheuse: car nous voudrions que Dieu du premier coup se monstrast tel qu'il est, c'est à savoir qu'il ne peut souffrir les meschans, mais qu'il les ruine, d'autant qu'il les hait, et les a en abomination. Si nous faillons, nous voulons bien que Dieu nous espargne, il n'y a celui de nous qui ne dise que Dieu se haste trop quand il n us chastie: quand nous avons commis un peché, ou deux, ou trois, si Dieu nous corrige, nous disons que c'est trop tost, nous sommes impatiens. Mais quand il y aura quelqu'un qui aura commis la moindre faute du monde, nous voudrions que Dieu foudroyast en une minute de temps. Voila où nous mene nostre hypocrisie. Or que faut-il au contraire? Que nous soyons tout resolus de voir les meschans triompher pour quelque temps SERMON LXXIII 147 en ce monde, avoir la vogue, estre en repos et en delices: que nous ne soyons point estonnez pour cela, voire mesmes quand cependant nous serons en miseres et en afflictions. Et pourquoy? Car Dieu par ce moyen-la veut esprouver nostre foy. Si nous voyons les choses telles qu'elles seront finalement, comme Dieu nous les declare par sa parole, aurions nous quelque foy en luy? Nenny: nous croirions apres avoir veu. Mais quand nous n'appercevons pas ce que Dieu nous dit, si tost que nous voudrions, et que cependant nous demeurons neantmoins fermes en sa parole, et sommes appuyez sur ce qui est procedé de sa bouche: voila en quoy nous monstrons avoir creu en luy. Et ainsi donc notons bien, quand Dieu met ainsi la bride sur le col aux meschans et iniques, que c'est pour experimenter si nous l'avons servi en pureté, Mi nous avons attendu en patience ce qu'il lui plaira de faire, sans nous eslever contre lui. Il y a aussi d'avantage, que Dieu nous veut apprendre que nostre paradis n'est point en ce monde. Or nous voudrions estre en delices, et que Dieu nous tinst comme des enfans mignards. Cela ne nous est pas utile, mais tout le contraire, car si Dieu ne nous attiroit à soy par afflictions, iamais nous ne voudrions bouger du monde, nous sommes ici tant enveloppez que rien plus. Nous avons donc mestier d'estre attirez au royaume des cieux par diverses afflictions, et que Dieu nous solicite de venir à luy, et que cependant il nous monstre qu'il exterminera les meschans, combien qu'ils se soyent esgayez iusques au bout. Voyans cela, nous n'aurons point occasion de leur porter envie. Et ainsi (comme i'ay desia declaré) apprenons de surmonter ceste tentation quand elle nous sera mise devant les yeux: et s'il advient que les meschans soyent eslevez, mesmes qu'ils dressent la teste iusques aux nues, sachons qu'il ne faut point que nous soyons troublez pour cela, comme si Dieu estoit endormi, comme s'il ne regardoit plus au monde, et qu'il n'en eust plus de soin. Mais au contraire cognoissons que Dieu les esleve afin de les faire ruiner tout à coup, voire d'une cheute mortelle, car s'ils tomboyent seulement estans sur leurs pieds: et bien, ce seroit pour se casser quelques os: mais Dieu les met là pour une confusion extreme, quand il permet qu'ils soyent ainsi eslevez haut. Voila donc à quelle intention Sophar dit, Que la hautesse des meschans est depuis n'agueres. Or il adiouste, Que leur ioye ne sera pas de longue duree. En quoy il signifie, que les contempteurs de Dieu et tous ceux qui sont attachez au monde, s'esgayent aux biens presens, et qu'ils sont là du tout enyvrez. Il est vray que les enfans de Dieu quand ils prosperent, peuvent bien se resiouir: comme quand 148 Dieu nous envoye dequoi pour estre nourris et substantez, qu'il nous traitte tellement que nous n'avons faute de rien, qu'il nous donne santé, qu'il nous donne paix, et choses semblabes, nous pouvons bien nous resiouir, et le devons faire, comme il est dit en la Loy (Deut. 12, 7), Tu t'esiouiras beuvant et mangeant en la presence de ton Dieu. Mais tant y a que les fideles ne doivent point avoir leur ioye arrestee aux biens presens, et se tenir la du tout attachez: et mesmes quand il ont faute de boire et de manger, quand ils seront affligez de maladies, il faut que pour cela ils ne laissent point pourtant d'esperer en Dieu, et qu'ils apprennent la doctrine de sainct Paul (Phil. 4, 12), c'est à savoir qu'ils sachent que c'est d'estre povres et riches, d'avoir faim et disette, et d'avoir abondance. Voila donc la ioye des enfans de Dieu, qui est bien diverse d'avec celle des incredules, et des enfans de ce monde. Car ceux-ci se resiouissent en ce qu'ils tiennent à la main sans regarder plus loin, il ne leur chaut de Dieu; ne de la vie celeste: et puis ils s'abbrutissent tellement, que s'ils sont à leur aise, c'est à se desborder en dissolutions extremes. Au contraire, les fideles quand ils prosperent seront tousiours menez plus loin, c'est à savoir, qu'ils cognoistront la bonté de leur Dieu, quand il s'est fait sentir à eux plus que Pere: et sauront aussi, que quand il sembloit qu'il les avoit delaissez, c'estoit alors qu'il estoit plus prochain d'eux pour les secourir. Or donc Sophar en ce passage a voulu monstrer, que quand les contempteurs de Dieu, et ceux qui sont addonnez à mal, sont eslevez, et que la fortune (comme on dit) leur rit, et qu'ils prosperent, et sont à leur aise, cependant ils sont tellement eslourdis, que c'est une yvrongnerie que leur ioye, qu'ils s'esgayent sans aucun ordre, ni mesure. Voila ce que Sophar a voulu signifier. A ce propos notons bien ce qui est dit par nostre Seigneur Iesus Christ, Mal-heur sur vous qui riez, car vous pleurerez: vostre ioye sera tournee en grincement de dents. Non pas (comme i'ai dit) qu'il ne nous soit licite de nous esiouyr, quand Dieu nous en donne occasion. Mais nous esiouyssons-nous? Faisons ce que dit sainct Iaques (5, 13), Celui qui est ioyeux, qu'il chante, c'est à dire, qu'il rende graces à Dieu, et invoquant Dieu, qu'il tende tousiours à lui, et qu'il soit confermé en sa crainte et en son amour et fiance en icelui de plus en plus. Voila donc quelle doit estre nostre ioye: mais cependant parmi ceste ioye-là il faut que nous soyons contristez, voyans que nous ne cessons d'offenser Dieu (comme S. Paul 2. Cor. 6, 10 nous en monstre l'exemple) voyans les vices qui sont en nous: et ainsi que nous tendions tousiours à ceste ioye Pleine et parfaite. laquelle IOB CHAP. XX. 149 nous est maintenant cachee. Voila donc quant à ce mot, Que la ioye des meschans ne durera pas beaucoup. Au reste notons, que Sophar s'est trompé en ces mots, de n'agueres' et de petite duree. Car quand l'Escriture nous dit, que les meschans s'escoulent, et que Dieu les consumera en un moment, ce n'est pas à dire qu'il y tienne une mesure esgale, comme desia nous avons exposé. Et pourquoi ? Car si Dieu le faisoit' qu'est-ce qui seroit reservé pour le dernier iour ? Nous serions donc ici retenus, et n'attendrions point la venue de nostre Seigneur Iesus Christ pour nostre resurrection et redemption accomplie. Il faut donc que nostre Seigneur reserve à son iugement dernier beaucoup de choses et la pluspart. Mais cependant c'est tousiours son office de destruire les meschans, et de monstrer qu'ils sont de courte duree. Et de fait regardons quelle est nostre vie, et nous verrons que ce qui semble durer long temps en ce monde, ne fait quasi que passer, et s'escoule en un moment. Nous sommes si fols, quand Dieu n'a point la main levee du premier iour pour destruire ceux qui l'ont offensé, qu'il nous est advis que iamais il n'y viendra à temps. Et pourquoi? Il nous semble que ceste vie ici dure longuement, et nous confessons neantmoins que ce n'est qu'une ombre: car il faut qu'un chacun le voye en despit de ses dents. Apprenons donc quand il nous sera dit, que les meschans ne durent gueres, que ce n'est pas que nostre Seigneur les racle du premier iour: car encores qu'ils viennent iusques à l'aage de cinquante, ou soixante ans, ils ne laissent pas d'estre comme trainez de la main de Dieu a leur ruine et confusion. Bref, il faut que nous soyons patiens, et que nous attendions en silence ce que Dieu fera, sans avoir ces bouillons d'hastiveté qui ont esté en Sophar. Voila, di-ie, comme il nous faut appliquer ceste doctrine, si nous en voulons faire nostre profit. Et de fait, cest article nous est bien necessaire: car nous en verrons beaucoup qui seront scandalisez, quand ils liront les promesses qui sont contenues en l'Escriture saincte, Que Dieu benira les siens, qu'il conduira toutes leurs voyes, qu'il amenera tous leurs conseils à bonne issue, qu'ils seront en prosperité, qu'ils seront benis de lui, et en leurs personnes, et en leur lignage, en leur bestail, et en leurs maisons, et aux champs, et en leurs possessions, qu'ils seront tous conservez par la grace de Dieu: et nous voyons à l'opposite qu'il y a de si grandes povretez et miseres aux enfans de Dieu, que c'est pitié. Ils n'auront pas quelquesfois un morceau de pain pour fourrer en leur bouche, ils seront batus de maladies, et de toutes autres calamitez: cependant voila les meschans que Dieu avoit menacez, qui prosperent. Nous sommes 150 estonnez là dessus, et nous semble que nous perdons nostre temps d'avoir esperé en Dieu, que ce sont choses frustratoires que ses menaces et ses promesses. Qui est cause d'un tel trouble? C'est que nous n'avons point de patience pour nous retenir en bride, et pour dire, O ie verrai ce que Dieu fera. Il ne faudroit sinon eniamber: comme quand nous aurons à passer un fossé, il faut là sauter, et eniamber, afin de passer là par dessus. Ainsi donc, d'autant que nous ne pouvons pas sauter par dessus les choses de ce monde, afin qu'estans ainsi eslevez, nous puissions contempler les iugemens de Dieu: voila qui est cause que nous ne les pouvons pas voir, encore qu'ils nous soyent prochains. Et de fait, il y en y a bien qui diront O voila ie ne sauroye passer outre: car voila qui m'empesche. Et quel empeschement y a-il? C'est seulement un festu de paille qui sera là devant eux. Voila tout leur empeschement: et il ne faut sinon lever le pied, ou marcher dessus, pour surmonter tout ce que nous estimons estre grand cas. Et n'est-ce point une grande lascheté à nous ? Mais quand nous sommes destituez de l'Esprit de Dieu, voila où nous en sommes: si est-ce que ce qui est contenu en l'Escriture saincte n'est pas dit en vain, ne sans cause. Au reste, il nous faut aussi bien noter ce que dit Sophar c'est assavoir, Quand les rneschans auront levé la teste iusques au ciel, et qu'ils se seront dresse iusques aux nues, que Dieu trouvera bien les moyens de les abaisser, voire et de les abysmer iusques aux enfers. Voila quelle sera l'issue des meschans, qui ne demandent qu'à s'eslever. Il est vrai que Dieu exaltera bien les siens en honneur et en dignité, mais ils ne laissent pas cependant d'estre humbles. Quand un homme sera gouverné par l'Esprit de Dieu, encores qu'il soit un grand prince, qu'il soit honoré de tout le monde, et que Dieu lui ait tendu la main pour l'eslever en haut, si est-ce qu'il ne laissera point d'avoir tousiours un sens modeste pour cognoistre ses infirmitez, et cheminer en crainte et solicitude, pour dire, Helas! que seroit-ce, si mon Dieu ne me tenoit la bride? Encores qu'il me distribue de ses graces, si est-ce qu'il n'y a rien de mon propre. Aurai-ie donc occasion de m'en glorifier? Nenni: mais en m'approchant de lui, d'autant plus m'oblige-il à soi. Que si ie suis honoré entre les hommes, il faut que ie soye comme un miroir pour servir à ceux qui seroyent perdus et ruinez. Dieu donc m'a mis ici, afin que ie serve à ceux qui auront besoin de mon aide. Voila comme les enfans de Dieu, quand ils seront douëz de quelques graces, ne voudront point les assuiettir à eux-mesmes pour s'en servir en particulier, mais ils se voudront accoustumer à leurs prochains, voire iusques aux plus petis, SERMON LXXIII 151 comme sainct Paul en parle (Rom. 12, 16), et s'humilieront iusques au bout, comme ils en ont le commandement de Dieu. Or au rebours, les meschans quand ils auront quelque occasion de s'eslever, ne feront que lever la teste iusques aux nues, ils se dresseront iusques au ciel. Et qu'emporte cela? C'est qu'ils s'oublieront, qu'ils ne penseront plus estre hommes mortels, qu'ils imagineront qu'ils sont comme des idoles. Et nous voyons cela en tous ces povres aveugles qui sont enyvrez d'orgueil, qu'ils ne se cognoissent point: si on parle à eux comme à des hommes, ils se sont mis en oubli. Et c'est ce qu'a entendu Sophar, que les meschans leveront la teste iusques au ciel, qu'ils la dresseront iusques aux nues. Vrai est qu'il nous faut dresser la teste par dessus le ciel, et par dessus les nues: mais c'est en une autre façon, assavoir, que combien que nous soyons pelerins en ce monde, et que nous ne voyons en nous que corruption, nous ne laissions pas de posseder par esperance les biens eternels que Dieu nous a promis: que nous puissions protester avec S. Paul (Phil. 3, 20; Ephes. 2, 19), que nous sommes citoyens du ciel, que l'heritage nous est là appresté, que nous sommes desia assis aux lieux celestes, voire en la personne de nostre chef Iesus Christ, lequel nous a conioints et unis à soy pour iamais n'en estre separez. Voila comme les fideles et enfans de Dieu non seulement doivent lever la teste iusques au ciel, mais par dessus. Cependant ce n'est pas à dire qu'ils ne se doivent humilier: comme il est dit, qu'ils seront tousiours courbez devant Dieu, ainsi que le Prophete Amos en parle. Et que veut-il signifier en ce qu'il dit, Que Dieu demande que nous soyons courbez devant lui? C'est que nous cognoissions, qu'il y a un fardeau insupportable sur nos espaules, si nous ne sommes maintenus par sa vertu. Et de fait, cela nous est necessaire, afin qu'il soit glorifié en nous, quand il nous aura ainsi delivrez des miseres, et des 152 calamitez, desquelles nous estions tant oppressez et abbatus. Notons bien donc ces choses, afin que nous apprenions de nous renger à telle modestie, que nous soyons du nombre de ceux que Dieu eslevera iusques aux cieux, apres les avoir abaissez iusques aux abysmes. Ainsi voulons-nous estre soustenus de la main de Dieu ? Humilions-nous (comme dit l'Apostre 1. Pier. 5, 6) et humilions-nous en telle sorte, que premierement nous rendions à Dieu la gloire qui lui appartient (comme tout bien procede de lui) et lui en facions vraye recognoissance: et puis qu'un chacun regarde à sa vocation: que nous sachions que Dieu nous a tellement unis, que les plus grans se doivent accommoder aux plus petis, que nous destinions les graces de Dieu à cest usage là, que tous en puissent profiter en commun: que nous sachions qu'elles nous sont distribuees à ceste condition, que les autres en soyent participans. Quand nous y procederons en telle sorte, il est certain que nous serons tousiours soustenus de la main de Dieu: et encores que le diable nous dresse de grans assauts, si est-ce que nous serons maintenus: et s'il faut que nous trebuschions quelquesfois, Dieu sera prest pour nous relever incontinent, en sorte que nous obtiendrons tousiours la victoire quoy qu'il en soit. Quand donc nous serons retenus en telle modestie qu'il appartient, sachons que Dieu nous fera sentir sa vertu pour nous faire persister en tout bien iusques en la fin: et encores qu'il nous faille cheminer par beaucoup de hazards et de dangers en ce monde, si est-ce qu'il ne permettra point que nous heurtions contre quelque mauvaise rencontre pour nous rompre le col: mais encores qu'il y en ait, tant y a qu'il nous fera la grace (comme i'ay dit) de les surmonter. Voila ce que nous avons à recueillir pour le present de ce propos le Sophar. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. 153 IOB CHAP. XX. LE SEPTANTQUATRIEME SERMON, QUI EST LE II. SUR LE X. CHAPITRE. Ce sermon poursuit l'exposition du verset 7 et puis du texte qui est ici adiousté. 8. Il s'escoulera comme un songe, sans qu'on le trouve, il s'esvanouira comme une vision de nuict. 9. L'oeil qui l'a veu, ne le verra plus: son lieu ne le cognoistra plus. 10. Ses enfans flatteront les povres, et ses mains rendront les richesses. 11. Ses os seront pleins de sa ieunesse, et il couchera avec lui en la poudre. 12. Si le mal lui est doux en la bouche, il le cachera sous sa langue: 13. Il l'espargnera, et ne le laschera point, mais le retiendra au milieu de son palais. 14. Son pain sera converti en ses entrailles en fiel d'aspic dedans lui. 15. l1 a englouti les richesses, il les vomira, et Dieu les arrachera de son ventre. Sophar poursuit ici la doctrine qui fut hier entamee: c'est à savoir, que si les meschans et les contempteurs de Dieu semblent estre heureux, cela ne durera gueres: car il faut que Dieu y mette la main pour les confondre finalement. Il use d'un mot qui peut signifier, qu'en se tournant ils periront, ou bien Comme leur pente: car les Hebrieux appellent ainsi se tourner, comme s'il estoit dit, que cela s'en ira comme un estron, et mettent cela par mespris et par vilenie. Voila donc ce qu'il veut dire, combien que les contempteurs de Dieu soyent braves, qu'ils se facent craindre: neantmoins si faut-il qu'ils perissent avec toute ignominie, qu'ils soient là iettez, comme si on remuoit un estron. Voila quel est le sens. Et puis il adiouste, qu'ils periront pour n'estre iamais redressez, ne remis en leur entier. Sur cela il les accompare à un songe, ou à une vision de nuict qui passe incontinent. Bref, dit-il, ceux qui les ont veus en grand estat et dignité ne les cognoistront plus, et n'y aura nulle esperance que iamais ils doivent retourner en leur lieu Or tout ceci (comme nous avons declaré) est bien vrai: car toute la felicité qui apparoist aux meschans leur tournera en la fin à confusion plus grande, et estans maudits de Dieu, il ne se peut faire qu'ils ne viennent à mauvaise issue. Qui est cause de la felicité des hommes, sinon que Dieu les reçoit en sa grace, et qu'il les benit? Si donc nous avons du contraire, et qu'il nous reiette, encores qu'il semble que tout le monde nous soit propice, et que toutes choses nous viennent à gré tant et plus, si faut-il que tous les biens que nous pouvons avoir nous soyent convertis à mal. Il n'y a donc nulle fontaine de bien sinon la bonté et l54 l'amour de nostre Dieu. Quand cela y est, encores que nous semblions miserables si est-ce que tout cela nous sera converti en bien: mais tout au rebours, sans que nous soyons aimez de Dieu, il est impossible que nous prosperions en façon que ce soit: nous en aurons bien quelque apparence mais cela sera de nulle duree, comme il nous est ici remonstré. Ainsi notons bien ce mot dont use Sophar: car combien qu'il signifie deux choses (comme nous avons dit) tant y a qu'il emporte qu'il ne faut que tourner la main, et voila Dieu qui renverse les meschans. Ceci merite d'estre noté, pource qu'il nous semble qu'ils sont attachez à fer et à clou (comme on dit) et que iamais on ne les pourra remuer: mais Dieu trouvera le moyen de les amener à ruine, voire soudain devant qu'on y ait pensé: et quand la chose nous semblera impossible, Dieu pourra besongner outre nostre phantasie et opinion Et au reste apprenons de ne point estre esblouys en ceste. gloire et en ceste dignité des meschans, quand nostre Seigneur les a en opprobre, comme nous voyons. Le monde prise-il beaucoup ceux qui se sont enrichis par rapines, ceux qui se sont eslevez par meschantes pratiques ceux qui ont mesprisé Dieu, et toute equité et droiture? Voici le S. Esprit qui les accompare à des estrons, à des ordures, et vilenies. Ainsi donc (comme i'ay desia touché) que nous ne soyons point tentez, voyans quelque grandeur et excellence aux contempteurs de Dieu: mais plustost escoutons la sentence que le Sainct Esprit prononce sur eux pour les faire vilipender, et non sans cause: car c'est afin que nous ne leur portions point d'envie de leur condition, que nous ne soyons point attirez en leurs cordeaux, comme nostre appetit nous menera tous les coups: et puis que nous ne soyons point troublez, comme si Dieu n'exerçoit nulle iustice en ce monde, mais qu'il fust là endormi au ciel, qu'il ne voulust point reprimer les iniquitez quand elles se desbordent. Afin donc qu'un tel scandale n'ait point de domination sur nous, apprenons d'estimer comme fiente et ordure ce que le monde aura en grande estime. Voila donc ce que nous devons faire, quand nous voyons qu'on applaudit aux meschans, et qu'on les adore à demi. Cependant donc soyons patiens pour attendre l'issue, et que nous cognoissions que devant Dieu ce n'est que fiente. Or il y a ce SERMON LXXIV l55 poinct aussi qui est notable: c'est à savoir que leur lieu ne les cognoistra plus, que l'oeil qui les avoit regardez ne les verra plus. En quoy Sophar signifie que les meschans ne seront point affligez pour peu de temps: comme Dieu quelquesfois afflige les fidelles, qu'il semblera qu'ils soyent du tout abysmez. Il semblera bien donc que Dieu vueille confondre les siens sans aucune esperance de les remettre au dessus: mais tant y a qu'ils ont ceste promesse, que s'ils estoyent au plus profond des enfers, la main de Dieu s'estendra iusques là pour les en retirer. Quand donc nous aurons à cheminer au milieu de l'ombre de mort, ayans ce signe que Dieu nous donne d'estre nostre Redempteur, que nous ne soyons point confus: a savoir, quand nous oyons ceste voix de Dieu, qui nous declare qu'encores ne nous a-il point oubliez. Voila ce que nous avons de nostre costé: mais les meschans, encores que Dieu ne leur donne qu'une petite chiquenaude, voila leurs playes mortelles, tellement que iamais ils ne sont remis au dessus. Et pourquoi? Car quand Dieu en parle, cest pour les destruire: voire et à telle condition que personne ne les puisse remettre en estat, ne les reedifier: et qu'on aura beau attenter cela, on n'y profitera rien: et que d'autant plus qu'on cuidera avancer, on reculera le tout. Ainsi nous voyons comme Sophar discerne ici les contempteurs de Dieu et les meschans, d'avec les fideles: car les afflictions seront bien communes à tous, mais l'issue est diverse. le di que les afflictions sont communes, d'autant qu'il semblera que les fideles doivent du tout perir, et qu'il n'y ait plus de remede: mais d'autant que Dieu leur a promis de leur tendre la main, encores qu'ils fussent venus iusques à la mort, ils seront ressuscitez. Quant aux meschans il faut qu'ils perissent du tout. Et pourquoy? Car la malediction de Dieu est sur eux. Et ainsi apprenons de nous consoler quand il plaira à Dieu de nous envoyer des afflictions, car combien qu'elles soyent grandes, et dures, et pesantes, toutes fois voyans que la fin en est heureuse, il y a matiere de nous resiouyr. Et à l'opposite quand nous voyons les meschans fleurir, et faire leurs triomphes, ne laissons pas d'aller tousiours nostre train, encores que nous soyons miserables selon le monde. Et pourquoy? Quand Dieu les aura frappez soudain, ce n'est pas pour les remettre au dessus: mais ils demeureront là, sans que iamais leur lieu soit cognu, comme il en est parlé plus a plein au Pseaume 37 (v. l0). Car pource que c'est une chose difficile à croire, que Dieu destruise les meschans, quand ils sont si bien appuyez en ceste vie, qu'il semble qu'ils doivent tousiours demeurer en leur estat: il faut que le sainct Esprit nous reitere souventesfois ceste doctrine-là, afin l56 qu'elle nous soit bien resoluë en nos coeurs, et que nous en soyons du tout persuadez. Si donc nous ne cognoissons du premier coup que les meschans doivent estre raclez, sans que iamais Dieu permette qu'ils reviennent au dessus: escoutons comme l'Escriture en parle, et nous cognoistrons que Dieu les extermine tellement qu'on ne sait qu'ils sont devenus. Voila donc quant à ces mots de Sophar où il dit, que le lieu où estoyent les meschans, on ne le cognoistra plus. Or il y a aussi ceste comparaison du songe de nuict et des phantasies qu'on conçoit. Il est vrai que la vie humaine en soy peut estre dite semblable à un songe. Car que font ici les hommes devant que nostre Seigneur les ait illuminez, et devant qu'il leur ait fait cognoistre qu'ils sont ordonnez à une vie meilleure? Que font-ils, di-ie, sinon songer ? Tous ceux qui pensent ici bas à acquerir des richesses, et à en amasser, ne cessent de cercher, et de courir çà et là: ils font leurs circuits, et toutes fois ils revienent tousiours là qu'ils n'ont autre pensement que d'en amasser: or tout ce n'est qu'un songe. De quelque autre vice que soyent entachez les hommes, cependant qu'ils sont enveloppez au monde, ie vous prie ont-ils quelque but ou quelque repos certain ? Ont-ils l'esprit esclarci pour entendre que Dieu les appelle? Nenni. Ont-ils leurs conseils bien rassis? Ont-ils leurs affections bien ordonnees? Rien de tout c a: mais ils songent. Bref, si on espluche bien par le menu tout ce que les hommes veulent et deliberent, tout ce qu'ils entreprenent, et tout ce qu'ils font, on trouvera que tout leur cas est semblable à un songe, ou phantosme qu'on aura conceu. Or (comme i'ai dit) cela peut estre dit en general de la vie humaine: mais sur tout il peut estre attribué à ceux qui s'eslongnent de Dieu, et lui tournent le des: car d'autant qu'ils laissent la clarté, et à leur escient cherchent les tenebres, il faut bien qu'ils ayent le salaire tel qu'ils meritent, c'est assavoir, qu'ils ayent l'esprit confus, qu'ils ne iugent plus rien, et ne puissent discerner entre le blanc et le noir: mais plustost que la nuict domine sur eux, et qu'ils ne facent que songer. Et de fait, nous voyons aussi comme ils transfigurent les choses, et les tournent tout au rebours. Voila un contempteur de Dieu, il se fera à croire monts et merveilles: et cependant il ne cognoit pas que si Dieu lui est ennemi, il faut qu'il perisse, et qu'il aura beau faire des rempars, il ne pourra pas neantmoins eschapper la main de Dieu qu'elle ne tombe sur lui comme un orage.. Mais c'est (comme i'ai dit) les meschans pource qu'ils fuyent la clarté tant qu'ils peuvent, sont dignes que Dieu les mette comme en un lieu obscur, et comme en la nuict et qu'ils soyent là enveloppez de tenebres. Or IOB CHAP. XX. l57 Ont-ils l'esprit ainsi esblouy? Ils conçoivent des songes, des phantasies, ils se font à croire ceci et cela. Ainsi donc ce n'est point sans cause que le sainct Esprit par la bouche de Sophar accompare ici les meschans à un songe. Et non seulement eux se transfigurent ainsi, mais nous voyons qu'on a une fausse opinion d'eux: car quand il y aura un meschant eslevé, chacun le redoute, et mesme on lui porte envie de sa condition, chacun voudroit estre semblable: et ceux qui n'y peuvent parvenir, en font toutes fois une idole. Voila donc comme on en est, voyant les meschans prosperer. Or nous ne cognoissons pas que là dedans ils ont un ver qui les ronge sans fin et sans cesse, d'autant que le iugement de Dieu les persecute, et qu'ils sont tousiours troublez en leur conscience. Nous ne cognoissons pas donc en quelle perplexité et inquietude sont les meschans, d'autant que Dieu les a maudits: mais nous sommes preoccupez de quelque vaine apparence, et ce gui reluit nous semble estre or ou argent, comme on dit. Ainsi donc apprenons de retenir ce qui nous est ici monstré, c'est assavoir, qu'il ne nous faut plus ainsi songer, qu'il ne faut plus que nous soyons ainsi menez par nostre cuider et phantasie: car Dieu se mocquera d'une telle vanité, et nous monstrera qu'il y a un iour en la fin, apres que nous aurons esté en tenebres, et qu'il faut que nous venions à ceste clarté, et quand le iour luira, qu'on voye que nous avons esté trompez en nos songes. Or est-il ainsi que maintenant nous ne sommes point en la nuict: car Dieu nous esclaire, pour le moins il ne tient qu'à nous. Qu'est-ce donc qui nous fait songer? Qu'est-ce qui est cause que nous sommes ainsi trompez de nos vaines imaginations, et qu'un chacun se forge une phantasie, ou une autre, sinon que nous ne nous voulons point arrester à considerer ce que Dieu fait iournellement devant nos yeux, et dont mesmes il nous advertit par sa parole? Voila Dieu qui nous monstre quelle est la vraye felicité, quel est nostre bien. Il dit, Que bien-heureux est l'homme qui craint Dieu: bien-heureux est l'homme qui s'applique à mediter la verité de Dieu: bien-heureux est l'homme qui met du tout sa fiance en Dieu: car il sera comme un arbre planté aupres d'un ruisseau pour avoir tousiours bonne substance, tellement qu'il n'y aura ni chaleur, ni secheresse, qui lui puisse faire perdre sa verdeur et vigueur. Voila donc nostre Seigneur qui nous monstre quelle est la vraye felicité, pour la cognoistre s'il ne tient à nous. Mais quoy ? Nous sommes volages, et ne pouvons nous arrester à ce qui est ferme, et cependant voulons avoir une felicité qui s'escoule et s'envole. Nous sommes donc bien dignes de perir et de trebuscher aux abysmes, puis que nous allons l58 cercher les tenebres de la nuict de nostre bon gré. Voila pourquoy i'ay dit que d'autant que Dieu nous fait la grace de nous esclairer par sa parole, il nous faut retirer de nos songes et phantasies, afin que nous ne soyons plus ainsi agitez. Or il est dit puis apres, Ses os sont pleins de sa ieunesse. Le mot dont use ici Sophar, signifie quelquesfois les pechez occultes et cachez: et de fait, ce mot de ieunesse aussi est tire de là. Ainsi le sens peut estre tel, que les os du meschant sont pleins de ses pechez qu'il a commis, et mesmes qu'il a commencé dés sa ieunesse, ou bien qu'en sa ieunesse ses os ont este pleins, qu'il a esté rassasié et soulé de ses delices, qu'il a eu tous ses souhaits, que tout ce qui lui estoit desirable, lui est venu en sa main. Voila ce que nous avons à noter. Ainsi donc si nous prenons ce mot de ieunesse en sa propre signification, le sens sera premierement que Sophar attribue aux contempteurs de Dieu, que quand ils se sont adonnez à mal, iamais ne s'en retirent, comme il est dit aux Proverbes de Salomon (22, 6), Le ieune homme a-il prins un train pervers? Il continuera: et quand il sera venu en vieillesse, ce sera tout un. Nous voyons quand les hommes ont prins leur pli (comme on dit) pour s'adonner à mal, qu'il est bien difficile de les en retirer. Voici donc une doctrine bonne et utile: et encore qu'elle soit assez commune, et que les Payens mesmes en ayent fait des proverbes tant y a que nous avons besoin d'en estre advertis, attendu que nous sommes tant adonnez à continuer au mal, que c'est pitié, et nous semble que cela ne soit rien. Mais nous n'appercevons pas que Satan prend possession de nous, quand nous continuons en nos ordures. Quand un homme aura commencé à mal-faire, et bien, il lui semble s'il poursuit encores un iour, un mois, un an, qu'en la fin il pourra bien retourner: voire, comme si la repentance estoit en nostre manche. Mais voila (comme i'ay dit) Satan qui entre en nous, et en prend possession sans y penser. Gardons-nous donc de nous endurcir ainsi au mal: mais si tost que nous appercevrons que nostre chai r et nostre mauvaise nature nous pousse et incite à decliner, que nous soyons retenus de la crainte de Dieu: si mesmes nous sommes tombez, que nous mettions peine à nous relever incontinent: si nous sommes eslongnez du chemin, que nous y retournions tantost. Il n'est point question, di-ie, de dilayer d'auiourd'hui à demain: et sur tout, quand un ieune homme doit ordonner sa vie, qu'il advise bien de ne s'abandonner point à vices et corruptions: car s'il pense s'en retirer quand bon lui semblera, il s'abuse. Voila donc ce que nous avons à noter en premier lieu, que nous ne soyons point confits en nos pechez. SERMON LXXIV l59 Or ceste façon de parler est bien propre, que les os des meschans sont remplis de leur ieunesse, c'est à dire, que les meschans n'auront pas seulement quelques cupiditez volages: ainsi qu'on verra qu'il y a des gens qui n'auront point une malice cachee là dedans, ils ne seront point du tout contempteurs de Dieu, ils auront quelque bonne semence, qu'ils voudroyent encores s'adonner au bien: mais pource qu'il n'y a point de tenuë, et qu'ils ne sont point constans, s'ils ont quelque mauvaise rencontre, ils se desbauchent. Nous en verrons, di-ie, d'aucuns qui seront tels: mais ici Sophar exprime bien plus, c'est assavoir, que les meschans ont leur malice dedans les os, qu'ils sont confits, et se plaisent là dedans. Et nous voyons aussi que si le diable a empoisonné les hommes, ce n'est point pour leur donner quelque petite pointure: mais c'est pour leur fourrer son venin au plus profond du coeur, tellement qu'en leurs esprits, et en leurs sens ils conçoivent tout mal. Voila donc comme Dieu punit ceux qui l'auront mesprisé, et qui se seront ainsi iettez à mal, c'est qu'ils ne feront tousiours qu'empirer, et aller de mal en pis. Par cela voyons-nous que la repentance n'est point en la main des hommes, comme ces gaudisseurs disent, se mocquans de Dieu, O il ne faut qu'un bon souspir en la fin. Et qui est-ce qui le leur donnera? Parquoy apprenons de ne point crouppir en nos iniquitez: car quand elles seront entrees iusques dedans nos os, et iusques à la moelle, il faudra que nous soyons transportez au sepulchre avec nostre malice: nous aurons beau combatre: mais il faudra que nous demeurions là en nostre vieille peau. Craignons donc qu'une telle vengeance de Dieu ne tombe sur nous. Au reste, il y a l'autre doctrine que nous avons à recueillir (comme i'ay desia touché) que les os des meschans sont pleins en leur ieunesse, et qu'ils coucheront avec eux au sepulchre, ou la malice couchera avec soy, dit Sophar. Par cela il signifie que quand les meschans seroyent crevez, par maniere de dire, de biens, et de tous leurs desirs, Dieu les amaigrira bien, et qu'ils seront comme dessechez, et faudra qu'ils s'en aillent au sepulchre tout desnuez. C'est pour confermer le propos qui avoit esté tenu n'agueres, c'est assavoir, que les meschans quand ils auront tous leurs souhaits, et qu'ils s'esgayeront, qu'il semblera qu'ils soyent les plus heureux du monde, c'est Gomme Si leurs os estoyent pleins en ieunesse, c'est à dire, que du commencement Dieu leur eust donne tout ce qu'ils peuvent souhaiter: mais en la fin ils s'en vont coucher. Et avec qui ? Chacun se contente de soy, c'est à dire, il ne leur demeure que leur corps, car Dieu les despouille, et quand ils sont du tout desnuez, il les envoye au sepulchre. Par ceci nous l60 sommes admonnestez quand nous verrons que les meschans auront à boire et à manger tout leur saoul, mesmes iusques à crever, que les biens leur abondent plus qu'ils n'en demandent, qu'ils sont honorez, qu'ils ont toutes leurs delices: quand donc nous verrons cela, nous sommes advertis de ne nous point troubler: car puis que nostre Seigneur nous a declaré, qu'il faut qu'ainsi soit, c'est bien raison que nous passions par dessus un tel scandale sans en estre esbranlez. Mais notons bien leur fin que declare ici Sophar, qu'un chacun d'eux s'en ira coucher avec soy au sepulchre. Puis qu'ainsi est donc attendons que nostre Seigneur despouille les meschans, et alors nous n'aurons plus d'occasion de leur porter envie, ni de nous desbaucher avec eux. Si on dit, que cela est commun à tous, c'est assavoir, que nous allions en la poudre, et que nous y pourrissions: il est vrai: mais nous avons une bonne compagnie, quand nous aurons cheminé durant nostre vie en la crainte de Dieu, car nous saurons qu'en lui remettant nos ames entre ses mains, il en sera bon gardien et fidele: nous aurons une bonne compagnie, quand nous cognoistrons que les Anges de Dieu mesmes (comme l'Escriture le monstre) recevront nos ames pour les mettre en ceste garde bonne et seure, iusques à ce que nous ressuscitions en la gloire celeste. Combien donc que selon l'apparence il faille qu'un chacun de nous soit retranche de ce monde, et de la compagnie des hommes, et que nous soyons iettez au sepulchre: si est-ce que nous serons bien accompagnez selon Dieu, quand nous aurons cheminé en sa crainte. Or au contraire il faut que les meschans demeurent couchez en la poudre: et combien qu'ils ayent eu grande suite et grande bande. qu'ils ayent tiré longue queue (comme on dit) si faudra-il que Dieu les amene à ceste fin, qui est ici declaree. Or il est dit puis apres: Que si le mal leur est doux en la bouche, ils le retienent sous la langue, ils l'espargnent sans l'avaller, mais l'ont tousiours là en leur palais. Au reste, qu'il leur sera converti en leurs entrailles en fiel d'aspic. L'ont-ils englouti ? Qu'ils desgorgent. Mais encores il est parlé entredeux des enfans des meschans, et cela avoit e té oublié. Sophar donc dit entre autres choses, Que les enfans des meschans flatteront les povres, et que leurs mains rendront les richesses qu'ils avoyent possedees. Par ceci il signifie que Dieu declarera sa vengeance, et la fera sentir, non seulement en la personne de ceux dont il parle, mais en leurs enfans: comme aussi l'Escriture dit, Que Dieu fera retourner l'iniquité des peres sur le giron des enfans. Il semble bien de primeface que ceci ne conviene point à la iustice de Dieu: car l'ame gui aura peché portera la punition de son iniquité, comme il est dit en Ezechiel. Comment donc est-ce 161 IOB CHAP. XX. que Dieu punit les enfans a cause des peres? Voire: mais il nous faut presupposer que Dieu exemptera bien quelquesfois les enfans des meschans par sa pure grace, et ne laissera pas de les benir, combien qu'ils ayent merité malediction. Au reste, quand Dieu voudra accomplir ce iugement, dont il parle ici, il laissera les enfans des meschans aller leur train apres leurs peres. Ils ne pourront donc sinon tousiours augmenter le mal, et estans desnuez de l'Esprit de Dieu, ils ne feront sinon provoquer son ire, et continuer d'amasser la vengeance sur leurs personnes, comme Dieu l'avoit exercée sur leurs peres. Il est vrai que tout leur vient de là, que Dieu ne les retire point, qu'il ne les touche point de son sainct Esprit afin qu'ils n'ensuivent leurs peres. Mais quoi ? y est-il tenu, ni obligé ? Nenni. Ainsi donc ne trouvons point estrange ceste espece de punition dont parle ici Sophar: c'est assavoir, que Dieu appovrira les enfans des meschans, et qu'ils seront si contemptibles, qu'il faudra qu'il aillent flatter les plus malotrus. Leurs peres estoyent orgueilleux iusques au bout, tellement que les plus grans et plus honorables n'osoyent aborder à eux, on les craignoit: comme nous voyons que ceux qui ont ainsi le coeur enflé de presomption, quand ils ont commencé à mespriser Dieu, il faut bien qu'ils reiettent les hommes. Nous voyons donc un orgueil insupportable en eux, qu'ils ne daignent pas regarder d'un bon oeil ceux qui les viendront supplier, et leur faire la court. Or cela est-il? Il faudra que leurs enfans flattent les plus mesprisez. l'ai dit que ceste vengeance s'accomplit, quand Dieu permet que les enfans suivent leurs peres: et c'est une chose qui nous est bien necessaire de savoir, afin que nous considerions quelle est la vengeance de Dieu sur les meschans, veu qu'il faut qu'elle s'estende iusques sur leurs enfans: tout ainsi que nous cognoissons une bonté infinie de nostre Dieu, quand il luy plaist à cause de nous, benir nos enfans, et leur faire sentir sa misericorde. Car ne voila point lors un tesmoignage excellent de l'amour qu'il nous porte? Ainsi à l'opposite, quand nous voyons que le feu de son ire est allumé, tellement que ce n'est pas seulement pour persecuter nos personnes, mais qu'il s'embrase plus loin, et que nos enfans y sont comprins: ne voila point pour nous faire dresser les cheveux en la teste? Apprenons donc de cheminer tant plus soigneusement en la crainte de Dieu, afin que nous n'attirions pas ceste horrible punition sur nous, et sur nos successeurs. Et cependant aussi cognoissons que nostre Seigneur benira le lignage de ceux qui l'auront craint et honoré, afin que nous ayons tant mieux courage de nous adonner à son service, voyans qu'il est si liberal, qu'il ne se contente Point de nous faire l62 promesse, mais qu'il la veut estendre iusques à nos enfans. Voila (di-ie) ce que nous avons à noter de ce passage. Or il est dit consequemment, Que leurs mains rendront les richesses. Et cela est conforme à ce que Sophar adiouste, A-il devoré? qu'il desgorge, et que Dieu lui face rendre ce qu'il aura englouti. Ici il est signifié que les meschans pourront bien amasser beaucoup en peu de temps, et s'enrichir: mais ce ne sera point pour iouyr des biens qu'ils auront ainsi acquestez. Et pourquoy? Ou il faudra que leurs enfans soyent appovris, ou qu'eux-mesmes desgorgent. Car Dieu n'attendra pas tousiours si long temps pour leur faire rendre conte: mais quand il semblera qu'ils soyent parvenus iusques au bout, il faudra que Dieu face une cure, et qu'il leur face rendre la gorge pour les desnuer de tant de biens qu'ils avoyent amassez. Nous voyons bien les exemples de ceci: mais il y en a bien peu qui y pensent. Nous voyons (di-ie) des hommes qui pillent et attrapent de tous costez. Et bien, Dieu leur lasche la bride, qu'ils auront les moyens et les occasions de s'enrichir, ils acquestent et champs, et possessions, ils manient argent, et belle traffique: les voila donc si pleins et si saouls que rien plus. Mais auront-ils ainsi tout englouti? Il y viendra un orage, que celui qui s'estoit enrichi de cent mille escus, se trouvera si oppressé, qu'il desireroit seulement eschapper en sauveté: comme un povre homme qui sera au milieu de la mer, voudroit avoir quitté tout son bien, et estre au bord pour sauver sa vie. Ainsi (di-ie) Dieu permettra que les richesses seront pour estrangler un homme quand il en aura tant amassé, et elles lui seront comme son bourreau: ou bien il en sera desnoué et appovri, quand il y viendra ainsi quelque orage soudain. Nous en verrons aussi d'autres qui se mineront petit à petit. Il est vray qu'on dira, Voila une mauvaise fortune, voila un tel qui s'estoit bien enrichi, il avoit par son industrie si bien profité qu'il estoit parvenu iusques là: et maintenant il lui est advenu un tel cas, ou celui-là lui a fait faute, ou il a fait un fol marche, ou il s'est hazardé par trop. Nous regardons donc ces causes moyennes, Mais si faut-il venir au principal, ce que nous ne faisons pas: et en cela monstrons-nous combien nous sommes aveugles, de ne considerer pas que quand telles gens se sont enrichis par cruauté, par rapines, par fraudes, par tromperies, par finesses, et qu'ils avoient ravi le bien d'autrui, et n'ont eu pitié ne de vefves, ne d'orphelins, voila pourquoy ils sont ainsi desnuez de leur bien. Ainsi donc ne cognoissans point la main de Dieu, combien qu'elle se monstre, nous pervertissons tout. Pourtant apprenons d'estre mieux advisez SERMON LXXIV l63 que nous ne sommes point: et quand Dieu nous donnera de tels exemples, c'est assavoir, que ceux qui auront esté bien riches, ne seront point seulement diminuez, mais que Dieu besongnera en telle sorte, qu'il leur fera rendre la gorge, que nous verrons à l'oeil comme ils seront appovris, que nous cognoissions que c'est Dieu qui y met la main. Mais quand il est ici dit, Que leurs mains rendront les richesses, comment est-ce que ceux qui auront ainsi tout englouti, se demettent iusques là, qu'ils rendent ce qu'ils auront ainsi attrapé de leurs propres mains? Il ne veut pas dire qu'ils le feront de leur bon gré. Car iamais les meschans n'en viendront là de leur bon gré, sinon que Dieu leur face une grace singuliere pour cognoistre, Helas! i'ai fait grand tort à ceux que i'ay ainsi pillé et trompé, il faut donc que i'advise de restituer tout cela. Si donc ceux qui auront fraudé leurs prochains' en peuvent venir iusques là, c'est une benediction de Dieu. Mais ici Sophar parle de ceux que Dieu maudit. Et comment donc leurs mains rendront-elles ce qu'elles auront prins? C'est qu'on ne sait point les moyens par lesquels Dieu leur fait rendre la gorge, et qu'il semble qu'ils soyent destituez d'esprit et d'intelligence, au lieu qu'auparavant ils estoyent si bien entendus à faire leurs besongnes, et qu'ils faisoyent leurs discours pour prouvoir à leur cas, pour dire, Il faut faire telle chose: et puis quand i'aurai cela, il faudra encores adiouster telle chose, et il y faudra proceder par tel moyen. Auront-ils donc esté si subtils pour attraper de costé et d'autre? On les verra idiots, tellement qu'il semblera qu'ils rapportent toutes ces richesses qu'ils avoyent amassees, que tout cela ne leur couste rien, bref on diroit que c'est comme des petis enfans qui font et desfont leur mesnage. Il est vrai que telles gens ne laisseront pas d'estre tousiours avaricieux comme de coustume, et d'avoir ceste fournaise qui est en eux, qu'ils voudroyent bien avoir devoré une centaine de mondes: mais si est-ce qu'ils s'aveuglent tellement qu'il ne leur chaut de lascher ce qu'ils tenoyent si estroitement auparavant. Et d'où vient cela, sinon que Dieu les destitue de tout sens et raison, afin de les faire ainsi appovrir? Voila donc ce que nous avons à noter en premier lieu de ce passage. Mais encores cependant que les meschans engouffrent ainsi, cependant qu'ils mangent l'un, qu'ils pillent l'autre, et qu'il leur semble .qu'ils n'en ont iamais assez, et que de fait leur abondance croist de plus en plus: ne laissons pas de contempler par foy ce que nous ne voyons pas encores à l'oeil. Voila donc un meschant qui s'enrichit, il attrappe de tous costez. Et bien, que faut-il que ie pense? Il nous faut regarder à ce qui nous est ici dit. Il est vrai que nous n'appercevrons pas encores que nostre l64 Seigneur face ceste cure que i'ay dite, et qu'il leur face rendre ce qu'ils auront ainsi englouti et devoré: mais contemplons en sa parole ce que nous ne comprenons pas, et que nous ne voyons point par evidence: et voila qui sera cause que nous ne serons point tentez de mal-faire. Car pourquoy est-ce que nous sommes si convoiteux de ravir le bien d'autrui ? C'est qu'il nous semble que cela nous durera tousiours. Or au contraire' voici Dieu qui nous menace, afin que cela nous serve de bride pour nous reprimer, et que nous ne soyons point tentez d'estendre nos mains aux biens d'autrui; et de nous vouloir enrichir aux despens de nos prochains. Or il est dit quant et quant, Que si le mal luy est doux en la bouche, il le retiendra. Voici une belle similitude et bien propre, de laquelle use Sophar: car il exprime comme sont les contempteurs de Dieu, c'est à savoir, que là où ils prendront leur appetit, là où ils trouveront quelque douceur, ils se tiendront là, et s'y plairont: comme un homme avaricieux quand il pourra amasser quelque bien, ce lui est tout sucre, c'est miel. De fait c'est comme quand un homme sera affamé, encores que la viande n'ait ne goust ne saveur, si est-ce qu'il la devore: et il en advient (comme dit Salomon aux Proverbes 27, 7) Que celui qui a bien faim, encores qu'il mange quelque viande amere, elle lui semblera douce. Les meschans donc en sont ainsi: c'est à savoir, qu'en tous leurs mesfaits ils trouveront quelque douceur. Et comment cela? Pource que le diable les amielle. Voila un paillard, s'il est une fois eschauffé de sa concupiscence, le diable l'aveugle, et lui fait trouver son peché si doux, que tout son plaisir est là. Si un homme est adonné à yvrongnerie, et à gourmandise, ce sera le semblable. Voila donc comme les meschans et contempteurs de Dieu trouvent une douceur en tous leurs mesfaits: car ils font comme les frians qui lechent leurs babines, et retienent cela comme du sucre, et mesmes aucunesfois ils le retiennent au palais, afin de retenir la douceur plus longuement: et craindront mesmes de l'avaller trop tost. Nous verrons ces frians qui voudroyent (ainsi que disoit l'autre) avoir des cols de grue; afin que la saveur leur demeurast long temps: s'ils boivent quelque bon vin, il est vrai qu'en beuvant il leur semble que iamais n'auront assez tost vuidé le verre, mais si voudroyent-ils bien que ceste douceur leur demeurast long temps qu'ils eussent là une fontaine laquelle leur decoulast tousiours. Ainsi donc Sophar dit, que les meschans prendront saveur à l'iniquité tout ainsi que les frians, quand ils auront quelque friand morceau en la bouche, ils le retiendront sous la langue, ils le remueront au palais, ils lecheront leurs babines, IOB CHAP. XX. l65 les voila si aises que rien plus. Voila comme les meschans en sont: mais en la fin ils trouvent qu'il y a une amertume cachee. Et d'où est-ce qu'elle vient? Quand un homme voudra donner un poison, il faudra qu'il soit confit en miel, et en encre, afin qu'on ne sente point l'amertume du premier coup: mais quand on aura avallé le poison, il s'aigrit plus fort, et l'amertume est plus aigre beaucoup, et plus mortelle, que s'il l'eust sentie du premier coup, quand le morceau estoit encores en la bouche. Ainsi aussi quand les meschans auront avallé ceste douceur, Ô il faudra qu'elle leur soit convertie en fiel d'aspic, dit Sophar. Or nous devons bien mettre peine de retenir ceci. Et de fait combien que quand ceste similitude se declare, chacun voye que c'est une doctrine assez commune, et qu'elle peut estre entendue mesmes des plus rudes et idiots: toutes fois la pratique monstre tousiours que nous n'y avons pas este assez ententifs. Tant y a que ceci a une telle grace, qu'on voit bien que le S. Esprit nous a proposé ceste similitude, afin que nous soyons tant plus incitez à retenir ce qui y est contenu. Ainsi donc cognoissons-nous que le diable nous vient tenter, et qu'il nous fait ses amorses? gardons-nous d'estre allechez par lui: car les vices de prime face auront tousiours quelque douceur, nous serons trompez là: mais c'est un hameçon: tout ainsi que les poissons, s'ils sont affamez, ils se viennent ietter sur la viande, et les voila cependant estranglez, ils tienent à l'hameçon. Ainsi en est-il donc de nous, quand nous souffrons d'estre seduits et trompez par nos vices. Et les Payens mesmes ont bien usé de ceste similitude, comme Platon a dit, qu'autant de voluptez et d'affections qui sont aux hommes, ce sont autant l66 d'amorses, et d'allechemens que Satan leur donne pour puis apres les faire precipiter en ruine. Il est vrai que du commencement il y aura quelque apparence de douceur, et semblera bien que cela soit le plus amiable du monde: mais il faudra en la fin que ce qui est ici contenu se monstre, c'est à savoir, que la douceur que les meschans auront sentie en tous leurs mesfaits, se convertisse en fiel d'aspic. Et d'autant qu'il est ici parle des contempteurs de Dieu, à savoir, que quand ils auront masché le poison, et avallé, encores qu'ils n'ayent point senti l'amertume du premier coup, il faudra qu'elle se monstre en la fin: que nous prions Dieu qu'il ne permette point que nous trouvions saveur en nos vices, mais qu'il nous donne esprit de prudence, afin que nous discernions bien, et que nous ne soyons point trompez par une vaine douceur que nous viendrons sentir du premier goust en nos pechez. Que donc nous ne soyons point allechez par cela: mais plustost que nous cerchions une vraye douceur et vive en sa grace, laquelle il nous communique par nostre Seigneur Iesus Christ, afin qu'il nous rassasie de ceste douceur de l'esperance de la vie celeste, à laquelle il nous appelle. Au reste, qu'il ne nous face point mal, si durant ceste vie, où nous sommes affamez, et n'avons point dequoy nous remplir, ou bien que Dieu nous abbate de beaucoup d'afflictions et de miseres, que cela di-ie, ne nous soit point dur à porter, sachans que nous serons participans de cest heritage celeste, où nous aurons pleine fruition de la douceur inestimable que Dieu a promise aux siens, et qui leur est maintenant cachee. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. LE SEPTANTE ET CINQUIEME SERMON, QUI EST E III. SUR LE XX. CHAPITRE. Ce sermon poursuit encore l'exposition du verset l5 et puis du texte ici adiousté. l6. 11 succera le venin d'aspic, et la langue de la vipere l'occira. 17. Il ne verra point les ruisseaux, et les rivieres coulantes de miel et de beurre. 187. Il rendra ce qu'il a acquesté, il ne lui en demeurera point selon la fermeté de son changement, et ne s'en resiouira point. 19. Il a amassé, et il sera appovri, il a pillé la maison, et ne l'avoit point edifiee. 20. Il ne sentira point de contentement en son ventre, et ne pourra garder son desir. Entre les autres corruptions qui nous induisent à nous retirer de Dieu, et nous adonner mal faire, c'est que la plus part sont persuadez simplement, que d'estre riche c'est une chose desirable: SERMON LXXV 167 et ne regardons pas en quoy consistent les richesses et puis quel est le but de les posseder, assavoir, qu'on en puisse iouir. Le monde donc est aveugle, qu'il ne cognoit point que c'est d'estre riche, et puis à quel propos, et à quelle fin on le doit estre. Et ainsi nous voyons que les povres incredules sont attachez à ceste affection-la, Il faut estre riche quoi qu'il en soit. Or là dessus ils ravissent, ils s'adonnent à pillages et extorsions, il ne leur en chaut, moyennant qu'ils en ayent: et puis cependant ils ne cognoissent pas que Dieu les maudit et qu'apres qu'ils auront amassé beaucoup de biens et qu'il semblera qu'ils ayent englouti toute la terre, ils n'auront nulle iouissance du bien qu'ils possedent. Et pourquoy ? Car Dieu ravira la substance de leurs mains, ou bien il la fera tellement escouler, qu'ils n'en sentiront nul profit. D'autant plus nous faut-il bien noter ceste sentence qui est ici contenue, car en premier lieu il nous est monstré, que les hommes s'abusent, quand ils se font à croire, qu'ayans amassé beaucoup de biens, ils en iouiront. Et toutes fois c'est ce que se proposent tous avaricieux, Quand i'auray et champs et possessions, i'en tireray revenu, tellement qu'il ne faudra point que i'aille cercher ne bled ne vin hors de ma cave, et de mon grenier, i'en auray à revendre. Et puis i'auray ceci et cela, en sorte qu'il faudra qu'on me cerche, et ie n'auray besoin de nul: ie seray honoré, ie seray en credit: si quelqu'un gronde contre moy, i'ay argent en bourse pour l'opprimer. Or quand les hommes font un tel conte, il leur sera bien rabbatu: et c'est (comme on dit en proverbe) conter sans son hoste, car Dieu permettra bien que telles gens entassent, et qu'ils profitent et amassent beaucoup: mais quand ils seront remplis et saoulez, il faudra qu'ils rendent la gorge. Voila donc ce qui est dit en premier lieu, Il a devoré la substance, nais il la vomira. Et pourquoy? Car Dieu la lui arrachera du ventre. Comment est ce que les incredules se persuadent que le bien qu'ils auront acquesté leur durera tousiours, que iamais ils n'en seront depouillez? C'est d'autant qu'ils n'aperçoivent point qu'il y a un Dieu au ciel, qui est pour leur faire rendre conte, ainsi que cela nous est monstré en ce passage, car il est bien dit, que les avaricieux feront bien leur conte d'estre asseurez en tous leurs biens qu'ils possedent: mais le sainct Esprit nous ramene à ce iugement de Dieu, Quand un homme, dit-il, auroit englouti toute la substance qu'il possede, qu'il ne l'auroit pas seulement ou en son coffre, ou en son grenier, ou en sa cave, mais qu'il l'auroit là enclose en son ventre: et Dieu n'est-il pas pour l'arracher de là? Ainsi donc cognoissons: que ce n'est rien d'avoir devoré: qu'il faut sur tout qu'en acquestant nous puissions protester en verité, que nous tenons de 168 Dieu le tout, c'est à dire, que nous l'avons par moyens licites et que Dieu approuve que c'est lui qui nous l'a mis entre mains. Voila le principal où il nous faut tendre: ie di mesmes quand il ne seroit point question d'amasser des biens de ce monde. Ne soyons donc plus si fols, d'imaginer que toute nostre felicité consiste à estre riches: mais que ceci nous viene au devant, c'est assavoir, que les richesses ne sont pas d'avoir beaucoup de biens, qu'on ait eu tant à tort qu'à droit: mais c'est qu'on soit benit de Dieu, qu'on ait dequoi se contenter. Et puis il y a le second, c'est assavoir, qu'on puisse iouir et user du bien qui est entre mains. Or ceci est encores un donc special de Dieu. Au reste, que nous ayons en horreur ceste menace, c'est assavoir, que Dieu nous fera desgorger ce que nous aurons englouti, encores que l'estomac et le ventre l'ait devoré. Apprenons (di-ie) de prendre ce que Dieu nous donnera par sa grace, et de nous en contenter, que nous ne soyons pas comme ces gourmands et yvrongnes qui se saoulent tant qu'il faut puis apres qu'ils vomissent: mais comme un homme sobre et temperant prendra sa refection par mesure, ainsi qu'un chacun regarde de s'augmenter selon que Dieu lui donnera le moyen, qu'ils ne soit point transporté d'une concupiscence si enorme, qu'il attrappe d'un costé, qu'il mange de l'autre, qu'il attire à soy, qu'il pille. Contentons-nous donc (comme i'ay dit) de recevoir ce que Dieu nous donnera. Or il y a ici une malediction encores plus grande qui est adioustee, c'est assavoir, que ceux qui se veulent ainsi enrichir par fraudes, ou par cruauté ou par quelque autre façon illicite, succent le venin d'aspic, et que la langue de la vipere les a cira. C'est suivant ce qui a esté dit ci dessus, assavoir, que la viande des meschans sera convertie en fiel d'aspics en leurs entrailles iaçoit qu'ils y trouveront bien quelque douceur en leur bouche, et mesmes ils lescheront leurs levres, et en remuant la langue ils s'y delecteront. Nous voyons que ceux qui ne pensent iamais en avoir assez, quand ils pourront avoir deceu quelqu'un, les voila tant aises, ils s'esgayent là dessus: et puis quand ils auront quelque prattique en main, Ô voila qui nous viendra bien à propos: que s'ils ont entreprins d'acquerir quelque chose, iamais ne seront à repos, iusqu'à ce qu'ils en soyent venus à bout. Voila donc ceste douceur qui est en leur langue, mais Dieu convertit le tout en amertume. Notons bien donc quand il est ici parlé, Que les meschans succeront le venin d'aspic, et que la vipere les occira, que c'est pour nous monstrer que Dieu pourra bien changer toute ceste douceur dont les incredules se trompent, car s'ils attrapent, il leur semble qu'ils sont les plus heureux du monde: bref, IOB CHAP. XX. 169 c'est leur paradis quand ils peuvent attraper de coste et d'autre. Mais quoy? Il faut venir à l'issue: car il est dit que Dieu changera le tout, et qu'il convertira en venin d'aspic tout ce qu'on aura cuidé estre miel et succre. Suivons donc simplement ceste requeste que nous a enseigné nostre Seigneur Iesus Christ, pour demander à Dieu nostre pain quotidien. Car sous ce mot-la est compris, qu'apres que Dieu nous aura donné dequoi boire et manger, il lui plaise aussi de tourner cela en bonne substance, car ce n'est point assez que nous ayons dequoy estre repeus: mais il faut aussi que nostre Seigneur benie le tout, et qu'il le face profiter pour nourriture. Or tant s'en faut que celui qui aura beaucoup mangé et gourmandé en soit plus rassasié (comme nous verrons encores derechef) que le tout lui sera converti en poison. Il est vray qu'il en sera bien rempli, mais ce sera comme un povre hydropique car si un hydropique avoit este purgé de ce qu'il à dedans le corps, ce lui seroit beaucoup d'un demi verre de vin, et un morceau de pain alors lui profiteroit plus que toutes les viandes du monde: mais d'autant qu'il est plein de meschantes humeurs au dedans, il boiroit la mer et les poissons (comme on dit) et rien ne lui profitera. Ainsi donc en est-il de ceux qui ont tout devoré cruellement comme les bestes sauvages: il faudra que Dieu leur convertisse le tout en poison: et ainsi apprenons (suivant l'admonition de Moyse Deut. 8, 3) de demander à Dieu qu'il soit nostre Pere nourrissier: car à ceste cause a-il repeu son peuple au desert par l'espace de quarante ans, sans pain, ni autre viande, il luy a donné la Manne du ciel. Dieu (dit-il) t'a ainsi conservé, afin que tu cognoisses à l'advenir que l'homme ne vit point de son labeur, que tu ne dises point, C'est l'industrie de mes mains qui m'a acquis ces choses. Non: mais tout ainsi que tu voi que Dieu a nourri tes peres au desert de la Manne du ciel: quand il te donnera du pain, que tu reçoives cela comme de sa main. Allons maintenant appeter des richesses, et les ravir à nous: regardons ce qui en est prononcé, c'est assavoir, que Dieu les convertit en venin d'aspic, que c'est comme s'il y avoit morsure de scorpion: tant s'en faut que cela nous tourne à profit. Et mesmes nous le pouvons prattiquer encores qu'il ne fust point escrit. Ouvrons les yeux, et nous cognoistrons que Dieu exerce ses iugemens au monde tels qu'ils sont ici contenus. lais quoy? Nous y sommes aveugles: ie ne di point que nous les ignorions du tout: mais nous fermons les yeux pour ne les point appercevoir. Vray est que quelquesfois on ne pourra pas discerner (car les bons auront beaucoup de craintes dont ils seront tormentez), mais tant y a que Dieu donne des marques à ses iugemens, afin que nous en puissions recevoir quelque instruction. 170 Il ne tient donc qu'à nous, et à nostre malice, d'autant que nous destournons nostre regard de ce que Dieu nous monstre. Et ainsi apprenons d'avoir quelque prudence: et quand il nous est ici declaré, que tant s'en faut que nous puissions estre substantez du bien que nous aurons ravi, que cela nous sera autant de poison, que nous en serons crevez devant qu'en estre saouls, apprenons de nous contenter du petit que Dieu nous donnera, moyennant qu'il nous profite. Or il est dit quant et quant: Que les meschans ne verront point les ruisseaux, ne les rivieres coulantes de beurre et de miel. Ici il nous est signifié, que les meschans seront privez de la benediction que Dieu a promise à ses fideles par especial, c'est assavoir, de leur donner telle abondance comme si les rivieres leur couloyent, et vin, et miel, et beurre. Vray est que nous ne verrons point cela: mais tant y a que quand nous sommes substantez de la grace de Dieu, et que nous le cognoissons, et sommes appuyez sur sa bonté, et son amour paternelle, sachans qu'il a le soin de nous nourrir comme ses propres enfans: si les rivieres couloyent pleines de miel et de beurre, nous n'aurions pas tel contentement comme nous avons, car tout peut perir et dessecher en ce monde, fors ceste fontaine laquelle ne tarist iamais, c'est assavoir, la main de Dieu. Ainsi donc ce n'est point sans cause qu'ici notamment il est prononcé, que ceux qui ne sentent point ceste nourriture de Dieu, mais qui ravissent comme des bestes sauvages, auront beau se crever: et que quand ils auroyent tous les puits, et toutes les fontaines du monde, mesmes qu'ils auroyent de grandes rivieres, il faudra qu'ils ayent tousiours soif au milieu, et n y aura pas une abondance telle, qui soit pour les rassasier. Et qui en est cause? C'est qu'ils sont destituez de ceste benediction de Dieu. Car (comme l'ai dit) voila où consiste tout le repos et le contentement des hommes, voila comme ils seront remplis et rassasiez, pour dire, c'est assez: et qu'ils pourront louer Dieu, en allant tousiours leur train. Si donc nous n'avons ceste benediction de Dieu, tous les biens du monde ne nous pourront pas suffire. Ces propos sont assez communs, ce semble: mais qui est-ce qui en est vrayement persuadé? Car si cela estoit, il est certain qu'on verroit l'equité et la droiture regner entre les hommes, et ne faudroit point tant de loix, ne tant de iustices pour reprimer les extorsions qui se commettent: il ne faudroit pas mesmes tant de doctrines d'exhortation: car chacun seroit son maistre et docteur, chacun auroit une iustice enclose en soi, tellement qu'il ne seroit la besoin qu'on vinst devant le iuge, il ne faudroit ne sergens, ni advocats, ne procez. Car nous previendrons le mal, et cognoistrions que Dieu qui nous a mis en ce SERMON LXXV 171 monde les biens entre mains, encores que nous n'eussions pas un seul grain de bled, que mesmes nous n'eussions point une seule goutte d'eau, nous peut rassasier comme bon lui semblera, et comme il nous l'a promis. Et de fait, nous en sommes convaincus par experience. Car en lui demandant nostre pain ordinaire, nous sommes appastelez par sa bonté comme des petis enfans: si nous n'avons pas beaucoup, nous nous contentons: il nous fait la grace que nous sommes nourris, comme si la Manne nous tomboit du ciel. S'il y a beaucoup, il veut que nous l'appliquions à droit usage, c'est que nous ne soyons point comme des gouffres, quand un chacun retiendroit tout à soi ce qu'il aura receu: mais que nous en communiquions à ceux qui ont faute et necessité. Ainsi donc puis que nostre Seigneur nous asseure d'estre le Pere nourrissier des siens, ne craignons pas que nous soyons destituez de ce qu'il cognoistra nous nostre necessaire, contentons-nous de ceste belle promesse. Or il est certain, que si nous avions cest advis-là on nous, un chacun seroit retenu, et ne faudroit point de menaces, ne de loix pour dire, Abstenez-vous de mal faire, ne nuisez point a vos prochains, ne faites tort à nulli, non plus que vous voulez qu'on vous face, car chacun auroit ceste bride pour se reprimer, et s'induire a integrité: nous n'y irions point par contrainte comme nous faisons. Mais encores voit-on que les cupiditez des hommes sont si enragees, qu'on ne les peut nullement domter, il n'y a ne cordeaux, ne chaines qui puissent suffire pour les attacher. Lors (di-ie) il ne faudroit plus de telles forces: mais de nostre bon gré nous aurions comme les mains liees pour ne faire nul mal, et mesmes nous desirerions de servir et profiter à chacun. Voila pourquoi il nous faut bien mediter ceste doctrine: car elle sera suffisante pour nous retirer de toutes les vanitez et dissolutions, de toutes nos cupiditez excessives, et des iniures et extorsions que nous avons accoustumé de commettre pour nous enrichir. D'avantage elle nous incitera aussi de regarder à Dieu, afin de nous reposer on sa seule benediction, et puis de bien user des biens qu'il nous a mis en charge, sachans que nous n'en sommes que dispensateurs, et que c'est à ceste condition-là qu'il nous les a donnez, que nous lui en rendions bon conte, et fidele, monstrans qu'un chacun n'a point gourmandé à part, mais que nous avons communiqué à nos prochains selon la faculté que nous avons receue. Voila donc en somme ce qui est ici contenu. Or il est dit: Que les meschans rendront ce qu'ils ont acquesté, et qu'il ne leur demeurera point, voire selon la mesure de leur changement, et ne s'en esiouyront point. Ici ce que nous avons desia entendu est exprimé encores plus à plein Comment 172 donc est-ce que les meschans ne sont iamais rassasiez, encores qu'ils ayent tant amassé de biens, qu'il semble qu'ils en doivent crever? Pourquoi est-ce qu'ils ont tousiours faute? Et c'est que nostre Seigneur ne fait point prosperer ce qu'ils ont entre leurs mains: car tout ainsi qu'on pourra ietter beaucoup de biens en un gouffre, et il ne s'en sent pas: aussi un homme qui est insatiable pourra ravir de costé et d'autre, et cependant il ne laissera pas d'estre affamé. Et cela vient de deux causes: car tout ainsi que c'est une grace singuliere de Dieu, quand nous pouvons nous contenter de peu, que nous invoquons son nom, que nous attendons nostre nourriture de sa main, comme nous avons experimenté iusques ici, qu'il nous a nourris: aussi au contraire quand il permet que la convoitise des incredules est embrasee, et qu'ils amassent tousiours et qu'ils appetent sans iamais avoir qui les contente: voila comme il les punit. Notons bien donc que la premiere cause pourquoi les meschans ne se peuvent esiouyr, quand ils ont amasse beaucoup de biens, c'est d'autant que nostre Seigneur enflamme leurs cupiditez, et qu'il permet qu'ils ayent une torture là dedans qui ne cesse de les tormenter: et le diable allume tousiours le feu par une iuste permission de Dieu au coeur de ceux qui ne peuvent regarder à lui. Voila quant au premier. Et puis il y a une seconde cause, c'est que tout ainsi que Dieu augmentera un grain de bled pour la nourriture des siens, qu'il le fera multiplier on cent, qu'ils se contenteront de pou, et seront ongraissez: aussi au contraire il mine et desseche tout ce que les meschans peuvent engloutir. Ils mangeront au double, c'est à dire, ils amasseront tant et plus, mais Dieu consumera tout cela, il soufflera dessus (comme il est dit au Prophete Osee 13, 15) et tout ce a sera aneanti, tellement qu'un grand tas de bien sera esvanouy en une minute de temps. Voila donc Dieu qui extermine ce que les hommes avoyent beaucoup prisé: et voila pourquoi les meschans ne se peuvent esiouyr de ce qu'ils possedent, vrai est qu'ils seront bien enflez de presomption comme aussi nostre Seigneur Iesus Christ le monstre en ceste similitude qu'il propose de ce riche qui avoit fait eslargir ses greniers. Or il dit, Mon ame resiouy toi, maintenant tu as bien dequoi te repaistre: car voici une telle abondance que tu ne pourras iamais avoir deffaut. Ceux donc qui sont addonnez aux biens de ce monde, et qui en ont acquis beaucoup par voyes meschantes, pourront bien se glorifier on leurs richesses, car ce n'est point sans cause qu'il est dit (Ps. 62, 11), Si les richesses vous abondent, n'y mettez point vostre coeur. Le Prophete signifie par cela, qu'il est bien difficile que les hommes soyent riches, qu'ils ne se trouvent enveloppez aux vanitez de ce monde. Et IOB CHAP. XX 173 c'est pourquoi aussi sainct Paul exhorte Timothee de remonstrer aux riches de ce monde, qu'ils ne soyent point eslevez en orgueil (1. Tim. 6, 17). Par cela il signifie, que les riches font une idole de leur bien, qu'ils cuident estre par dessus le reng des hommes, qu'ils se mettent en oubli. Ainsi donc les meschans se pourront bien esiouir de leurs acquests: mais quelle est ceste ioye-la? Maudite, en sorte qu'il faut en la fin que Dieu la tourne en grincement de dents, et en angoisse. Ainsi donc notons qu'il ne se faut point arrester à un iour, ni à un an, quand nous verrons les meschans triompher, quand nous verrons qu'ils se plaisent en leur condition, et qu'il leur semble qu'il n'y a que felicité pour eux: mais attendons l'issue, et nous verrons en la fin que ce qui est ici contenu sera accompli, c'est assavoir, que leur ioye ne sera peint permanente, et que les meschans (quoy qu'il en soit) sont tousiours en torment et inquietude. Et de fait, si on pouvoit esplucher ce qui est dedans leurs coeurs, on verroit au milieu de leurs resiouissances qu'ils sont tousiours en soin et en perplexité, et qu'il leur ensemble que terre leur doive faillir. Voila un homme qui aura amassé beaucoup de biens, il est vray qu'on ne pourra porter son orgueil, qu'il voudra mettre le pied sur la gorge à tout le monde, que sous ombre de son credit il foulera l'un, il opprimera l'autre, il voudroit qu'on l'adorast: quand il sera en sa maison, il se mire comme un paon en sa queue. On voit tout cela di-ie: mais si est-ce qu'il y a des pointures secretes là dedans, et Dieu ne permettra point que ceux qui se veulent ainsi glorifier en leurs biens, ayent un repos certain: mais il y a là dedans un ver qui les ronge, tellement qu'ils sont tousiours en angoisse et en perplexité, quoy qu'il en soit. Or notamment il est ici dit Que les meschans rendront selon l'estendue de leur changement. Ce mot ici de primeface pourroit estre aucunement obscur, mais il contient une bonne doctrine: car en somme il nous est monstré, qu'il faudra que les meschans rendent ce qu'ils auront amassé avec grand labeur. Voila pour le premier: comme s'il estoit dit, Les hommes sont bien aveugles et despourveus de sens, quand ils travaillent tant et plus pour acquester des biens: car non obstant toute leur abondance, si faudra-il qu'ils rendent. Et c'est un remors bien dur (car nous savons comme les avaricieux sont attachez à leurs biens), c'est plus que si on leur cassoit les os pour en tirer la moelle: car les biens qu'ils possedent ne leur sont pas moins que leur vie propre. Ceux-la sont bien transportez, qui ne regardent point que les biens sont creez pour l'homme, et que ce n'est qu'un accessoire de la vie presente: toutes fois on voit que les meschans se tormentent, et que s'ils ont quelque perte ou dommage, 174 c'est autant comme si on leur avoit coupé trente fois la gorge. Or si faut-il neantmoins qu'ils rendent, non point de leur bon gré, mais d'autant que Dieu leur arrache, ainsi qu'il en a esté parlé ci dessus: voire selon l'estendue de leur changement, c'est à dire, selon qu'ils ont fait leurs changemens et revolutions, Dieu aura son tour pour changer. Et comment cela? Quand un homme sera ainsi convoiteux d'amasser des biens, et que Dieu lui lasche la bride, que fera-il? Il remue tellement les choses, qu'il semble qu'il vueille faire un monde nouveau, il appovrit celui qui estoit riche, il diminue celui qui avoit beaucoup, il abbat celui qui estoit eslevé. Voila donc comme les avaricieux entant qu'en eux est font un monde nouveau, et Dieu (comme i'ay dit) leur donne bien ceste licence-la pour un temps, qu'ils enhavent tout, ce semble: voire, mais ( est du venin et du poison: ils se remplissent, mais c'est pour vomir puis apres, et mesmes pour sentir là de l'amertume horrible de ce qu'ils auront englouti. Or ont ils ainsi tout changé? c'est à dire, ont-ils fait telles revolutions, qu'ils ayent terres et possessions, où auparavant ils n'avoyent rien? qu'ils ayent leurs coffres fournis, où auparavant ils n'avoyent pas trois sols en leurs bourses? Sont-ils en honneur et en credit, où auparavant ils estoyent comme mesprisez ? Ont-ils donc ainsi changé tout le monde? Et Dieu a son tour. Si un homme mortel presume de remuer les choses, qu'il entreprene, qu'il delibere, pour dire, ie ferai ceci et cela: Dieu en la fin ne changera-il point tout? Demeurera-il oisif au ciel? Pensons-nous que toutes ces mutations ici se facent sinon qu'il le permette? Et quand il le permet, s'il dissimule pour quelque temps, pensons-nous qu'il ait resigné son office, et qu'il ne gouverne plus le monde? Nenni, nenni, mais il veut ainsi aveugler les meschans, et permet qu'ils vienent à bout de leurs entreprinses, afin de les ruiner, voire d'une cheute plus mortelle. Et d'autre costé il exerce la foy et patience des fideles. Car quand ils voyent tels changemens, ils en peuvent estre troublez: mais s ils ont ceste prudence en eux d'attendre tout coyement l'issue, et ne se point par trop precipiter, voila Dieu qui espreuve leur foy, et sont incitez par ce moyen-là de retourner à Dieu d'un plus grand desir. Et ainsi nous voyons (comme i'ay desia touché) qu'il y a ici une bonne doctrine contenue, quand il est parlé de la fierté du changement que font les meschans, qu'il semble qu'ils vueillent depister Dieu, et qu'ils vueillent remuer toutes les bornes que Dieu aura mises. Car comme il veut que les royaumes et principautez soyent distinguees, aussi a-il voulu que les limites fussent designees, afin: qu'un chacun possede le sien d'une façon paisible. Or que font ces ravisseurs. ces SERMON LXXV 175 gouffres, ces bestes sauvages? Il semble (comme i'ai dit) qu'ils ne vueillent laisser ne bornes, ne limites, ne rien qui soit, qu'ils vueillent faire un monde nouveau. Ont-ils bien changé? Dieu leur a-il permis cela? Il faut qu'il change puis apres à l'opposite, et qu'il remette les choses en leur premier estat. Voila quant à ceste sentence. Or il est dit puis apres: Que c'est d'autant que les meschans ont appovri les bons, et qu'ils ont pillé les maisons qu'ils n'avoyent point basties. Ici nous voyons qu'il nous faut tousiours considerer la iustice de Dieu en toutes les punitions qu'il envoye au monde. Il est vrai que c'est desia quelque bonne instruction, quand nous aurons cognu que les changements ne seront point fortuits, qu'on appelle: c'est à dire, que s'il se fait quelque revolution, cela procede de la main de Dieu: mais ce n'est pas le tout. Car si nous attribuons simplement à Dieu une puissance, pour dire, Il gouverne le monde, il fait tout, il n'y a rien qui ne se conduise par son conseil et sa volonté, et que nous ne passions point plus outre, ce n'est pas glorifier Dieu comme il appartient. Car tout ainsi que Dieu veut estre cognu tout-puissant, il veut aussi estre cognu iuste. Vrai est que par les choses qui se voyent nous n'apprehenderons pas tousiours ceste iustice (comme il a este traitté ci dessus), mais tant y a qu'il nous faut avoir ces deux choses-là, c'est assavoir, qu'en premier lieu nous cognoissions, que les choses ne se tournent point ici bas par fortune et adventure. Et pourquoy ? Car Dieu dispose de tout, c'est Dieu qui gouverne et tient la bride. Voila pour un Item. Or quand nous aurons cognu ceste puissance de Dieu, à laquelle tout le monde est suiet, il faut que nous venions en second lien à sa iustice, c'est assavoir, que nous tenions cecy tout resolu et persuadé, que Dieu ne tourne point ainsi les choses de ce monde, comme se iouant de nous ainsi que d'une pelotte. Car les meschans diront que Dieu fait un ieu des hommes, quand il prend plaisir où à les exalter, ou à les abbatre: mais quant à nous, cognoissons que Dieu n'a point une puissance tyrannique ou desordonnee, mais qu'elle est coniointe d'un lien inseparable avec sa iustice, et qu'il fait tout d'une façon equitable. Il est vray (comme nous avons touché) que nous n'appercevrons pas tousiours ceste iustice de Dieu, qu'il la cachera quelquesfois, et que nous ne comprendrons pas la raison pourquoy il fait les choses: mais ce n'est pas à dire qu'il n'y ait tres-bonne raison. Voila en quoi se sont abusez les amis de Iob: et en ceci il ne faut point que nous leur soyons semblables. Ils ont condamné Iob comme un meschant. Et pourquoy? Car ils ont imaginé de lui à la façon commune. Or il ne faut pas que tous les iugemens de Dieu soyent estimez d'une 176 mesme mesure. Et pourquoy ? Comme i'ay dit, Dieu quelquesfois fera des choses qui nous seront incomprehensibles. Que ferons-nous là? Que nous concluons neantmoins qu'il est iuste. Voire, mais que nous confessions quant et quant, que ses iugemens sont un abysme qu'on ne peut sonder, car Dieu est doublement loué en l'Escriture saincte de sa iustice. Quelquesfois donc Dieu punira les iniquitez a l'oeil, afin qu'il soit craint et redouté, comme il en est parlé an Prophete Isaie (26, 9), Que si Dieu tient ses assises, et qu'il se monstre Iuge du monde, alors les habitans de la terre apprendront de cheminer droitement: et au lieu qu'auparavant chacun s'estoit donné congé de malfaire, nous pensons, Helas! helas! il y a un Iuge qu'il nous faut craindre. Voila donc comme la iustice de Dieu sera manifestee quelquesfois: mais quelquesfois aussi Dieu besongnera d'une façon qui nous est estrange, que quand nous aurons enquis, Pourquoy est-il ainsi advenu? Comment cela se prend-il? Il faut que nous demeurions là courts. Mais cependant il faut que nous confessions que Dieu est iuste, adorans ses iugemens secrets qui sont en lui comme un abysme. Quoy qu'il en soit donc (comme i'ay dit) il faut que Dieu soit tousiours tenu pour iuste. Or il est ici parlé de la iustice de Dieu qui nous est notoire, et que nous pouvons appercevoir à l'oeil: car il est dit, Pource que les meschans ont appovri les bons, il faut qu'il leur soit rendu en pareille mesure: pource qu'ils ont ravi et pillé les maisons, il faut que Dieu les dechasse, et qu'ils soyent bannis de là, quand ils cuideront habiter en repos. Mais en toutes sortes quand nous aurons bonne prudence, nous pourrons faire nostre profit de tous les changemens du monde. Si quelquesfois Dieu appovrit ceux qui auront bien vescu, cognoissons que si cela se fait au bois verd, que sera-ce du bois sec? Et ainsi tremblons sous la main de Dieu, et prions le qu'il nous face la grace de iouir des biens qu'il nous a mis entre mains, comme son intention est: ou s'il nous en veut despouiller, qu'il nous donne la vertu de porter en patience la povreté qu'il nous envoyera. Voila ce que nous avons à noter. Mais de l'autre costé quand nous voyons que nostre Seigneur fait desgorger ceux qui auront tout englouti, qu'il leur fait rendre conte, qu'il les contraint de restituer ce qu'ils avoyent pillé, qu'il les desloge des maisons qu'ils avoyent basties par violences, et par fraudes, qu'il les prive des biens qu'ils avoyent amassez par mauvaises pratiques: cognoissons, Voici Dieu qui tient ses assises, il nous monstre, combien qu'il permette aux meschans de s'enrichir, que ce n'est pas afin que cela leur dure à iamais, que ce leur est autant de venin qu'ils ont humé, au lieu que les biens profiteront IOB CHAP. XX. 177 aux fidelles, et leur seront autant de ruisseaux qui decouleront beurre et miel. Cognoissons (di-ie) cela, afin de contempler les iugemens de Dieu, et nous humilier sous iceux. Que nous apprenions aussi de ne point porter envie aux meschans, quand il semblera qu'ils soyent à repos, et à leur aise on leur abondance, et en leurs credits et honneurs: car Dieu convertira le tout à mal, et les exposera en opprobre et diffame envers tous. Voila donc comme il nous faut noter les chastiemens et punitions que Dieu onvoye au monde, pour les appliquer à nostre instruction, comme S. Paul nous en advertit. Mes freres (dit-il Ephes. 5, 6) que personne ne vous seduise par vaines paroles. Vray est qu'on oyt les meschans propos qui se desgorgent, qu'on se mocque des iugemens de Dieu: mais ne vous abusez point par cela: car pour telles choses, dit-il, l'ire de Dieu vient sur les incredules. Comme s'il disoit, N'attendez pas que Dieu frappe sur vos testes, mais cependant qu'il punit les meschans devant vos yeux, cognoissez qu'il ne peut porter l'iniquité' et qu'il faut qu'il se monstre iuge quand on aura bien abusé de sa patience. Faites donc vostre profit de tels chastimens, cognoissans qu'aux despens d'autruy il vous veut faire sages. Voila encores ce que nous avons à noter de ce passage. Or il y a puis apres ce mot, de ravir les maisons qu'il n'a point edifié. Il est vray que Dieu a bien promis à son peuple de le faire habiter aux maisons qu'il n'avoit point basties: mais c'estoit un donc special de Dieu, quand il mit son peuple en la terre de Chanaan. Au reste, nous savons la sentence generale de l'Escriture saincte, c'est à savoir, Que bien-heureux est l'homme qui mange le labour de ses mains, et qui on est nourri. Apprenons donc quand nous voudrons que le bien nous profite, de l'avoir à telle condition, que nous puissions dire que Dieu nous l'a donné: car Dieu ne se mesle point de fraudes, ne de rapines. Ie confesse bien que les meschans ne seront point enrichis sans sa volonté: mais ce n'est pas pourtant à dire qu'il approuve ce qu'ils font: ce n'est pas aussi que les meschans recognoissent Dieu, pour dire, Ie remercie Dieu, ie lui ren graces de ce qu'il m'a donné cela. Nenny: car ils le tiennent comme du diable, ils ne le tiennent pas d'autant que Dieu les ait benis. De nostre costé donc apprenons (comme i'ay desia touché) de faire valoir ceste promesse, c'est que nous soyons bien-heureux mangeans le labeur de nos mains, c'est à dire, ne mangeans sinon ce que nous aurons par bon moyen et licite, 178 et approuvé de Dieu. Et au reste, cognoissons que ce n'est rien quand nous aurons beaucoup basti en ce monde: car tout cela est caduque et transitoire Ne soyons point comme ces fols qui font leur nid en ce monde, en sorte qu'il semble que iamais n'en doivent partir. Que nous n'y soyons point donc attachez. Car quelle est nostre principale maison? Et c'est ce corps ici. Quand un homme aura de grands palais, et les plus somptueux du monde, il est certain qu'il n'y peut pas estre tousiours, il ne se veut pas là tenir en prison. Ainsi le logis le plus propre d'un chacun, c'est son corps: et toutes fois nous voyons quelle fragilité il y a: quelle fermeté y a-il? Il n'y a que corruption et pourriture. Que faut-il donc ? Que nous tendions à ce bastiment celeste, c'est à dire que nous demandions d'estre restaurez tellement que l'Esprit de Dieu habite on nous, que nous soyons ses temples, et que ce qui est maintenant en nous de corruptible et caduque soit renouvellé, que nous soyons en ceste restauration qui nous est promise. Voila donc comme en ce monde il ne faut point que nous cerchions d'attirer le bien d'autrui à nous, pour iouyr de ce qui ne nous appartient pas: mais que nous vivions, nous contentans de ce que Dieu nous donne: et cependant que nous prions Dieu de nous edifier tellement que nous soyons ses temples, afin que par son sainct Esprit il habite en nous, et ne permette point que Satan nous transporte pour lui donner entree à nous, et pour y nourrir nos vices et nos pochez: car par ce moyen il feroit de nos corps des estables infectes. Or nous savons que Dieu ne peut habiter en un lieu pollu: il faut donc si nous voulons qu'il reside en nous, que premierement nous le prions qu'il nous purge de toutes nos infections, afin qu'il nous edifie par sa grace, pour estre vrais temples de son sainct Esprit. Voila comme nous serons bien edifiez. Mais cognoissons que le tout procede de la pure grace de Dieu, comme l'Escriture lui attribue cest office, qu'il bastira Sion. Tout ainsi donc qu'en general nostre Seigneur bastit tout le corps de son Eglise, sachons qu'il faut aussi qu'il bastisse chacun de nous. Et c'est cela à quoi il nous faut tendre, et non pas nostre addonnez aux choses caduques et corruptibles de ce monde: mais que nous tendions à ce qui est eternel, et que nous y aspirions de plus en plus, iusques à ce que nous y soyons parvenus du tout. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon Dieu, etc. SERMON LXXVI 179 LE SEPTANTE ET SIXIEME SERMON, QUI EST LE IV. SUR LE XX. CHAPITRE. 20. Il ne cognoistra point de rassasiement en son ventre, et ne gardera point son desir. 21. l n'y a point de residu à sa viande: pourtant son bien ne sera point multiplié. 22. Quand son abondance sera pleine, il sera en angoisse, toute main d'homme travaillant viendra à lui. 23. Quand il aura pour remplir son ventre, Dieu lui envoyera la frayeur de son ire, et fera pleuvoir sur sa viande. 24. Quand il fuira les armes de fer, l'arc d'acier le rencontrera. 25. Le glaive sera desgainé, et le tranchera: il le passera par son fiel, frayeur sera sur lui. Suivant le propos qui fut hier tenu, Sophar adiouste ici, Que l'homme meschant n'a iamais contentement, il n'a point de repos: et puis, qu'il ne lui demeurera rien de reste, et que son bien ne sera point multiplié à l'heritier, ny au successeur. Desia ceste sentence avoit esté declaree, mais pour plus ample confirmation elle est encores reiteree pour un coup, afin que nous la retenions mieux, et aussi que nous en soyons tant plus persuadez. Car si nous voyons un homme qui abonde en biens il nous semble que rien ne lui defaut, qu'il a contentement, et toute felicité: que quand tout lui vient ainsi à gré, il n'est question que de prendre plaisir. Voila donc comme nous ne cognoissons point la povreté qui est cachee en ceux que Dieu aura maudits, et nous en asseons iugement selon ce que nous voyons à l'oeil. Or le iugement de Dieu est enclos dedans leurs os et leurs moëlles. Voila donc pourquoi il nous est utile d'ouyr ceste sentence plusieurs fois, afin qu'elle nous soit tant plus certaine, et que nous en ayons la memoire imprimee en nous. D'autre costé quand un homme sera riche, il nous semble qu'il faudroit que le ciel et la terre se meslassent pour le ruiner. Et pourtant voici Dieu qui declare combien qu'un homme ait grande abondance, toutes fois que cela pourra perir, et s'escouler en sorte qu'il n'y aura nulle attente pour le successeur, ny heritier. Retenons bien donc ces deux poincts, afin que nous apprenions de plus estimer la benediction de Dieu, que toute abondance du monde: et que nous ne soyons point tentez d'appeter des richesses maudites, lesquelles ne peuvent venir à bonne fin, pource que Dieu les dissipera. Voila à quoy ceste doctrine nous doit servir. Ainsi donc en premier lieu, cognoissons que ce n'est point le principal, que nous soyons bien prouveus des biens de ce monde 180 en grande quantité: mais qu'il faut que Dieu nous face ce bien singulier, que nous sentions sa grace, que nous cognoissions qu'il nous veut estre Pere, et que nous prenons nostre nourriture de lui. Voila qui nous donnera et contentement et repos. Or nous voyons quelle est la cupidité des hommes, c'est à savoir un desir qui iamais ne pourra estre esteint. Apres, qu'est-ce des biens de ce monde? Il est vrai que nous y serons esblouis par fois et par bouffees: mais cependant Dieu ouvre les yeux de ceux qui sont ainsi adonnez à amasser des richesses, qu'ils cognoissent que cela n'est rien, et que c'est comme une fumee qui passe tantost. Il est donc impossible qu'un homme se contente, et qu'il soit rassasié quand il ne regardera qu'à ses biens qu'il a entre mains. Voila le seul moyen pour avoir repos, et pour sentir que nous avons à suffisance: c'est à savoir, que Dieu se declare nostre Pere, que nous sachions qu'il a tousiours sa main estendue pour nous donner ce qui nous est besoin. Quand nous aurons ce regard-là, nous aurons un bon repos: et encores que nous n'eussions pas un morceau de pain, par maniere de dire, si est-ce que sachans que Dieu est assez riche pour nous substanter, nous attendrons de lui ce qu'il nous promet: car il dit (Pse. 34, 11), Que les lions, et le bestes sauvages, combien qu'elles soyent adonnees à rapines, et qu'il semble qu'elles doivent tout engloutir, ne laissent point d'avoir faim, et indigence: mais que Dieu nourrira les siens au temps de famine (Pse. 37, 19). Vray est qu'ils n'en seront pas tousiours exemptez, qu'ils ne se voyent quelquesfois en destresse: mais Dieu y subviendra quand ils seront venus iusques à l'extremité . Voila (di-ie) en quoy se resiouissent les fidelles. Et c'est ce bien duquel il est ici parlé, car tout ainsi que les meschans n'ont pas une vraye approbation du bien, aussi les enfans de Dieu estiment un morceau de pain qui leur est donné, comme si Dieu se declaroit estre leur Pere: car par cela ils sont aussi confermez, que s'il les a auiourd'hui nourris, demain il fera aussi bien son office: qu'il a tousiours dequoy, et que sa grace ne diminue point, ne sa bonté. Voila pourquoy il est dit (Ps. 31, 20), Que la bonté de Dieu est cachee a, ceux qui le craignent. Il est vrai que ce n'est pas le principal de ce que Dieu veut que nous sentions de l'amour qu'il nous porte, et de sa grace, de penser a la nourriture corporelle: mais il nous faut IOB CHAP. XX. 181 monter plus haut, c'est à savoir, qu'encores que nous fussions miserables en ce monde, Dieu nous a appresté des richesses là haut au ciel, ausquelles nous devons tendre, et estre du tout ravis. Cependant si est-ce que tout ce que Dieu nous fait de bien ici bas, desia nous est comme un goust qu'il nous donne de sa bonté souveraine. Or revenons maintenant à ce passage que nous avons allegué du Pseaume, Seigneur, combien est grande la multitude de ta bonté, que tu as cachee à ceux qui te craignent! Pourquoi est-ce que le Prophete parle ainsi? c'est d'autant que combien que Dieu espande par tout ses largesses (comme il est dit Ps. 145, 9, que sa misericorde est sur toutes creatures, voire iusques aux bestes brutes) si est-ce que les meschans et iniques, encores qu'ils gourmandent, et se crevent des biens de Dieu, si ne sentent-ils pas la bonté qui est en lui, ils sont privez de ceste cognoissance-là. Et pourquoy Car Dieu l'a cachee à ceux qui le craignent. Or donc voila quant au premier qui nous est ici monstre, c'est à savoir que nous ne devons point iuger les hommes bien heureux selon la grande quantité des biens qu'ils possedent, mais qu'il nous faut venir au contentement: car il est impossible que ceux qui mescognoissent la grace de Dieu, et qui ne s'en soucient, ayent contentement: d'autant que le bien qu'ils ont, leur est incognu, et c'est autant comme s'ils en avoyent faute. Et puis il est dit, Qu'il n'y aura point de residu en leur viande. C'est une chose estrange, quand un homme aura beaucoup amassé, et qu'il semblera qu'il doive laisser ses enfans comme des petis rois, que Dieu minera le tout, et qu'il n'y aura point de residu. Il est vrai que cela n'advient pas tousiours, et aussi (comme nous avons declaré) Dieu ne veut point avoir une mesure egale en ce monde pour executer ses iugemens (car que seroit-ce? Il n'y auroit rien de reserve pour le dernier iour) mais tant y a que nous appercevrons quelques enseignes, que Dieu consumera le bien d'un homme, en sorte qu'on le verra perir à l'oeil, et ne sauraon qu'il sera devenu, ne par quel moyen il aura esté appovri. Quand nous voyons telles choses, ne devons-nous pas penser que Dieu exerce son office, et qu'il nous donne occasion de penser à lui, et le cognoistre nostre Iuge, afin que nous ne soyons point tentez de nos appetis desordonnez, comme nous avons de coustume, que nous ne cuidions point que nostre felicite consiste à beaucoup attirer à nous, que nous n'imaginions point que les richesses soyent perpetuelles: mais que tousiours nous recourions à ce poinct de lui demander nostre pain ordinaire, et auiourd'huy et demain, et pour toute nostre vie. Voila comme nous avons à pratiquer ceste doctrine. 182 Or quand Sophar u ainsi parlé, il adiouste, Que quand le meschant sera en grande abondance, il ne laissera oint d'estre en angoisse, et que toute main d'homme travaillant viendra à lui, ou bien toute main d'homme habile pour faire quelque exploict viendra à lui. Ainsi le sens peut estre double. Ce mot qui est ici couché, emporte un homme qui sera prompt à executer. On le peut donc prendre pour un homme qui travaille, et on le peut prendre aussi pour un homme qui est disposé à faire nuisance, à faire quelque iniure et violence: mais tant y a que le sens naturel est tel, que toute main travaillante viendra à ceux qui sont meschans, et toutefois que cela ne leur profitera rien. Voyons quelle est la somme. Sophar veut dire, qu'il ne nous faut point abuser, si nous voyons les meschans estre farcis iusques au bout. que nostre Seigneur entasse les biens en leurs maisons, qu'il semble qu'il leur en vueille donner cent fois autant qu'aux autres, et que tout le monde soit prest à les servir, qu'ils ayent gens à loage, qu'un chacun s'efforce, pour dire, Voulez vous m'employer ? Car quand ils auront toutes mains qui tascheront de les servir pour les faire profiter, si ne laisseront-ils pas d'estre en angoisse. Voici un iugement admirable de Dieu, et d'autant plus nous doit-il estre sensible, c'est à dire, nous en devons estre tant plus touchez. N'est-ce pas une chose contre nature, qu'un homme qui aura dequoy se bien faire, tellement que rien ne lui defaut, et mesmes s'il veut avoir grande suite, qu'il y en aura beaucoup qui s'employeront pour lui, afin qu'il soit en delices et voluptez: que celuy-là neantmoins ne puisse iouir de son bien, qu'il soit tousiours en angoisse, qu'il lui semble que terre lui doive faillir? Voila une chose contre toute raison: neantmoins nous en voyons assez que Dieu persecute ainsi, d'autant qu'ils ont acquis leurs richesses par mauvaises pratiques, et esquels il monstre bien que tout cela ne leur peut rien servir, d'autant qu'il maudit le tout. Voila (di-ie)un iugement de Dieu qui est bien estrange, que si nous demandons comment cela advient, nous n'en trouverons pas le moyen: il faut donc conclure que c'est Dieu qui besongne ainsi. Apres, il nous semble que si nous avons les hommes propices et favorables, et qu'un chacun demande de nous faire service, que tout va bien, et que nous ne pouvons avoir faute. Or il est dit ici, Que quand les meschans auront ainsi gens à leur poste, qu'ils auront comme une armee qui sera preste à travailler pour leur profit: cela ne sera rien, il n'y aura tousiours qu'angoisse. Ici donc Sophar nous a voulu augmenter ce qu'il avoit dit auparavant, il nous a(di-ie) voulu donner une certitude plus grande du iugement de Dieu sur les meschans: et pour ce faire il nous met ici au devant leur abondance, et SERMON LXXVI 183 le bon vouloir que les hommes leur portent. Voila les riches qui cependant s'esgayent, et nous semble qu'ils ont tout gaigné, que Dieu n'a plus quasi de puissance pour leur nuire. Voila comme les hommes s'enyvrent en leurs vaines phantasies. Or l'abondance que profitera-elle? Rien qui soit: car nous voyons les meschans estre tousiours en angoisse, combien qu'ils agent dequoy pour s'esgayer, et qu'il ne faille que dire le mot, et la table leur sera apprestee: ils auront des serviteurs à leur poste, ils pourront avoir gens à loage, bref, il semble que le monde soit creé pour eux: et toutes fois ils ne peuvent iouyr d'un morceau de pain à leur aise, comme fera un povre homme qui n'aura pas cinq sols vaillant, et se recommande à Dieu, car un tel travaille, il vit au iour la iournee, il ne sait pas quand il aura disné dequoy il souppera: mais il se remet en Dieu, sachant qu'il est pour le moins comme les oiseaux levans le bec au ciel ausquels Dieu donne pasture. Ainsi (di-ie) les povres gens sont là comme des petis corbeaux, selon qu'il en est parlé au Pseaume (147, 8): et Dieu par sa benediction les nourrit: nous voyons cela. Ainsi donc apprenons de nous tourner à Dieu, sachans que nous n'aurons point de faute, quand il aura le soin de nous: et que s'il ne nous donne point grande quantité de biens, sa benediction nous suffira. Advisons bien à nous, di-ie, que nous ne soyons point en angoisse si Dieu ne nous fait du bien, comme nous voudrions: et encores qu'il nous traitte maigrement, que nous ne laissions point d'avoir nos coeurs eslargis: bref ayans ceste fiance qu'il ne nous veut iamais deffailir, ne soyons point tormentez outre mesure. Au reste, c'est un signe d'ingratitude aux hommes, quand Dieu se sera monstré liberal envers eux, qu'il leur aura beaucoup eslargi de biens, et cependant qu'ils seront en doute, qu'ils ne cesseront de penser à Ceci et à cela: c'est signe, di-ie, qu'ils n'ont point cognu la grace de Dieu, ou bien en la cognoissant qu'ils ne l'ont point prisee comme ils devoyent. Si donc Dieu nous donne dequoy, apprenons de nous contenter, sachans qu'il nous met sa bonté devant les yeux, afin que nous sachions nous appuyer sur icelle, et y avoir nostre repos. Il y a aussi un autre poinct: assavoir, que combien que nous ayons faute des biens de ce monde, et qu'il nous semble qu'il nous pourroit advenir beaucoup de maux et de calamitez: toutes fois si faut-il que nous resistions à telles solicitudes. Vrai est que nous ne pouvons pas estre du tout sans Souci, et ne le faut pas: mais tant y a qu'il faut moderer nos passions, sur tout que nous cognoissions que c'est d'estre nourris de Dieu, pour lui demander pasture, et pour l'attendre aussi de sa bonté sans nous tormenter 184 par trop. Quand les hommes nous seront favorables, cognoissons, Dieu fait cela pour nostre soulagement: mais si ne faut-il point nous arrester aux hommes, car Dieu pourra maudire leur labour, en sorte qu'ils pourroyent se lever matin, et se coucher tard, et toutes fois n'advanceroyent rien. Il ne faut donc sinon que Dieu nous benisse, et quand nous serons destituez de toute aide, sa seule grace nous suffira bien: mais au retours nous pourrions avoir tout le monde de nostre costé, si ce n'est que Dieu ait sa main estendue, il est certain que tout s'en ira au rebours. Voila ce qui nous est monstré par ceste sentence. Si nous la pouvons prattiquer, nous aurons beaucoup profité en toute nostre vie. Mais c'est pitié, que quand chacun aura confessé ces choses, comme nous en somme assez convaincus, si est-ce que nous ne pouvons pas nous y résoudre: et nous monstrons bien par effect, que nous ne croyons point qu'il n'y a que la seule benediction de Dieu qui profite aux hommes, et qui leur donné contentement. Car nous ne pouvons regarder à lui: si quelquesfois il nous exerce, qu'il retire sa main, et qu'il ne nous donne point telle abondance comme nous souhaiterons alors nous ne cognoissons point qu'il soit tout-puissant pour nous secourir, et toutes fois en nous affligeant il nous vouloit appeller là, comme s'il nous donnoit un coup d'esperon pour nous soliciter à le requerir, et lui demander qu'il ait pitié de nous. Or il nous semble que nous n'aurons point assez de nourriture, sinon que nous ayons abondance en main: et ne regardons pas que quand il plaira à Dieu de nous traitter maigrement, sa seule benediction nous suffira plus que toute l'abondance du monde. Or passons plus outre. Il est dit, Que quand le meschant remplira son ventre, Dieu envoyera la frayeur de son ire, et pleuvra sur sa viande. C'est une confirmation de ce que nous avons dit n'agueres. Il est vrai que Sophar passe encores plus outre: car il avoit dit, Que les meschans seront en angoisse, combien qu'ils soyent fournis et prouveus iusques au bout, et qu'ils ne laisseront pas d'estre tousiours empeschez, d'autant que Dieu ne leur donnera point de contentement, mais plustost qu'il leur donnera des aiguillons, et pointures cachees, en sorte qu'il faudra qu'ils se tormentent tousiours: et mesmes qu'encores que les hommes s'efforcent de les servir, cela n'advancera rien. Sophar a-il ainsi parlé? Il adiouste, Qu'il se pourra bien faire que les meschans ne sentiront pas du premier coup la malediction de Dieu, et qu'ils se baigneront en leur fortune (comme on dit), mesmes ils s'y glorifieront. Bref, voila les meschans qui sont tellement à leur aise, voire en apparence, qu'il semble qu'ils ne sentent point l'ire de Dieu: mais voici Dieu (dit Sophar) IOB CHAP. XX 185 qui en une minute de temps fera pleuvoir sur leur viande. Et comment? La fureur de son ire. Nous voyons ce que i'ay touché, c'est assavoir, qu'ici i! y a un degré plus haut que ce que nous avons exposé ci dessus. Car ceste angoisse dont il a este fait mention, et l'inquietude, et le torment qu'ont les meschans, c'est pource qu'ils se defient tousiours: car ils ne regardent point à Dieu, et en ce monde il n'y a rien de certain, ils sont là donc en grands tormens. Or toutes fois il est dit, Qu'ils pourront estre à leur aise pour quelque temps, qu'ils seront esblouis, qu'il leur semblera qu'ils seront heureux en tout et par tout. Et bien, est-ce que la benediction de Dieu soit sur eux pourtant? Nenni. Comment donc? Dieu permettra que les meschans s'esgayent ainsi de plus en plus, et quand ils mettent ainsi leur confiance en leurs richesses, ils ne font que provoquer Dieu d'avantage: car ils ne cognoissent pas celui dont le bien procede, et prenent occasion de là de se desborder tant plus. Voila donc les meschans qui s'abrutissent quand ils n'ont pas ceste inquietude qui les picque, mais qu'ils sont en repos, qu'ils se contentent, cuidans que tout va bien pour eux. Or d'autant plus faudra-il que la vengeance de Dieu s'augmente. Pourquoy? Pource qu'ils auront mal acquis leurs biens, qu'ils les auront eu par fraudes et par rapines, qu'ils les auront mal dispensez, d'autant qu'ils n'en auront point subvenu à ceux qui en avoyent faute, mais auront esté des gouffres. D'avantage, il y aura encores ceste ingratitude contre Dieu, et cest orgueil, qu'il semble qu'ils veulent despiter celui auquel ils sont tant obligez comme s'ils ne tenoyent rien de lui: qu'ils presument de leurs richesses: et puis ils font leur paradis en ce monde, ils s'enorgueillissent, ils se font des cornes pour venir hurter contre Dieu. Voila (di-ie) un comble de toute iniquité, qui est cause que la vengeance de Dieu est plus horrible sur leurs testes. Et c'est ce que Sophar dit maintenant Mes amis, encores qu'on voye les meschans estre du tout enyvrez en leurs biens, et qu'ils cuident que nul mal ne leur peut advenir, n'estimons point que leur condition soit meilleure pour cela: Et pourquoy? Car quand il ne sera question que de s'esgayer, que tout le monde leur favorisera, Dieu envoyera le feu de son ire, lequel tombera sur eux comme un orage, et une pluye qui vient soudain. Quand on sera en temps d'esté, il ne faudra qu'un vent qui souffle, et voila un orage qui vient sans qu'on y ait pensé: ainsi aussi l'ire de Dieu sera soudaine, quand il voudra punir les hommes. Ainsi voila pourquoy il ne nous reste sinon de nous cacher sous l'ombre de la bonté de Dieu. Car alors nous serons en seureté soit qu'il nous donne abondance, soit qu'il nous traitte maigrement: quand 186 nous serons sous sa main et protection, un morceau de pain nous servira alors comme Manne du ciel pour bonne nourriture: s'il y a abondance, nous sentirons que Dieu en cela se declare Pere envers nous, et qu'il nous traitte comme ses enfans. En toutes sortes donc les fideles appliqueront à leur profit ce que Dieu leur envoyera: mais les meschans auront beau avoir dequoy se crever, si faudra-il que Dieu les ruine, et que le bien leur soit converti en mal. Nous voyons mesmes comme il en est advenu au peuple d'Israel. Il ne se contente point de la Manne du ciel, ce lui est une chose trop fade mais ils ont leurs appetis des viandes qu'ils avoyent mangé en Egypte. Et bien, Dieu envoye de la viande en telle quantité, que le peuple en regorge Mais quoy? La viande est encores en leur gosier (comme il est dit au Pseaume 78, 30) que l'ire de Dieu est venue sur eux. Voila donc comme Dieu surprend soudain, et en une minute de temps ceux qui ne cuident plus estre subiets à lui. Ainsi donc apprenons quand nostre Seigneur nous aura donné du bien, de ne nous point envelopper là, que nous ne facions point un sepulchre de ce qui nous doit estre une eschelle pour monter en haut: comme les incredules qui ne tendent point à Dieu, quand ils auront des biens, ils s'enveloppent là dedans: ils en font donc un sepulchre pour s'attacher en terre. Or au contraire nous devons nous servir des biens que Dieu nous fait en ce monde comme d'une eschelle pour monter en haut, afin que nous soyons conduits à lui, et qu'en cognoissant sa bonté et son amour paternelle, nous appliquions tous ses benefices à tel usage que son intention est. Que faut. il donc? Si nous avons dequoy boire et manger, que nous ayons neantmoins les yeux eslevez en haut, demanda s à Dieu qu'il nous nourrisse, car il nous faut estre tout persuadez, que ce n'est point la viande, de laquelle nous tirons substance, c'est la vertu seule de Dieu de laquelle nous sommes maintenus. Et puis la viande pourra perir, encores qu'elle soit à nostre bouche, ou elle sera convertie en fiel et en venin dedans nostre ventre. Mais sommes-nous pleinement rassasiez? Remercions Dieu de ce qu'il a le soin de nous, et qu'il nous continue sa grace, et que par ce moyen nous soyons tant plus incitez à le servir. Voila donc ce que nous avons à noter de ceste sentence. Or Sophar adiouste, Que quand le meschant fuira les armes de fer, il rencontrera un arc d'acier En quoy il signifie, que Dieu a beaucoup de moyens pour persecuter et punir les meschans, en sorte qu'ils ne pourront point eschapper de sa main, quoy qu'ils essayent et attentent. Vrai est que les meschans s'enquierent tousiours comme ils pourront fuyr le mal, et pour ce faire ils auront une audace pour tout mespriser, et Sophar aussi a bien voulu SERMON LXXVI 187 declarer leur presomption, quand il dit que le meschant fuira les armes de fer: comme s'il disoit, Il est vrai que les meschans sont assez advisez et prudens (comme il semble) pour fuyr tout mal: et quand ils prevoiront quelque inconvenient, ô il y faut remedier, il faut que i'y donne tel ordre. Les meschans donc ne seront pas tant endormis, qu'ils ne regardent de tousiours donner ordre à leurs affaires Mais quoy? Quand ils y voudront donner ordre, se retourneront-ils à Dieu? Auront-ils là leur refuge, afin d'avoir conseil de son sainct Esprit, afin qu'il donne bonne issue à tout ce qu'ils auront entreprins? Nenni: mais il n'y aura que fierté et arrogance, qu'il leur semble qu'ils trouveront bien en leur cerveau de bons moyens et bien propres, et puis ils ne cognoissent pas que c'est à Dieu de tout guider, et d'amener leurs affaires à leur fin et à but: les meschans n'attribueront point cest honneur-là à Dieu. Ainsi donc ils consultent, ils deliberent (comme dit le Prophete Isaie 8, 10) ils font leurs discours, ils concluent, et leur semble qu'ils pourront tout exploiter, et amener à leur fin, comme ils l'ont pensé: mais Dieu monstre que tout viendra au rebours de leur entreprise, d'autant qu'ils ont este ainsi transportez en leurs vaines phantasies. Notons bien donc, que si les meschans ont de l'astuce beaucoup, et qu'il semble aussi qu'il leur sera aisé et facile de trouver des eschappatoires, et qu'ils prouvoyent assez à leurs affaires: Dieu toutes fois les trouvera on la fin, et ils ne pourront point eschapper de ses filets. Voila en somme ce qui nous est ici monstre. Et pourquoy? Car Dieu a divers moyens de persecuter ses ennemis: ce n'est pas comme un prince terrien, quand il aura fait un grand appareil, si cela ne vient point à profit, il sera frustré de son attente, c'est à recommencer: mais sans que Dieu se remue, sans qu'il machine rien, il ne faudra sinon qu'il dise le mot, et il en executera plus que toutes les armees du monde. Nous voyons comme il a combatu quelquefois ses ennemis. A-il suscité de grosses armees quand il a chastié Pharao, et tous les Egyptiens? Nenni: mais il lui a envoyé des vermines, et des ordures. Voila comme Dieu besongne quand il lui plaist. Et au reste, s'il permet que les meschans eschappent de quelque mal, ce n'est pas que par leur industrie ils ayent surmonté la main de Dieu qui leur estoit contraire: mais nostre Seigneur permet cela, afin que leur condamnation s'augmente tant plus, et qu'ils s'opiniastrent: comme aussi nous voyons qu'il en advient. Car quand les meschans n'auront point esté du tout accablez de quelque mal, ils ne font que secourre l'aureille, et les voila quittes, ce leur semble: et là dessus ils se donnent plus grande licence à l'advenir. Dieu donc quelquesfois 188 envoyera seulement quelque petit mal aux iniques, et cependant ils ne les poursuivra pas d'une trop grande rigueur: mais les laissera comme s'ils estoyent eschappez du tout. Mais quoy? C'est pour redoubler puis apres: car d'autant qu'ils se mocquent de la patience de Dieu, et qu'ils provoquent son ire de plus en plus, il faut aussi qu'il desploye sa rudesse, et qu'il foudroye sur eux: au lieu qu'il ne leur avoit donné qu'un coup de verge, il faudra qu'il desgaine l'espee, et que l'arc soit tiré contre eux. Et ainsi apprenons de bien premediter ceci, afin que si nostre Seigneur nous visite, nous ne pensions point eviter le mal par nos subterfuges: mais plu tost apprenons de nous recommander à lui, afin qu'il lui plaise nous recevoir à merci, au lieu que nous estions dignes qu'il nous persecutast comme ses ennemis mortels. Et voila pourquoy ces menaces sont tant reiterees en l'Escriture saincte: car ce n'est pas seulement ici qu'il est dit, Que le meschant fuira les armes de fer, et que l'arc d'acier Ie rencontrera: mais nous voyons comme nostre Seigneur en parle luy-mesme par son Prophete ( nos 5, 19), Tu auras beau te cacher en ta maison: si tu sors aux champs, tu rencontreras les bestes sauvages: quand tu seras eschappé de la gueule du lion, il y aura l'ours qui te trouvera bien. Par cela nostre Seigneur monstre, qu'il a toutes creatures en sa main, qu'il s'en peut servir pour persecuter les hommes, qu'il ne faut point faire nostre conte que iamais nous puissions estre delivrez, iusques à tant que nous ayons trouvé grace envers lui, et qu'il ait eu pitié de nous. Voila donc le seul moyen d'estre à seureté, c'est assavoir, quand Dieu nous aura receus à soy: mais quand nous fuirons loin de lui, il a les mains trop longues: et quand il aura desgainé son glaive, ce n'est pas à dire qu'il n'ait un arc, c'est à dire, qu'il a tant d'especes de chastiemens et de punitions, qu'il faudra en la fin que nous tombions mal-heureusement, iusques à ce que nous ayons esté reconciliez avec lui, comme nous l'avons desia declaré. Or tout ainsi que Dieu menace et d'espees, et d'arc, et des bestes sauvages, et des scorpions, ceux qui s'eslevent contre lui, et qui s'endurcissent fierement contre sa main: aussi au contraire il monstre, qu'il a des moyens infinis pour sauver ceux qui ont leur recours à sa bonté, et qui y mettent leur confiance. Il est vrai que nous serons environnez de beaucoup de maux, il y aura beaucoup de morts qui nous seront apprestees: mais Dieu aussi a diverses façons pour nous secourir, voire qui nous sont incomprehensibles. Pourtant quand nous serons despourveus de tous moyens, qu'il nous semblera que nous soyons perdus, cognoissons, Et bien, Dieu a quelque issue de mort qui lui est cognue, et elle nous est cachee, d'autant IOB CHAP. XX. 189 qu'il veut exercer nostre foy: attendons qu'il nous manifeste sa bonté, et quand il lui plaira de faire reluire sa face sur nous, alors nous cognoistrons qu'au milieu de la mort nous sommes en la vie Voila donc comme les menaces que Dieu fait aux meschants, nous doivent soliciter de recourir à lui: et cependant nous aurons pleine matiere de nous resiouyr, et d'estre en repos, combien que nous soyons entre beaucoup de dangers, et que quand nous serons sortis de l'un, l'autre nous soit prochain, et qu'il nous semble que iamais nous n'en pourrons estre delivrez. Car tout ainsi que Dieu a beaucoup de glaives pour punir les meschans, aussi a-il des delivrances infinies pour secourir à ses fideles. Voila en somme ce que nous avons a retenir de ce verset. Or il dit pour la fin, Que le glaive sera desgainé, et qu'il le percera par son fiel, et que les frayeurs seront sur lui. Quand il dit que le glaive sera desgainé, et qu'il percera le meschant tout au travers de son fiel, c'est à dire, que ce sera une pluye mortelle qui le navrera au coeur: cela est pour nous signifier que les punitions de Dieu seront quelquefois soudaines. Il est vrai que ceci n'est point perpetuel, pourtant il n'en faut point faire une regle generale. Et aussi (comme nous avons remonstré) il n'est pas question que Dieu accomplisse si tost ses iugemens: mais si est-ce qu'en ceste vie il nous en donne quelque monstre, afin que nous soyons tant plus attentifs à ce dernier iour, où toutes choses seront remises en estat et perfection. Tant y a (comme i'ay dit) que les iugemens de Dieu seront quelquesfois soudains: et c'est ce que Sophar a voulu exprimer, en disant, Le glaive est desgainé, et le transpercera iusques au fiel: comme s'il disoit, Le meschant n'apercevra point de loin que Dieu le vueille punir: il ira donc son train, comme s'il estoit en seureté: mais l'espee ne sera pas si tost tiree du fourreau, qu'elle l'aura percé au travers du corps. Nous voyons donc maintenant quel est le sens de ce passage. Or par cela nous sommes admonnestez de prevoir les dangers de longue main, afin de recourir à Dieu, et le prier qu'il nous ait en sa garde. Et ce n'est point ici seulement que les iugemens de Dieu soudains nous sont monstrez: mais il est dit (1. Thes. 6, 3), que quand les meschans diront, Paix et asseurance, l'ire de Dieu tombera sur leur teste comme une foudre. Par cela nous sommes admonnestez (comme i'ay dit) de prevoir de loin les maux qui nous pourroient advenir, et ausquels nostre vie est subiette. Et pourquoy ? 190 Sera-ce pour despiter nostre vie, pour dire que nous sommes miserables, et qu'il vaudroit mieux que Dieu ne nous eust point mis au monde? Nenni: mais c'est afin que nous apprenions de ne nous point endormir en ce monde, de recourir à Dieu, et nous asseurer que quand nous serons soustenus par la vertu de nostre Dieu, nous pourrons despiter et Satan et tout le monde, voire la mort mesme. Et pourquoy? Pource que nous aurons Dieu pour nostre protecteur et garant. Et ainsi notons bien que si les meschans n'appercoivent point leur mal, c'est pour les ruiner tant plustost: et pource qu'il ne leur souvient point d'invoquer Dieu, ains au contraire, qu'il leur semble qu'ils n'ont point besoin de son aide, il faut que la ruine tombe sur eux devant qu'ils y ayent pensé. Et au reste, il est dit quant et quant, Que les frayeurs ne laisseront point d'y estre. Voila donc double mal qu'auront les meschans, c'est que l'espee si tost qu'elle sera tiree du fourreau, les transpercera: et apres cela, Dieu ne les laissera point encores à repos, et combien que le mal soit passé, ils trembleront. Et pourquoy? A la fueille d'un arbre, ainsi qu'il en est parlé, et sans que nul les persecute, ils penseront que la mort les ait desia accablez. Ainsi nous voyons à quoy a pretendu le Sainct Esprit. En premier lieu i nous a voulu monstrer que nous ne devons point porter envie aux meschans quand ils seront bien munis, et qu'il ne semblera point que nul mal puisse approcher d'eux. Et pourquoy ? Car Dieu en un moment les percera, voire d'une pluye mortelle, de laquelle ils ne pourront iamais estre gueris. Voila pour un Item. Et au reste quand nous verrons les meschans estre en frayeur, cognoissons qu'il n'y a qu'un seul moyen pour estre en repos, c'est quand nous savons que Dieu nous a prins en sa protection. Que cela donc nous suffise: car encores qu'il nous faille cheminer en crainte devant lui, si est-ce que nous serons tousiours asseurez en sa bonté, au lieu que les meschans et les contempteurs de sa maiesté seront tousiours en frayeur, tellement qu'ils n'auront iamais repos. Apprenons donc de nous retirer en toute humilité à nostre Dieu, et de vivre avec nos prochains sans faire extorsion à nul, afin qu'il ne nous soit rendu en pareille mesure. Et quand nous y procederons ainsi, il est certain que Dieu nous fera sentir sa bonté, et nous delivrera de tous dangers, et de toutes les frayeurs et espouvantemens qui nous pourront advenir. Or nous-nous prosternerons devant la face de nostre bon )ieu, etc. SERMON LXXVII 191 LE SEPTANTESEPTIEME SERMON, QUI EST LE V. SUR LE XX. CHAPITRE. 26. Toutes tenebres seront mussees en ses lieux cachez: le feu qui n'est point soufflé le consumera: mal-heur sera au residu de sa maison. 27. Les cieux reveleront son iniquité, et la terre se levera contre lui. 28. Le germe s'en ira de sa maison comme eau coulante, au iour de son ire. 29. C'est la portion du meschant de par Dieu, c'est l'heritage qu'il aura de Dieu à cause de ses propos. Nous vismes hier comme les contempteurs de Dieu sont effrayez sans avoir nul reconfort. Vray est que les fideles pourront bien avoir des espouvantemens et des craintes: mais Dieu les console, et quand ils auront leur refuge à lui, ils s'asseurent qu'il les secourra. Quant aux meschans, selon qu'ils ont tout mesprisé, et qu'il y a eu un orgueil tel en eux, qu'il leur sembloit qu'ils ne fussent suiets à nul mal, Dieu les espouvantera en telle sorte qu'il n'y aura nul remede à leur frayeur. Et ainsi apprenons d'estre craintifs pour cheminer selon Dieu: apprenons de nous soliciter, pour ne point estre asseurez comme des meurtriers, et nous sentirons qu'au milieu de tous nos espouvantemens Dieu nous asseurera. Voila donc le seul remede pour n'estre point effrayez outre mesure: c'est que nous cheminions en solicitude, et cognoissans les infirmitez qui sont en nous, les dangers dont nous sommes environnez de tous costez, que nous prions Dieu, qu'il lui plaise de nous tenir la main: que nous-nous desfions de nous-mesmes, apprenans de nous reposer en lui seul. Quand donc nous aurons une telle crainte, Dieu nous resiouyra au besoin, et nous serons asseurez en lui: mais Si nous voulons faire des hardis et des orguoilleux, il faudra que Dieu nous rende confus, et que nous concevions des espouvantemens tels, que desia nous soyons comme en enfer en ce monde. Or maintenant pour mieux exprimer que les meschans ne trouveront nul moyen de s'asseurer, Sophar adiouste: Qu'en tous leurs lieux cachez, vostre secrets , y aura des tenebres mussees. De primeface il sembleroit qu'il n'y eust pas grand propos en ceste sentence: mais quand elle sera bien entendue, on verra qu'il y a une bonne confirmation de ce qui avoit este dit n'agueres, car ici par les lieux cachez, sont entendues les retraites qu'ont les meschans quand Dieu les persecute: comme ils auront tousiours quelques cachettes pour se tenir là. Nous voyons qu'un meschant aura tousiours 192 quelque arriere boutique, qu'il fera du renard, et se fera, par maniere de dire, une caverne, afin de n'estre point surprins: et encores qu'il cognoisse bien que Dieu entre par tout, si se fera-il à croire qu'il y a quelque petit trou auquel il se mussera, tellement que la main de Dieu ne pourra parvenir iusques là. Or Sophar dit, Que là il y aura des tenebres, c'est à dire, Que combien que les meschans ayent tasché de se retirer en secret, toutes fois quand Dieu les poursuivra, ils auront un effroy là dedans, tellement que sans que nul les poursuive ils trembleront. Bref, il signifie, que quand les contempteurs de Dieu seront loin des coups, alors ils mespriseront toutes menaces, qu'il leur semble que nul mal ne peut approcher d'eux: mais quand ce viendra à l'extremité, qu'ils auront beau se cacher: car sans que Dieu y mette la main, sans qu'il monstre nul signe evident qu'il leur soit contraire, ils auront des tenebres, c'est à dire, ils auront des troubles sur eux. Or ceci nous apprend de ne point cercher des subterfuges obliques pour eschapper de la main de Dieu. Cognoissons donc toutes fois et quantes que Dieu nous adiourne à soy, qu'il faut venir à conte: et pourtant que nous n'imaginions rien de finesse pour en eschapper: mesmes combien qu'il nous semble que le monde nous promette beaucoup de retraites, sachons que tout cela n'est rien. Venons donc franchement à Dieu, presentons-nous devant sa maiesté, le prians qu'il nous reçoive à merci: et quand sa face reluira sur nous, nous serons delivrez et affranchis de toutes tenebres: quand mesmes ce monde seroit confus en beaucoup d'abysmes, si est-ce que nous pourrons tousiours nous asseurer estans en la garde de nostre Dieu. Autrement, quand nous aurions toutes les cachettes du monde, tant s'en faut que cela nous profite, que nous y trouverons plus d'estonnement, que si nous estions descouverts de tous costez, et que nous peussions prevoir le mal qui est sur nous. Et toutes fois les hommes ne se peuvent tenir d'avoir tousiours leurs lieux cachez, comme on le voit. Au contraire, à quoy est-ce que Dieu pretend, quand il nous envoye sa parole? Il vent qu'elle nous soit comme une lampe, voire mesme comme un soleil: qu'un chacun examine ce qui est en soy: que les pechez qui nous estoyent incogous auparavant, nous soyent manifestez, afin qu'un chacun s'y desplaise: et puis, que de loin nous IOB CHAP. XX. 193 appercevions les chastimens que nous avons merité, que nous ne soyons point surprins comme les infideles qui se promettent paix et asseurance: mais que nous descouvrions les iugemens de Dieu, que nous soyons comme en une haute tour au guet, ainsi qu'il en est parlé au Prophete :Habacuc (2, 1), et que nous prevenions le mal qui nous pourroit advenir, que nous le prevenions, di-ie, voire par prieres et oraisons, et par repentance. Voila donc à quoy Dieu pretend quand il nous esclaire par son Evangile. Or nous tirons tout au rebours: car nous esteignons tant qu'il nous est possible ceste clarté-là: et d'autant que nous sommes malins, nous voudrions que ce qui est caché en nous, ne vinst point en avant: bref, nous demandons. tousiours qu'on nous flatte, et aussi nous sommes bien aises de nous abuser en telles flatteries. Et que fera Dieu quand sa parole n'aura rien profité envers nous? Cessera-il? Nenni: mais il accomplit ce qu'il declare par son Prophete Sophonie (1, 12), c'est assavoir, Qu'il entre avec la lanterne iusques aux caves les plus profondes. Car voila ce qu'il dit de la ville de Ierusalem, le te visiterai avec la lanterne: tu as mussé tes thresors en des lieux secrets, mais tu n'y gaigneras rien: car il faudra que tu sois esvantee. Ainsi souffrons que Dieu nous esclaire par sa parole, et alors ne cerchons point de subterfuges: et quand nous serons ainsi venus franchement devant lui, il est certain que nous serons cachez sous son pavillon (comme l'Escriture en parle) qu'il ne nous donnera point une maison, ou une chambre pour nous retirer, mais lui-mesme nous sera une forteresse invincible: bref, nous aurons l'ombre de ses ailes pour bonne seureté. A l'opposite nous sentirons ce qui est ici dit, c'est assavoir, que ceux qui se veulent cacher, et mesmes qui fouissent des lieux profonds (ainsi qu'il est dit au passage du Prophete Isaie 29, 15) maugré leurs dents seront trouvez de Dieu: et quand il n'y auroit que leur conscience qui les persecutast, si est-ce qu'ils sentiront qu'ils n'ont rien gaigné, cuidans eschapper la main de Dieu. Voila ce que nous avons à noter de ce passage. Or il est dit consequemment, Que le feu qui n'est point soufflé, les consumera. Ici Sophar menace les contempteurs de Dieu, et tous meschans, que sans qu'il leur vienne nul mal du costé des creatures, ils ne laisseront pas à' estre consumez par l'ire de Dieu. Il ne faudra point, dit-il, de feu artificiel: car l'ire de Dieu suffira bien pour aneantir tous ceux qui ne voudront point de leur bon gré s'assubiettir à lui. Ceste similitude est assez commune par toute l'Escriture saincte, c'est assavoir, que Dieu est comme un feu consumant, et que les hommes sont comme paille pour estre bien tost consumez, on bien qu'ils sont comme neige qui 194 decoule tantost. Or il est dit notamment, que l'ire de Dieu est un feu, non point pour faire couler les neiges, ou pour brusler la paille: mais pour faire fendre les montagnes et les rochers, pour faire trembler tout le monde, tellement qu'il n'y ait ne ciel ne terre qui ne soyent esbranlez, si tost que Dieu donne quelque signe de son courroux. Et que feront donc les povres creatures qui sont si fragiles? s'il n'y a rien en nous que paille, que pourrons-nous devenir, quand Dieu aura allumé ce feu qui consume tout? Nous voyons maintenant quelle est l'intention de Sophar. Or le saint Esprit parle par sa bouche' et nous monstre qu'il ne nous faut point confier en la faveur du monde: et quand toutes choses nous viendront à souhait, que nous ne serons point eschappez pourtant de la main de Dieu. Et pourquoy? Car quand Dieu voudra (comme il adiouste puis apres) il n'y aura ne ciel ne terre qui ne se leve pour executer sa vengeance. Vray est que pour monstrer aussi son pouvoir, et sa vertu incomprehensible, il permettra bien quelquesfois que les creatures nous seront favorables, que mesmes nos desirs soyent accomplis, que rien ne nous vienne au rebours: et quand nous serons ainsi à nostre aise, il ne faudra sinon que Dieu se declare nostre ennemi, sans qu'il se serve des hommes sans qu'il employe nulle creature, ce seul feu de son ire sera suffisant pour nous consumer. Car combien que quelquesfois l'Escriture saincte, pour nous faire mieux: sentir combien l'ire de Dieu nous doit estre terrible, dira bien, qu'il y a soulfre parmi, ou foudre: toutes fois elle adiouste aussi bien, que cela ne vient point de main d'homme, ne d'artifice aucun, ou moyen in rieur, mais que Dieu seul besongne: comme il en est parlé au 30. chap. d'Isaie (v. 33) Que la gehenne est apprestee desia de long temps aux meschans et ennemis de Dieu. Et quand il est fait mention de feu et de soulfre, il est dit, voire c'est l'Esprit de Dieu qui souffle dedans. C'est autant comme en dit ici Sophar, qu'il ne faudra point de soufflets d'ailleurs, il ne faudra point qu'on aide à allumer ce feu ici. Et pourquoy? D'autant que la vertu qui procede de la bouche de Dieu, quand il se declare contraire aux meschans, est pour les consumer du tout. Maintenant donc apprenons de nous renger tellement a nostre Dieu, que nous ne sentions point l'execution de ceste sentence sur nous: car alors il sera trop tard de crier helas, quand Dieu aura allumé ce feu qui ne se peut esteindre. Or il est dit, que la parole de Dieu nous doit estre comme un feu ardent, voire non point pour nous consumer, mais afin de purger toutes les ordures et superfluitez qui sont en nous. Car comme l'or et l'argent en passant par la fournaise seront SERMON LXXVII 195 espurez, afin qu'ils servent et soyent appliquez en usage: ainsi nostre Seigneur par sa parole nous veut purger de nos mauvaises cupiditez qui sont choses non seulement superflues, mais aussi nuisibles, afin de nous dedier puis apres à son service: il faut que cela se face devant tout. Quand donc Dieu nous veut enflammer en son amour, afin que nous soyons du tout ravis à lui, cela se doit faire par le moyen de sa parole: mais si nous ne le pouvons souffrir, il faut que nous soyons comme de la paille, ou des estouppes, ainsi qu'il en est parlé au Prophete (Iere. 5, 14), Ma parole ne sera-elle point comme un feu consumant, comme un marteau qui brise les pierres, et ce peuple ici ne sera-il pas comme paille? Voila donc comme nous ne pouvons aneantir cest office que Dieu a donné à sa parole, d'estre un feu: elle sera tousiours telle. Or de nostre costé si nous sommes attentifs de nous offrir à Dieu, il nous purgera de nos ordures, nous serons reformez a sa iustice, nous serons enflammez en son amour: mais au contraire, si nous voulons faire des revesches, et que nous reiettions la parole de Dieu par malice et rebellion, soyons certains qu'il faudra, maugré nos dents, et en despit que nous en ayons, qu'elle nous brusle, voire d'autant que nous ne serons que chaume, paille et estouppe, qui est incontinent consumee. Et mesmes quand Dieu nous aura fait sentir nostre condamnation par sa parole, il faudra aussi qu'il y mette la main, et que par effect nous cognoissions que ce n'est point en vain qu'il a prononcé, que le feu consumera les meschans, voire sans qu'on y souffle, sans qu'on l'allume, ne que les hommes y mettent la main, ne qu'il y ait aide aucune du costé des creatures. En somme, apprenons de craindre l'ire de Dieu, et ne nous endormons point quand nous verrons que les choses nous viendront à souhait en ce monde: car cela ne nous pourra servir de rien, quand nostre iniquité sera mise devant Dieu, et qu'il faudra qu'il se declare nostre Iuge. Voila ce que nous avons à retenir de ce passage. Or il est dit quant et quant, Que tout le residu e sa maison ira à mal, ou qu'il n'y aura que malheurté sur le residu de sa maison. Tout ainsi que nostre Seigneur declare sa bonté envers les siens, d'autant qu'il benit et leur mesnage et leurs enfans, et tout ce qui les attouche: aussi à l'opposite il monstre combien son ire est espouvantable, pource qu'elle s'estend sur tout ce qui est prochain aux iniques, comme nous voyons le monde estre pollué on general de nous. Car qui est cause qu'il n'y a ne ciel, ne terre, ne mesme coin au monde, là où l'ire de Dieu n'apparoisse, et sa malediction sur toutes creatures? Ne sont-ce pas nos pechez? Nous savons qu'il est dit, Qu'il n'y a point un seul 196 homme sur terre qui face bien, et que nous sommes tous comprins en ceste condamnation generale du peché qui est universel en tous. Or d'autant que Dieu hait de sa nature le peché, il faut que nous lui soyons en detestation. Ainsi donc pource que toutes creatures sont comme maudites à cause que nous sommes souillez et pollus, il faut que et haut et bas elles se sentent de ceste pollution. j Ainsi en est-il en particulier des meschans: car quand un homme sera adonné à tonte iniquité qu'il sera un contempteur de Dieu, se desbordant en tout mal, tout ce qu'il attouche est comme contamine de la pollution qui est en lui: non pas seulement pource qu'un homme meschant corrompt et pervertit ceux qui conversent en sa compagnie, qu'il instruira mal ses enfans, qu'il desbauchera sa femme: mais voila aussi bien la malediction de Dieu qui est secrete sur sa teste, pour s'espancher sur ses enfans, et sur toute sa famille, sur son bestail, et sur tout le reste. Ainsi nous voyons en somme, quand il est ici parlé du residu de la maison des meschans, que c'est pour nous monstrer, que quand nostre Seigneur est contraire aux hommes, il y a bien matiere d'estre estonnez. Et pourquoi ? Car quand en leurs personnes ils seront, abysmez et destruits, il faudra que la vengeance de Dieu s'estende encores plus loin. Or ceci est dit, afin que nous ne portions point d'envie à la felicité des meschans, quand nous les verrons prosperer, sachans l'issue qui les attend telle comme nous l'oyons ici. Quand donc les fideles apprehenderont combien l'ire de Dieu est terrible, il faut qu'ils en soyent tellement touchez, qu'ils n'estiment plus les meschans estre heureux en leur prosperité si caduque: car ils trainent tousieurs leurs liens, iusques à ce qu'ils viennent à leur perdition extreme. Ainsi concluons, qu'il nous vaut mieux d'estre miserables en apparence (moyennant que Dieu nous soit propice) que d'avoir tout ce qui sera souhaité des hommes, et cependant que Dieu nous soit contraire. Voila ce que nous avons a, observer de ce passage. Or quand Sophar a ainsi parlé, il adiouste, Que les cieux reveleront son iniquité, et que la terre s'eslevera contre lui. Il avoit dit ci dessus, Le feu consumera les meschans sans qu'on y souffle, c'est à dire, que Dieu sans se servir des creatures, sera pour aneantir du tout ceux qui se seront eslevez contre lui. Mais ici il nous signifie une autre espece de punition: c'est assavoir, que Dieu armera ses creatures pour executer sa vengeance contre les meschans. Voila donc comme Dieu besongne en diverses sortes, quand il veut punir les contempteurs de sa maiesté. Quelquesfois (comme nous avons dit) il permettra que tout aille bien pour eux en apparence, et qu'ils ne se doutent ne de IOB CHAP. XX 197 fient de rien, et qui plus est, qu'ils s'esgayent et se baignent en leur bonne fortune: mais quand ils se seront ainsi enyvrez en leur prosperite, voila Dieu qui les accablera soudain: voire non point d'un feu artificiel, mais de sa vertu secrete et incomprehensible. Cependant toutes fois ce n'est pas à dire que nostre Seigneur n'ait ses creatures en sa main pour les armer contre nous, tellement qu'elles seront autant de glaives, autant d'ares, autant de flesches, autant d'autres armures que Dieu suscitera pour nostre ruine. Or notamment ceci est dit à cause que les meschans, quand ils sont enflez en leur presomption, pensent bien par leur durté gaigner leur cause: comme on voit ces effrontez, quand on les argue de leurs pechez, voire qui sont tant notoires, que les petis enfans en pourroyent estre iuges, si est-ce qu'encores ont-ils un front d'airain: car sinon qu'ils soyent trentefois convaincus, iamais on n'en viendra à bout. Et bien, comment est-ce que Dieu en la fin les fait venir à raison? C'est que les cieux seront armez contre eux, c'est à dire, que Dieu par tous moyens descouvre leur turpitude. Car quand ils auront usé d'une telle impudence, et qu'ils se seront mocquez de toutes admonitions qu'on leur aura faites, qu'ils auront mesmes fait le nicquet contre les menaces de Dieu, il faut qu'ils soyent tellement persecutez, voire sans que les hommes y mettent la main, que quand Dieu seul les poursuivra, ils ne sachent que devenir, sinon de ronger leur frein pour despiter Dieu. Mais leur furie est-elle passee? Si faudra-il quand les meschans auront abusé par trop de la patience de Dieu, qu'ils soyent exterminez avec leur impudence et obstination. Voila donc en comme ce que Sophar a voulu dire. Or que faut-il que nous facions? Il est vray que bien souvent nous serons diffamez à tort, que nous serons opprimez de fausses calomnies: mais nous pouvons recommander nostre cause à Dieu, et il fera reluire nostre integrité comme l'aube du iour, ainsi que l'Escriture en parle: tellement que quand la nuict sera passee, qu'il S aura eu quelque tourbillon obscur, qui aura empesché que nostre innocence ne soit cognue, nostre Dieu à la parfin se monstrera nostre garant, et il maintiendra nostre cause en despit des malins, et de tous leurs mensonges: mais au contraire quand nous voudrons faire des fins, et que nous cuiderons eschapper par nos ruses et hypocrisies, attendons ce qui est ici dit, c'est assavoir, que les cieux descouvriront nostre iniquité, qu'il faudra qu'en despit de nos dents nous venions au soleil, et que nous soyons descouvers comme en plein midi. Nous aurons esté en cachettes: et bien, Dieu aura permis que nous ayons esté là pour quelque peu de temps: mais il nous saura bien arracher du plus profond des fosses 198 que nous aurons cerchees, et monstrera nostre turpitude: il faudra mau